LIVRE XXIll
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Viviane semait, à cette hcurc-là, des champs de narcisses et de fraisiers sauvages sur la lisière de la forêt. Un frémissement dans les feuilles se fait entendre ; elle tressaille et voit sortir d'un massif de chênes centenaires le même être qu'elle avait déjà aperçu une fois. Il était déguisé, à ce moment, en vieux prince et serhblait s'être égaré à la chasse. D'une main il portait ^un lourd épieu, et de l'autre un fuseau.
Elle aurait voulu fuir; le temps lui manque. Elle appelle Merlin ; la parole expire dans sa bouche.
« Ce fuseau d'or, la belle, est-il à vous ? dit l'inconnu
5uo Merlin l^eisciianteuii.
cil s*approchant ; je Tai trouvé là-bas dans le vallon, sous ce frêne pleureur.
— Merci, Monseigneur, il est à moi.
— Oùsuis-je, mon bel enfant?
— Dans la tombe de Merlin.
— Il me semble, mignonne, que je vous ai renc'ï)ntrée, ime fois ou deux, au clair de lune, à la cour d'Obéron !
— Pardonnez, seigneur, dit Viviane, sans oser contre- ' dire ouvertement Tétrangcr.
— C'est donc, dans la compagnie de ïitania ou de Morgane?
— Pas davantage. Je n'ai vu la cour que chez ma marraine, Diane de Sicile.
— M y voilà 1 J'y suis, s'écria Belzébuth. Mais qu'importe ! si jeune 1 si belle ! et déjà dans un lombeau?
— Ce lombeau est celui de Merlin.
— Regardez- vous donc, ma belle, dans le miroir de ce lac ! Ne vous êtes-vous jamais vue ?
— Cent fois, répondit Viviane.
— C'est un trône qu'il vous faut, non pas un sépulcre. Suivez-moi tous les deux; je vous fais rois Tun et l'autre.
— Nous gomiçes rois, ici, seigneur 1
— Et bien ! vous serez dieux ! »
A ces mots, Viviane prit l'inconnu pour quelque prince devenu fou ; elle s'enfuît comme une biche vers- Merlin.
Le roi de l'enfer la suivait en claquant des dents, et se parlant à lui-même : « C'est une dernière épreuve. Que
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veul dire ceci? Je ne suis plus même obéi des miens. Mon regard ne fascinerait même plus FÈve d'un cobold ou la fiancée d*un gnome dans le paradis des fées. Ainsi, hué jusque dans la maison de mon fils ! Je suis vieux. Qui respecte la vieillesse? Je ne crée plus, je n'invente plus. Je m'imite, je me copie. Tout ce que je viens de dire, je l'avais dit textuellement et cent fois mieux dans TEden, au commencement des choses. Et comme alors j'étais obéi, au moindre regard, sans parler!... Triste chose qu un vieux démon désenchanté.... Aujourd'hui, moqué jusque dans le sépulcre et sans doute par le ver de terre. Allons ! c'en est trop ! L'enfer s'en va. »
Sitôt que Viviane eut rejoint Merlin et qu'elle lui eut montré l'inconnu qui se traînait après elle : « C'est mon père! s'écria l'enchanteur; quelque chose me disait qu'il ne tarderait pas à paraître. Ah I comme il est courbé et changé ! La pitié me prend à le voir si défait. Est-ce que je lui refuserais mon seuil ? Descendons el voyons ce qu'il demande.
— mon fils, dit l'Aïeul^ il est donc vrai que tu ne me renies pas? Tu es le seul être aujourd'hui qui me fasse bon visage...
-- Oublions, moii^père, répliqua Merlin, comme nous
3o2 MERLIN L'ENCltAîiTEUft.
nous sommes quittés. Le tombeau m'a éclairé ; je vois aujourd'hui les choses avec plus d'impartialité.
— Va ! mon fils, je n'ai plus de rancune ; et je ne t'en veux point. Joue-moi seulement un peu de ta harpe, pourvu que cela ne ressemble pas aux. mélodies de David." Si tu savais combien il y a longtemps que je n'ai entendu de la musique I Bien! encore! Recommencemoi cet air là ! Vraiment, je deviens meilleur en l'écoutant. »
Quoiqu'il y eût peut-éîre un peu d ironie dans ces derniers mots, le bon Merlin ne laissa pas de tirer de son instrument les meilleurs accords et principalement les plus touchants qu'il put trouver.
« Faisons-lui, pensait-il, ce plaisir. Il est si malheureux!
— J'ai soif, reprit le père des damnés. Personne jusqu'ici n'a voulu me donner un verre d'eau. »
Aussitôt Viviane alla puiser de l'eau fraîche au bord du torrent, et la présenta, dans une urne de bronze, à son .hôte, qui se désaltéra avec une ardeur fiévreuse. Après cela elle prépara un repas comme on a coutume d'en préparer à la fôte des morts. Merlin et son père restèrent seuls.
. « Il est donc vrai, mon fils, que l'on peut être heureux? demanda le maître de l'enfer.
— Vous le voyez, mon père. •
— Oui-dà ! Mais, assurément, tu es le seul être heureux dans la création. Je l'ai parcourue tout entière. Je n'ai trouvé que toi qui te vantes de ton sort !