‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 62 sur 177 · LIVRE XYII · texte numérisé non relu

LIVRE XYII

tion de tout ce que je viens de rapporter dans les archives de la couronne, déposées à Séville ; et c'est ainsi que la découverte de TAmérique fut ajournée de plusieurs siècles.

Du moins la peine de Merlin ne fut pas toute perdue : sa rame, son aviron, sa gourde de pèlerin, surtout son bâton d'enchanteur, continuèrent de flotter et de marquer la route. Christophe Colomb les rencontra plus tard, un peu avariés et surchargés de mousse, mais trèsreconnaissables encore. Grâce à ces bâtons flottants, il trouva l'Amérique.

Courses de taureaux, boléros et fandangos, rien ne manqua aux fêtes qui suivirent le retour du roi. Il fit défiler une grande partie de son peuple devant Merlin. Notre enchanteur remarqua que ce peuple se composait principalement d'âniers, de muletiers, qui tous chantaient des romances.

« Quelle jolie coutume! » disait Merlin en leur faisant signe de s'arrêter devant lui. Et il prenait la peine de leur apprendre de nouvelles romances qu'il rapportait d'Orient.

« Ne vous méprenez pas sur leur compte, interrompait Alifentina. Je ne puis, il est vrai, vous offrir les mêmes décombres pittoresques que mes frères de Grèce

et d'Orient. Pourlant, grâce à la misère et à la nudité de mon peuple, je crois mériter Thonncur qu'ils m'ont fait de me placer au rang des bons esprits des ruines. »

Puis, montrant de la main les âniers qui défilaient avec une majesté souveraine, il ajoutait :

« Ils chantent, il est vrai ; ils ont le port superbe ; mais ne vous laissez pas abuser par Tapparence. Je vous assure que sous leurs manteaux ils sont presque aussi nus que les peuples rassemblés à Némée. Pour la sobriété, elle est la même, sauf une gousse d'ail, que j'ai^ autorisée dernièrement dans mes États.

— De grâce, sire, pourquoi Votre Majesté met-elle son honneur à être confondue avec les esprits des ruines? La nature s'y oppose. Quel avantage trouvez-vous à imiter la décadence qui chez les autres est l'œuvre de la fatalité?

— Je te l'avouerai, Merlin, tu touches en ce moment à la plaie la plus secrète de mon cœur. Dans ce désir d'imiter les esprits des ruines il peut y avoir quelque faiblesse. Je tiens à faire partie de ces familles vénérables qui siègent solitairement sur les débris. C'est là ce que je convoite avec orgueil. Je me croirais déchu si elles m'excluaient de leur parenté. Voilà pourquoi, Merlin, je contrefais autant qu'il est en moi la décrépitude des empires que lu viens de visiter. Ne pouvant les égaler par la majesté des cités en poussière, je prends, comme tu le vois, ma revanche sur mes peuples, que je crois avoir amenés sur la pente des ombres. »

Merlin se garda de contredire ouvertement le roi.

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II répliqua néanmoins par les raisons les plus propres à guérir chez ce monarque une si étrange manie. Il dit en substance que Timitation ne vaut jamais le modèle ; qu'Alifanlina avait trop de génie pour avoir besoin de contrefaire personne, non pas même le trèsjuste Épistrophius ; puis il amena baBilement un rapide tableau de la cour d'Arthus, où les femmes, les chevaliers, les paroles amoureuses, les armes, les bardes, les rendez-vous, les éclats de joie des peuples naissants remplissaient si dignement les jours.

« Avouez pourtant, ô sage, concluait Alifantina, que rien ne vaut le silence éternel de la cour d'Épistrophius, à la réserve d'une maudite cigale qu'il n'a pu faire taire encore.

— Sire, cette cigale altérée qui crie toujours, c'est la justice! »

En traversant Séville, Merlin apprit que l'on dressait daiïs le cimelière une statue au Commandeur, et il eut la fantaisie de la visiter. A son approche, la statue lève vers le ciel son bras de marbre, et dit de sa voix de tonnerre :

« Reviens, Merlin, Merlin ! Il n'y a d'autre enchanteur que Dieu. »

Personne n'élait moins superslitieux que notre en»

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