‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 35 sur 177 · LIVRE XIY · texte numérisé non relu

LIVRE XIY

— Se peut-il? poursuivait le bon Merlin. Tant de légèreté unie à tant de convoitise ! Le mariage est donc chez vous un calcul, une occasion froidement saisie, un arrangement de fortune?

— Précisément, c'est le plus constant de nos usages.

— Que m'apprenez-vous, ô roi des ruines? Je vous avais pardonné tant de choses ! Je m'étais accoutumé à vos royautés de cendre. Mais une vie sans amour, qui peut se l'imaginer?

— Vous êtes jeune et romanesque, Merlin, reprit Epistrophius visiblement piqué. Vous avez habité parmi nous, et vous ne nous avez pas compris. »

Merlin aurait voulu répondre : « Je m'en glorifie, » mais par respect il se contint ; et se plaçant dans le cortège, derrière Euphrosine, il lui dit tout bas à l'oreille :

« Arrêtez- vous ! il en esl temps encore. Livreriezvous vos charmes presque divins pour ce peu de poussière? Que sont ces richesses étalées, au prix d'un seul de vos regards? »

La pompe nuptiale s'arrêta un moment pour jeter des fleurs flétries sous les pas des éj^ousés ; il continua :

« Savez-Yous donc quelle félicité vous était réservée dans une union que le cœur eût choisie? Souvenezvous, Euphrosine, de vos rêves ailés, quand vous regar- . diez les nues : je me proposais de les réaliser tous. »

Le cortège se remit en marche; Merlin poursuivit :

« Attendez seulement, Euphrosine. Foi d'enchanteur, je m'engage à découvrir celui que vous devez aimer, beau, jeune, bien fait, en tout semblable à vous. Que

VOUS en coûte-l-il d'attendre? Hier encore, vous parliez d'amour, et vous en parliez si bien !

— Parler dans un sens* et agir dans un autre est le premier signe d'une bonne éducation parmi nous, répondit Euphrosine en se retournant avec un peu d'humeur. D'ailleurs je me sens vieille, j'ai déjà dix huit ans I

— La poésie n'est donc pour vous qu'un fard? Elle est pour moi la vie même. Comment pourrions-nous nous entendre? Pourtant, si quelqu'un pleure jamais sur vous, ce sera moi. »

Ici Merlin s'aperçut qu'on ne l'écoutait plus : il se résigna à garder le silence. La troupe des jeunes gens frappa l'une contre Fautre,- en guise de cymbales, de vieilles pièces d'argent retrouvées dans les décombres. Les deux époux échangèrent entre eux froidement un frêle anneau de verre; puis ils franchirent le seuil de la chambre nuptiale avec un surcroît d'ennui qui n'échappa aux yeux de personne. Tous firent entendre ce long ricanement sec, forcé, particulier aux esprits des ruines ; il se confondit avec le bruit des feuilles mortes que le vent souleva autour des colonnes brisées du temple.

Cette vision d'un monde sans amour fut si nouvelle et si extraordinaire pour Merlin qu'elle acheva de le conslerner, car il sentait qu'il n'aurait jamais aucune puissance sur ce peuple singulier. « Ils sont esclaves, pensait-il avec amertume, ils ne peuvent aimer : l'homme libre en est seul capable. »

De ce moment il trouva dans tout le royaume d'Epis-

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