‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 69 sur 177 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

Viviane, uous sommes, à ce moment, les seuls ôlres de l'ancien monde qui sachions qu'il en existe un nouveau. Gardons-nous mutuellement ce grand secret. Je croirais le souiller en le faisant connaître prématurément aux hommes de notre temps. Il faut, pour cela, qu'ils en soient plus dignes qu'ils ne sont aujourd'hui.

Jouissons donc tous deux de cet univers. Toi seule es digne de le fouler sous tes pieds, car il te ressemble, serein comme toi, innocent comme toi, immaculé comme loi. Et puis c'est un grand lien entre nous de posséder seuls le mystère d'un monde inconnu.

Depuis que j'ai assisté à la naissance de cet autre univers, il m'est difficile, Viviane, de dire combien l'ancien me semble usé, flélri, décrépit, si j'ose l'avouer. Je n'ai pu m'empêcher de tresser ici, en simple osier, le berceau de divers peuples au milieu de nombreux troupeaux de buffles, de vigognes, de lamas, qui me regardaient fairexl'un air à la fois confiant et sauvage.

Dans cette innocence de la création, je me figurais que j'étais un nouvel Adam, parmi les forêts d'un autre Êden. J'ai mis le feu à de vasfteâ savanes, pour préparer le séjour des hommes qui peut-être ne sauront pas même que j'ai existé. J'ai donné leurs noms à une foule d'animaux, de fleuves, de montagnes. Déjà l'aigle et la fourmi savent aujourd'hui comment s'appellent le Chimborazo et le Meschacebé.

Le plus difficile pour moi a été d6 comprendre la langue des fleurs, qui est Irès-dilTérente de celle des

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fleurs de nos pays. C'est un idiome formé seulement de voyelles emmiellées, savoureuses, sans aucune consonne nasale, comme en Bretagne. On le dit inventé par les magnolias et les acacias ; lu l'apprendras aisément en un jour. Les tamarins, les dattiers, les cocotiers entremêlés de lianes, s'étonnaient et murmuraient de voir passer un enchanteur à leurs pieds. Ils ne savaient même ce que c'est qu'un enchanteur, tant ils sont nouveaux en toutes choses. Ils m'ont avoué que Tennui les ronge dans une solitude si profonde, où ils ne voient jamais passer personne. « Elle viendra ici, sous vos ombrages ! » leur ai-je dit. Et ils en ont frissonné d'aise jusque sous leur épaisse écorce.

Chose singulière! on ne rencontre ici ni fées, ni génies d'aucune sorte blottis dans le creux des vieux chênes. La solitude n'en est que plus majestueuse. Tu sais combien ces sortes de gens sont souvent indiscrets et malfaisants.

J'ai vu, il est vrai, quantité de volcans sur les flancs des Cordillères. Mais ces volcans qui brûlent jour et nuit n'éclairent personne. Je leur ai demandé qui les a allumés dans l'extrême solitude où ils sont, et ils rfont pu me répondre. Je crains qu'ils ne s'éteignent sans gloire, faute d'une étincelle^ si personne n'est là pour entre* tenir leurs vastes chaudières magiques. Nous pourrons y veiller.

Ici nous serons maîlres absolus de nous-mêmes, cent fois plus que dans le vieil univers plein de jaloux qui ne cherchent qu'à nous brouiller tous deux. Si tu crains

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