LITRE XIII
mêlées, 6 Merlin, il me reste encore le goût de la tienne sur mes lèvres. Nulle éternité ne pourra l'enlever.
Ni les jours ni les siècles ne me feront oublier les nuits étincelantes, quand ta main dans ma main, nous comptions ensemble les étoiles. M'accusais-tu alors de dormir du sommeil des plantes?
D où* te vient cette fureur qui le pousse à me déchirer? Mais j'ai tort, Merlin. Pardonne-moi ce mot; il vaut mieux pleurer. Quoi I lorsque tes yeux s'arrêtaient sur mes yeux, lorsque nous lisions ensemble dans le livre magique, lorsque tu cueillais la verveine que mes pieds avaient foulée, que le matin tu me retrouvais en ouvrant ta paupière, que tu criais : « félicité ! félicité ! » quoi I tu n'étais pas heureux !
Ne peux- tu donc oublier, pardonner un moment (caprice, erreur, fantaisie, je ne sais moi-même comment le nommer) ? N'y a-t-il point de miséricorde dans le cœur des endianteurs ? Ma marraine pourrait te dire combien elle ine trouve changée; beaucoup de gens ont peine à me reconnaître.
Perdrons-nous toutes les éternités à cause d'une heure de mésintelligence? Il n'est pas étonnant, Merlin, qu'avec des habitudes, des éducations si difiérentes, il y ait eu entre nous un instant difficile, un seul. Cela arrive à tout le monde. Aujourd'hui que je te connais mieux, il en serait autrement, je le jure. Mais, hélas! il est trop tard, et c'est à toi maintenant d'être inflexible.
MERLIN A TCVUNB.
Rien ne ressemble moins à tes lettres que toi-même, Viviane. Tu regardes, en écrivant, certaines caresses de langage comme une douce musique qui n'a point de signification précise et n'engage à rien celle qui les laisse romanesquement tomber de sa plume de rossignol. Pour moi, je ne crois plus aux mots; ils ont tous à mes oreilles le même sens : douleur I
Une fois, en ma vie, la science que je cultive m'a été véritablement utile. Par elle, j'ai découvert la cause de mes maux. Toi et moi, nous n'appartenons pas au même monde, au même peuple, à la même race d'êtres. Nous ne parlons pas la même langue. Les mots qui partent de mon cœur n'ont pas de sens pour toi. Ils sortent brûlants de mes lèvres : ils glissent sur ton âme et s'y glacent sans la pénétrer, comme l'eau du torrent de Ruti sur l'aile du cygne.
Vis donc, puisque tu Tas préféré, sans enchantement, sans élan, sans génie. Refais ce qui a été fait cent fois. Traine-toi dans l'imitation du monde. Garde-toi, comme d'une impiété, de toute désobéissance à la routine séculaire. Règle-toi sur les nobles conseillers de ta marraine, sur ses chambellans, ses courtisans. Qu'ils te