‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 19 sur 177 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

de travaux dont jai semé ma route. Loin de moi la prétention de comparer mes œuvres aux vôtres! La moindre broderie tissue par votre main sur une fleur ou sur Taile d un papillon est mille fois au-dessus des lois, les meilleures que j*ai pu donner aux peuples qui m'en ont demandé. Les cours d*Arthus et d'Épistrophius, trop rabaissées par vous, ne sont rien à côté des réduits de chëvrereuille que vous divinisez de votre présence. Je préférerai toujours (vous ne le savez que trop) un battement de votre cœur à toute la gloire des empires. Mais, enfin, après que vous m'avez si cruellement, si inhumainement chassé, fallait-il donc me consumer dans une stérile oisiveté? Mes œuvres sont dérisoires ; d'accord. Mais, sans elles, il y a longtemps que j'aurais cessé de vivre.

Hélas I Viviane, mes lois, mes institutions, mes royautés ont moins duré que vos fleurs. Pendant que vous tissez des fils illusoires sur les prairies, j*ai tissu des fils cent fois plus décevants sur les berceaux des peuples. Vous vous plaignez de Tinstabilité de vos œuvres. Elles vous échappent, dites-vous. Elles vous fuient; elles vous paraissent futiles, risibles même. Que pensez-vous donc des miennes? De grâce, n'en parlons pas. Avouons que tout est vain et presque ridicule, excepté cet amour que vous avez brisé sans y penser, je crois.

Oui, les hommes m ont demandé des lois, et je leur en ai donné. Le plus souvent mon cœur n'était point à ce que je faisais. Il faut un fond de bonheur pour répandre autour de soi la sérénité ; et je ne connaissais,

pour ma part, que trouble, angoisse. Comment donc aurais-je pu leur donner ce quej*étais si loin de posséder moi-même? Malgré le plaisir que vous prenez à me rabaisser (plaisir que je n'ai jamais compris), doutez-voùs que je ne mesure mes enchantements à leur véritable valeur? Mais il fallait ou mourir ou faire quelque chose.

Et, si mes œuvres sont imparfaites, à qui la faute, Viviane? à vous. Est-il bien généreux de m'ôter ma raison, et de me railler après cela sur ma gloire? Vous vous moquez des hymnes des éphémères ; je vous les livre. Croyez-vous donc par là me navrer comme une cigale? détrompez-vous. J*ai obtenu de mon cteur de ne plus saigner aux petites blessures; c'est assez des grandes.

Que vous êtes amère, quand c'est le monde seul qui devrait se plaindre de moi I S'il avait pu lire dans mon cœur, combien il m'aurait trouvé distrait, indifférent ' au moment même où je semblais tout occupé de lui ! La plupart de ses maux n'ont pas une autre cause. Il s'est trouvé des peuples, et, sans orgueil, je pourrais dire des mondes qui ont mis leur sort dans mes mains. Et moi, pendant ce temps-là, je prêtais Toreille pour entendre le bruit de vos pas. Les peuples innocents, toujours dupes, me croyaient absorbé dans la méditation de leur avenir; et moi, penché sur quelque ruisseau, je suivais des yeux la feuille que les flots entraînaient; je lui demandais si elle n'apportait pas un message de vous.

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