‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 70 sur 177 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

l'isolement, rassure-toi, je me sens assez d'amour pour remplir l'immensité nouvelle. Déjà j'ai réglé l'emploi de nos journées. Nous nous éveillons au cri des colibris, auxquels j'ai appris à répéter, de leurs petites voix perçantes : Viviane ! Viviane ! Les premières heures se passent à apprivoiser des vigognes, des lamas, qui mangeront dans la main au bout de quelques jours. Nous parcourons nos domaines; s'il se rencontre un torrent, je te fais un pont de lianes et je te vois passer sur des arcades de fleurs. Quant aux fleuves, tu les traverses dans une pirogue de bois de liège, qui, heureusement, abonde dans ces contrées. Pour les bêtes fauves, n'en aie aucune peur. Les lions sont ici sans crinière, et si j'en juge par l'apparence, tu les dompteras d'un regard. Au besoin, nous allumons un feu de bois d'aloès.

Posséder pour nous seuls un monde entier (et, quand j'y songe, ce n'est pas trop pour un si grand amour), n'y renconirer que nous, y vivre loin des médisances de l'univers vieilli, nous y rajeunir chaque jour de la jeunesse des choses, ne plus rien attendre de celles qui passent, laisser le vieil abîme aux vieux magiciens, nous abreuver à la source des aurores inconnues, trouver partôutla liberté quej'aimepresqueautant que l'amour^ entendre le Niagara se précipiter d'une fuite éternelle dans l'éternel repos, épier les dialogues des perles et des diamants au bord des îles Heureuses, cueillir en tout les prémices d'une terre nouvelle, dis-moi, Viviane, ce \ projet ne te Iransporte-t-il pas de joie? Pour moi, j'en 11 11

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fus tout d'abord si rempli, si obsédé, que je n'hésitai pas à repasser la mer sur ma pirogue, afin de t'en instruire. Mon esquif avait été détruit un peu auparavant, sur la côte, par un furieux ouragan, seul fléau à redouter sous ce climat.

Ne sens-tu pas, comme moi, le besoin d'oublier et de renaître? N'espérons pas y réussir ici. Tant que nous serons dans l'ancien monde, il pèsera sur nous, il nous accablera de son poids. Quittons donc, Viviane, le pays des ruines, et laissons aux morts leurs tombeaux. C'est aux vieux génies ridés à demeurer sur une terre ridée. La vue des anciens lieux nous rappelle trop de mauvais jours. A des âmes aussi neuves que les nôtres il faut un univers nouveau.

Que sont, dis-moi, les îles d'Alcine, de Morgane, les palais d'Armide ou de Psyché, au prix des contrées où je t'invite ? Ce que sont les visions de la fièvre à côté des créations de la nature. Plus je vis, plus je me dégoûte des chimères pour m'attacher à la réalité toujours plus belle que l'invention. Je suis si las de rêver, d'imaginer ! Je suis si impatient de goûter enfin une joie vraie dans un monde vrai !

Ne cherche plus en moi ce Merlin qui vivait de va • peurs. Le temps des songes est fini, Viviane^ Jouissons de l'univers tel qu'il est. Il est si beau !

Le bonheur que je demande aujourd'hui est un bonheur simple, paresseux, uniforme, composé surtout de boii sens, et qu'il est si facile de rencontrer; plus de troubles; point de tempêtes; une île, ou, si tu l'aimes

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