‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 45 sur 177 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

tinuerait-il ses pèlerinages? quitterait-il Marina? Voilà ce qu'il agitait en lui-m^,me.

« Et pourquoi la quitter?... Je serai son protecteur. Démitri est si vieux ! il va mourir à la chute des feuilles. Que fera-t-elle sans lui?... D'ailleurs, elle est devenue indispensable à mon art. Dans ses yeux si limpides, je lirai les présages mieux qu'en aucune chose du monde. Ses lèvres vermeilles me serviront de talisman. Dans les battements de son cœur, je mesurerai le rhythme divin des mondes. »

Puis, après un court silence, en remuant les tisons du foyer :

« M'obstinerai-je donc à poursuivre, en Viviane, une enchanteresse qui, trop évidemment, . se joue de moi? Est-îl sage de convoiter l'impossible? Ici je trouvérai sous ce chaume, non pas la félicité, sans doute, qui ne peut se rencontrer qu'avec Viviane, mais le repps, peut-être aussi l'oubli... Ce pays a été fréquenté par les plus illustres magiciennes, telles que Médée, Canîdie, Simœthe, la blonde Périmède... Il conviendrait, assurément, d'y rester pour me perfectionner dans mon art. D'ailleurs, il est^ mille et mille exemples d'enchanteurs, lesquels se sont engagés dans des liens modestes, témoin Faust, qui a pu se mésallier avec Marguerite, sans que le monde en ait médit. »

Mais à peine ces mots étaient-ils sortis de ses lèvres, une voix, qui était celle de sa conscience, lui cria d'une voix formidable :

« Merlin ! Merlin I est-ce ainsi que tu tiens tes ser-

menls? est-ce ainsi que tu es fidèle à Viviane? Souvienstoi de ce que tu lui écrivais hier encore. Lâche que tu es! te lasseras-tu sitôt de poursuivre Tidéal? Vendras-tu la gloire du monde pour deux lèvres de corail, il est vrai, mais qui ne savent pas même prononcer exactement ton nomi Tu t'aveugles, Merlin! Tu t'enchantes toi-même par des paroles et des regards magiques. »

A ce dernier mot, Merlin, dans un effort désespéré, rompt lui-même le maléfice qui l'enchaînait dans ces lieux. Il se lève, il s'apprête à sortir. Toutefois il regarde encore une fois en arrièï^e; encore une fois il marche, sur la pointe du pied, jusqu'à la natte où repose Marina. C'est pour s'assurer quelle dort d'un profond sommeil.

Un dernier reflet du foyer, mêlé à un rayon de la lune, éclairait la jeune fille dont le visage s encadrait de ses nattes parsemées de médailles. Près de son chevet il y avait une petite image enluminée de la Panagia^ suspendue à la muraille. Merlin prend cette image ; il la place à côté de Marina :

c< Qu'elle te garde des vampires, des loups et des giaours ! Moi, j'ai besoin^ de tout mon art pour me garder moi-même. »

Sans rien ajouter, il sort de la cabane. Dé l'autre côté du seuil, il traverse un petit troupeau de chèvres couchées dans la cour en terrasse. Le bélier reconnaît l'enchanteur, et, soulevant vers lui une barbe d'argent, i! mord, pour le retenir, le pan de son manteau. Ce fut en vain.

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