‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 150 sur 177 · LIVRE XXIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXIII

— Le mien, c est la félicité même.

— Tu vas me rendre jaloux de toi, mon fils.

Comment donc conserves- tu ce repos inaltérable? Sans doute, mon ami, tu le dois, en grande partie, à ce que tu es retranché du nombre' des vivants. Il y a si longtemps que je n'ai dormi, mon pauvre Merlin!... Dormir, ah! quelle béatitude! Une heure de sommeil, je la payerais d'un empire. Ce sont ces insomnie^ infernales qui ont creusé mes joues, vois-tu I Donne-moi une herbe pour dormir. Moi, moi seul, dans l'univers entier, je veille toujours. Les dieux dorment souvent. »

En achevant ces mots, il essuyait la sueur brûlante qui ruisselait de son front. Pendant ce temps-là, le petit Formose, qui avait d'abord été effrayé, se rapprocha peu à peu. Il portait dans ses mains un petit nid d* oiseaux du paradis ; il les mit dans les mains de TAïeul. L'Aïeul les reçut ; il eut un moment la pensée de les étouffer ; mais, chose singulière ! il ne Tosa pas ; il les rendit à l'enfant avec un sourire pareil à celui d'un cyclope qui vient de découvrir un nid de fauvettes au fond des bois.

« C'est là ton fils? dit-ih

— Oui, répondit Merlin.

— 11 ressemblera à son grand père. Certes, ces joies de la famille ne sont pas à dédaigner. Quand j'élais tout petit, j'avais, comme lui, les cheveux de ce beau blond doré tirant sur le rouge. Aime-t-il déjà à tisonner le feu,, à se' faire un dada d'un balai de sorcière?

— Il ne ferait autre chose si je le laissais libre.

354 HERLIIV L'ENCHANTEUR.

— Bon I Je reconnais là mon sang. Pourquoi le contrarier ?

— Ehl que ne venez-vous, mon père, partager avec nous cette vie de famille? Si vous le vouliez, nous ha<biterions ensemble? »

Làrdessus le bon Merlin, avec une expansion qui faisait plus d'honneur à son cœur qu*à sa perspicacité, s'étendit sur le bonheur de la famille. Elle seule adoucissait tous les maux; elle apprivoisait les monstres même. Cacus, Polyphème, Caliban, avaient cédé à sa douceur. Et qui empêchait le démon de les imiter en cela? Loin des hommes, ses haines se calmeraient. En oubliant la méchanceté des créatures, il oublierait ses colères; car, sans doute, le mal qu'il avait fait ou voulu faire n'était rien qu'une exagération du bien.

Il y avait dans Merlin un si grand désir de se réconcilier avec son père qu'il se permit ce sophisme :

« Enfin, poursuivait-il, que n'essayez vous, ô mon père, quelque peu de notre genre de vie? La place, ici, ne vous manquerait pas. Vous auriez, si vous le vouliez, tout à vous ce grand bois de figuiers pour y cacher vos méditations. Une famille, la vôlre,. qui vous serait dévouée à toute heure, ne pourrait-elle adoucir vos chagrins?

— Puisque tu le prends sur ce ton, je le parlerai comme à mon vrai fils. Sache donc que la vie que j'ai librement embrassée commence à me peser. Mais gardemoi le secret. N'en dis rien à la tombe, elle (;st trop pleine d'échos. Qui le sait mieux que toi?

LITRE XXiri. 355

— C'est la vérité, cher père. Continuez. »

Le clief des ténèbres reprit, en baissant la voix : « Est-il sûr gue personne ne nous écoute ici? La mort est curieuse. Où est-elle?

— Loin d'ici.

— J'avais peur qu'elle ne nous écoutât. C'est qu'aucun être, ni grand, ni petit, ni céleste, ni infernal, ne peut se vanter d'avoir surpris mon secret sur mes lèvres. Pas un ne se doute seulement de ce que je vais te dire. Tous me croient triomphant ; tous jureraient que je suis endurci comme la pierre du rocher, et; certes, je n'^i rien fait pour les dissuader. Avant tout, sauvons l'honneur. Mais toi, mon fils, sache que le rocher a été usé par la goutte d'eau qui tombe éternellement de la voûte des cieux ; sache que sous ce masque tanné il y a (comment dirai-je?) une âme, oui, ma foi ! une âme pitoyable qui crie et se lamente. Enfin, pour tout dire, je m'ennuie, ô mon fils. Je ne sens plus en moi ces mâles résolutions, ces volontés rigides qui me composaient autrefois une espèce de bonheur infernal. Quelque chose a fléchi en moi. Je doute, je chancelle, ô mon fils! Un peu plus, et je succombe.

— J'ai toujours pensé que cela finirait ainsi.

— Dans l'enfer même', mon enfant, j'ai plus d'un dégoût à dévorer. Sous cette royauté qui semble si absolue, il y a des misères que moi seul je connais.

— Quelles? interrompit Merlin avec timidité. Je croyais qu'au moins dans l'abime tout allait à votre gré.

— Point, point. Détrompe-toi, mon fils. Si tu dois

un jour me succéder, je te dois la vérité toute nue. Autrefois je régnais au milieu des archanges tombés; leurs forfaits avaient quelque grandeur, du moins l'orgueil était satisfait. Ames énergiques, altières, qui avaient refusé de se plier, je pouvais, sans me mésallier, régner sur elles. Aujourd'hui, ils ont déterré, je ne sais où, des vices si rampants, des crimes si petits, si ladres, qu'ils me dégoûtent moi-même. Plus de trace de l'ancien orgueil qui faisait de l'enfer un rival digne du ciel. Non ! aucun d'entre eux n'ose plus lever la tête. Nul n'a plus le courage de porter ses forfaits. Les misérables! ils les nient I ils sont devenus hypocrites, ils pratiquent, mon cher! Je ne fais plus un pas dans cet enfer grimacier, dégénéré, sans entendre leurs oremus, car eux aussi parlent latin. Ils ont appris à se frapper la poitrine, s'agenouiller, psalmodier; ils obligent le serpent d'entonner le Gloria. Que sais-je? Ils sont devenus cent fois plus dévois, plus patelins qu'on ne l'est dans le ciel. Va! cet enfer hypocrite m'est plus odieux que l'Éden. Je n'étais pas fait pour régner sur des lâches.

— Père, vos paroles me comblent de joie. Votre couronne est devenue trop pesante ; il serait peut-être sage de renoncer à régner.

— Eh bien ! s'écria le roi de l'enfer, tu vas précisément au-devant de ma pensée. Il y a longtemps, trèscher, que je songe à abdiquer, mais à ton profit. Je suis las et vieux. Toi, ô Merlin, tu es encore vert, assez pour rhabiller et réparer l'enfer. Si j'ai tenu à cette royauté.

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