‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 142 sur 177 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

« J'écris, se disait-il tout bas,, dans les lieux souterrains, non pour le bruit ni même pour la renommée. Autrement, qui, je vous demande, m'eût empêché de le faire à la clarté du soleil avant qu'elle me fût ôtée? J'écris pour la vérité ; elle me voit dans ce gouffre, elle me juge. Continuons donc, comme si nous avions pour nous les applaudissements des mondes. »

Sur cela, Merlin, infatigable, se remettait, en souriant, à l'ouvrage; et crpyez qu'il oubliait parfaitement qu'il était enterré.

Cet ouvrage terminé, il en entreprit deux autres qui devaient chasser à jamais la mélancolie de son tombeau. Ce jour-là l'enchanteur était parfaitement en joie. Tout lui avait réussi à souhait. 11 voulut appeler ces deux livres : Gargantua et Pantagruel.

c< Pourquoi ces noms? demanda Viviane.

— En souvenir de deux bons compagnons que j'ai laissés sur la terre. »

Au reste, ces personnages s'étaient prodigieusement agrandis, comme il arrivait naturellement de toutes les ombres qui passaient dans son sépulcre. Lenirs rires retentissaient comme ceux d'un cyclope dans une caverne, ou comme les hennissements d'un centaure enivré de raisins sauvages ; et il est de fait que, pendant la composition de cet ouvrage, le centaure, gardien de ses troupeaux, vint plusieurs fois lui demander : « Seigneur Merlin, que faites- vous là? » Et Merlin répondait : « Un livre pour réjouir le cœur des hommes. » Sur quoi le centaure» reprenait, avec un hennissement plaintif:

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« Dites donc aussi quelque chose pour les centaures et pour les pauvres monstres qui se rongent de mélancolie au fond des solitudes. » Et Merlin ; « Sois tranquille! je n'oublierai personne; apporte-moi seulement une grappe de ce raisin mûr qui rougit là-bas sur le cep. »

Et je vous prie de croire que dans cette œuvre lapidaire, où toute la création se prenait d*un fou rire, il n*y avait alors aucune de ces ordures monacales qui ont été plus tard ajoutées, par la main des vivants, au Garganttui et au Pantagruel. C'était alors l'ivresse d'un sage épuré par le sépulcre. D'ailleurs, l'eût-il voulu, Viviane se serait opposée à ce qu'il allât mendiant, gueusant les applaudissements des hommes, en flattant leurs impuretés et leurs ignominies. « Imite, disait-elle, je le veux bien, l'ingénuité du cyclope, mais ne t'avilis pas jusqu'au moine goulu. »

Puis leur rire naïf allait résonner jusqu'au centre du globe. L'enfer même entendit plusieurs fois ce rire sans savoir d'où il partait.

Un autre jour il arriva qu'une fourmi pénétra dans le tombeau. Ces bêtes sont curieuses. Elle fut suivie d'une abeille au beau corsage d'or; et l'enchanteur les entendit très-distinctement qui conversaient entre ellQ.s : « N'est-ce pas une grande injustice que le sage Merlin ne s'occupe que des hommes? N'y a-t-il donc de sagesse que chez eux? »

Tels étaient leurs discours acérés. Ces simples paroles firent beaucoup réfléchir Merlin. Tout lui pi*ofitait; il sentit l'aiguillon. Les plus petits insectes, aux yeux

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de rubis, l'instruisaient sur son art. « Certes, elles ont raison, s'avoua-t-il tout bas, il est grand temps de réparer tant d'injustice. »

Cette simple circonstance, qu'un autre n'eût pas même aperçue, fut cause qu'il composa et écrivit surle-champ un premier livre de fables. Jamais, il faut le reconnaître, ses vers n'avaient été plus souples ni plus naturels, sans compter qu'il ne reculait devant aucun enjambement. Quelquefois ils étaient grands comme s'ils enfermaient le monde, et soudain ils marchaient comme sur des pieds de fourmis et de faucheux, ou ils. s'élançaient exhaussés et juchés comme sur les ailes membraneuses des cigales. Tantôt c'était un souffle printanier, comme l'haleine des grandes forêts dans le mois (Je mai, tantôt une note brève, impétueuse comme d'une mésange chevrotante au bord du nid. En un mot, Merlin venait d'inventer un mélange heureux de grands et de petits vers qui chassaient la monotonie, imitaient à merveille la confusion harmonieuse de tous les êtres : dialogue éternel de l'éléphant et du ciron, de l'étoile et de la perle.

« Qu'entends-je? s'écria Viviane qui arrivait justement sur le bout du pied. C'est pour moi, le plus amoureux des sages, que sont faits ces vers? Redis-les, ami. Murmure-les encore. Avoue que tu pensais à moi en les gravant autour de cette colonnette ; » et elle baisa Mer- . lin sur ses lèvres.

Il faut avouer que Merlin, en vrai poète qu'il était, n'avait songé qu'à son sujet. Il était tout pénétré de la

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senteur emmiellée des fleurs, de la sagesse des fourmis. C'est elle qu'il venait de célébrer en ce moment même. Il n'eut ni le courage de détromper Viviane, ni celui de lui mentir ouvertement. Sans répondre, il laregarda d'un air qui voulait dire : « Toutes mes pensées vont vers toi. »

A. aucune chose il navait pris autant de plaisir qu^à ces petits ouvrages qui naissaient sans peine et presque sans réflexiorrsous ses doigts^ Il en eut bientôt composé une centaine de livres. Et ce fut une joie sans exemple, dans presque tous les mondes,. quand les êtres les plus inconnus, les plus insaisissables par leur petitesse, les plus innommés, apprirent, par hasard, qu'ils avaient leur poète.

c( Nous aurons donc enfin, nous aussi, notre immortalité? disaient les éphémères.

— Savez-vous, répondaient les papillons, que cette gloire au cent couleurs, aux mille yeux, nous était bien due?

— J'en désespérais presque à force d'attendre, répliquait un moucheron ; j'y ai usé mes deux ailes.

— J'y ai perdu presque la voix, reprenait mélancoliquement un bouvreuil.

— Itys! tys! tys! poursuivaient les rossignols. Je ne sais quoi nous disait que le génie ailé se ferait jour à la fin. Voilà pourquoi nous n'avons jamais perdu courage, même en pleine nuit, quand personne ne nous écoutait et que le monde entier semblait dormir. »

Ainsi cet ouvrage de Merlin reçut l'applaudissement

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