LIVRE XIII
disent, ces gens d'expérience, ce qui est convenable et ce qui ne Test pas dans la passion d'un homme de cœur ; et tu te conformeras à leur avis ; car c'est là ce que vous appelez, vous autres, être sage que de dépouiller son cœur de toute magie. Fais-toi, te dis-je, scrupule de tout, excepté de mes larmes.
Combien tu avais raison de me dire, le premier jour où je t'ai vue : « Ne m'aimez pas, je ne puis vous répondre I »
En effet, depuis cette heure-là, tu m'as obligé de
désirer immensément pour obtenir une goutte d'eau. Ton ambition suprême a été de découvrir comment tu pourrais me donner le moins de bonheur possible.
Cette froideur, qui est en loi une sorte de maladie continue, te rend la dissimulation plus facile qu'à une autre. Tu y trouves aussi l'avantage de regarder, sans sourciller, les larmes, le désespoir, l'agonie de celui que tu prétends adorer.
Au moins il est certain que tu m'adores mieux absent que présent. Ton cœur se remplit et se rassasie en quelques jours. On se croit heureux; on l'est peut-être ; et voilà que ton âme fatiguée, exténuée d'un sourire, s'enveloppe soudainement d'un manteau de glace, comme ces cimes des Alpes que tu excelles à décrire ; sous un ciel serein, elles sont tout à coup environnées d'une brume sourcilleuse. Mais elles n'enfanteront jamais que la tempête.
Que voulez-vous donc, Viviane? Je vous ai mis, non une fois, mais cent fois, votre bonheur dans vos mains.
et VOUS n'avez jamais eu la force de vous décider pour oui ou pour non.
Vous êtes une frêle liane qui a besoin du chêne pour se soutenir. Des courtisans mal avisés vous ont fait croire que c'est vous qui êtes le chêne ; de ce moment^ tout a été perdu pour nous.
Vous ne savez ni aimer ni haïr. Vous détruisez d'une main ce que vous avez élevé de Tautre ; après cela vous criez : « Je me perds I »
Pour moi, bon ou mauvais, je suis précisément le contraire. Ce que j'ai voulu je le veux toujours ; ce que j'ai désifé je le désire toujours; ce que j'ai aimé je l'aime toujours ; ce que j'ai haï je le hais toujours.
Allez-vous, cette année, comme vous en aviez, je croîs, le projet, dans la vallée de Cachemire? ou bien n'y allez-vous pas? Faites l'un ou l'autre, mais au moins faites quelque chose. Vous parlez de religion, Viviane, depuis ces derniers temps. Il n'y a rien de plus irréligieux que ce néant de volonté.
Après l'épreuve que j'ai faite, il faudrait être insensé pour croire encore à ma puissance sur vous. Soyez donc et continuez d'être ma sœur. Je n'aurais jamais dû désirer autre chose, et de votre côté appelez-moi votre frère. Au fond, c'est là ce que vous avez toujours demandé ; une pareille relation peut être un paradis de miel.
Vous avez pris, Viviane, depuis ces derniers temps^ un verbiage pieux que je ne vous connaissais pas aupai*avant. A vous entendre, c'est un dieu inconnu, un