‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 46 sur 177 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

Le jour n'était pas encore né, les étoiles pâlissantes laissaient tomber leiir lueur cendrée à travers les toufles d'oliviers et d'amandiers en fleurs. Çà et là les rossignols, assoupis et enivrés de leurs chants, répétaient languissamment : itys! itys! dans le Palaeo-Chorio. Il y avait, en chaque chose, une paix virginale. Tout semblait dire : « Vois, au moins, Merlin, ce que tu perds. y>

Le jour venu, Marina s'est assise sur le sable de la mer pour attendre celui qu'elle appelle son maître et son seigneur. Elle a attendu le lendemain et tous les jours suivants. A force de regarder l'azur de la mer, ses yeux sont devenus couleur d'azur. Plus d'un matelot, en la voyant de loin, a cru vpir un marbre ciselé, tant elle est immobile. Moi-même, passant sur ces côtes, j'ai été dupe d'une illusion de ce genre.

Qui pourra dire jamais ce qui se passa dans le cœur de Merlin, si ce fut pure religion de la beauté, inspiration du devin, ou surprise des sens, ou nuage répandu sur son savoir, ou tout cela ensemble? N'essayons point de connaître ce qui doit nous rester caché. L'important pour nous, c'est qu'il est sorti vainqueur de cette épreuve. Ne cherchez pas des taches dans le soleil. Plus amoureux que Roland, mon héros est jusqu'ici ei\ réalité, sinon en imagination, aussi sage qu'Enée. N'en demandez pas davantage.

D'ailleurs il s'est expliqué ouvertement lui-même dans la lettre qu'on va lire.

106 MERLIN L'ENCH NTEUR.

MERLIN A VIVIARE.

Ils t'ont parlé de Marina, n'est-il pas vrai? et, pour être cru plus aisément, ils Tont calomniée ainsi que moi. Ne sais-tu donc pas que la terre et le ciel sont pleins de langues venimeuses qui souilleraient l'astre du jour si on les écoulait ; gens incapables de nous comprendre, et qui, pour s'en venger, veulent nous désespérer? .

La pure, la simple vérité, la voici, et mes occupations nombreuses, tumultueuses même, m'ont seules empêché de t'en instruire plus tôt. Il est certain que j'ai fait moi-même des efforts prodigieux pour t'arracher. de mon cœur. Je ne m'en cache ni ne m'en défends, Viviane,

Oui, pour échapper aux maux que tu m'as infligés, j'aurais voulu engourdir, hébéter mon âme transpercée de mille glaives. Ma plainte la plus amère sera toujours qu'en me rendant insensé tu m'aies exposé à devenir indigne de toi. Dans quels amusements misérables j'ai traîné ce génie que tu admirais, il y a si' peu de temps encore I Rien n'est au-dessous de moi, pourvu que je réussisse à m'arracher à moi-même I J'avoue que je me suis enivré de vains désirs inextinguibles au bord des

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