‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 152 sur 177 · LIVRE XXIII. Zh · texte numérisé non relu

LIVRE XXIII. Zh

Il confine à une prairie de deux arpents, jondiée de primevères, de gentianes, de scabieuses, d'anémones, où rumine une vache laitière, cachée jusqu'au ventre dans les fleurs. De là un joyeux sentier vous attire en serpentant, sous des bocages d'érables, de chênes nains, de sorbiers, tapissés de myrtilles, dont les petits fruits, âpres mais rafraîchissants, percent, comme de noires prunelles, sur Témeraude argentée des mousses. Arrêtez ! Si vous faites un pas de plus, l'abime est là! Il s*ouvre. La terre béante vous manque sous les pieds. Les galeries verticales du gouffre surplombent, d'étages en étages ; et les pâles parois du rocher plongent à pic dans l'édifice du vide. Au bruit caverneux du bouillonnement de l'Aar qui suinte invisible, votre regard se perd dans une crevasse bleuâtre, sans trouver où s'arrêter. Vos genoux tremblent comme dans un rêve. Car vous avez eu la vision des régions infernales. Que ne vous retenez-vouç de vos mains crispées à ce jeune mélèze ébrdnché qui est couché sur le soll Mais, il est déraciné. Vous reculez d'horreur, en rampant, sur la crête humide du précipice.

Ainsi, sous le sourire complaisant de son père, Merlin découvrit le génie de l'enfer. Il vit que par trop de zèle, il avait manqué de prudence; et, revenant sur ce qui lui était échappé, il reprit dans ces termes :

a Après tout, mon père, il n'est nul besoin de publier indiscrètement votre changement de vie, s'il vous convenait, par eitemple, d'imiter la nôtre. Ici, dans cette enceinte murée, loin des regards des curieux , vous

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pourriez vous faire un ermitage, et l'univers n*en saurait rien.

— Bah! tu te trompes, ô le plus sage des enchanteurs. Je suis une machine trop importante dans larrangement des choses pour pouvoir disparaître, sans que les mondes le sachent et se le redisent les uns aux autres. Connais donc un peu mieux, beau songeur, ces mondes que tu prétends enchanter. Ils me maudissent à cause de mes forfaits, disent-ils. Dansée fond, chacun de ces forfaits leur impose. Ils y voient une preuve d'habileté. Si je m'amendais, ces mêmes hommes qui me lapident aujourd'hui de leurs malédictions m'accuseraient de faiblesse. Que je persiste, ils m'exècrent; que je change, ils me méprisent. Yoilà, mon cher, la difficulté. Déposer la couronne de feu, dis-tu? Je le veux bien. Cela est aisé : mais ce sont les suites qu'il faut envisager. Raisonnons I Si je rentre, simple homoncule, dans la foule des êtres, songes-tu bien qu*il n'en est pas un seul qui ne vienne me reprocher ou sa chute ou son crime? Oui, il n'y aura pas un homme, un reptile qui, me voyant désarmé, ne m'assassine de ses bravades. Il sont si lâches 1 Certes, j'ai assez de fierté pour mépriser leurs injures. Peut-être, il serait digne de mon caractère de me présenter désarmé à leurs criailleries. II ne serait pas sans grandeur de leur dire : «Voici (c le roi de l'enfer. Lui-même s'est dépouillé de sa cou- « ronne par ennui. Venez à votre dam ! accourez, race a de pervers; il était las de votre obséquiosité! Tant de <i servitude le lassait. Il veut essayer de vos fureurs. En-

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« core une fois, venez ! Il est là, sans son masque, le « sein nu, exposé à vos vengeances. » 0! çà, Merlin I que. penses-tu d*un discours semblable, adressé à la création? Ne voilà -t-il pas un brillant coup de scène? Ne serait-il pas beau de se démettre ainsi d'une royauté dont j'ai épuisé, crois-moi, tous les clinquants? Allons! vite, ton avis?

— Sans doute I Ce serait la vraie grandeur.

— Et que je trouverais ainsi une gloire qui m'a trop manqué?

— Précisément, ô père; profitons de cet heureux instant où la pure lumière se fait dans votre génie. Concluons.

— Conclure ! cher Merlin I Voilà ce qui m'est insupportable. Tu te presses trop aujourd'hui, comme toujours. Et puis, mon cher, encore une difficulté. Si je me réconcilie avec cet univers, si je fais ce grand pas assez humiliant, du reste, qui croira, je te prie, à ma parole? N'entends-tu pas d'avance le ricanement de tous les êtres qui me poursuivront, moi, pauvre oiseau do nuit, hué par les oiseaux du jour? Qui voudra croire à ma sincérilé? « C'est une nouvelle hypo- « crisiel le voilà vieux, il s'est fait ermite. » Tu connais leur langage. Dans cette immensité de mondes, d'êtres, de créatures, d'anges, d'hommes, de démons, ou de fées, trouve-moi un seul être qui veuille se fier à moi, pour un moment. Toi-même^ Merlin, avec toute ton ingénuité dont je t'ai raillé tant de fois, voyons 1 Me fierais-tu seulement pour une minute le

petit Forinose que voilà I Me confierais-tu son éducation pour un clin d*œil ? »

Pour toute réponse, Merlin appela son enfant; il le souleva de terre et le mit dans les bras de Satan.

c( C'est le grand-père, dit-il. N*aie pas peur. »

L'enfant ne savait s'il devait rire ou pleurer; et c'était une chose terrible de voir cet enfant ingénu dans les bras du Roi de l'Enfer. Moi-même, j'accuse ici Merlin d'avoir donné un gage trop précieux ; mais toujours il pécha par trop de confiance. Du moins elle ne fut pas trompée ce jour-là .

« Bien ! poursuivit Satan en déposant à terre Tenfant qui n'avait plus aucune peur. Voilà ce que je n'aurais jamais cru possible ni de ta part, ni de la mienne. La tentation était grande, l'épreuve était forte. Peutêtre cette journée ne sera pas perdue. C'est ton sacrifice d'Abraham; tiens! reprends ton Isaac. »

Et sur cela, il s'éloigna tout pensif. Assis sur la cime d'un rocher qui dominait la contrée, il se perdait dans la méditation de ce qu'il venait de voir et d'entendre.

« Abdiquer I se disait à lui-même le Rôi de l'Enfer en secouant la tête! Certes, j'en suis capable, *si nul autre que moi ne doit me remplacer... Et qui l'oserait? Je

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