‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 74 sur 177 · LIVRE XYIII · texte numérisé non relu

LIVRE XYIII

A ces mots, je scnlis que par trop de précipitation je m'étais enchaîné moi-même. Que faire, Viviane? la parole sacrée avait été prononcée. Voilà pourquoi je fus vaincu, mais seulement à moitié. Je lui représentai avec force que ce qu elle demandait de moi était presque impossible ; mes engagements, mes promesses, mes liens de diamant, il n'en était pas de plus solides au monde. Non, jamais... que plutôt le ciel me... Enfin, je te nommai, Viviane. Elle n'en prit aucun souci et ne m'entendit pas. Ses yeux brûlants étaient cloués sur moi ; je fus forcé de baisser les miens, de regarder à ses preds. Ce qu'elle aime de moi, dit-elle, ce n'est pas telle ou telle qualité: ce nest ni mon corps ni mon âme : c'est la magie; Voilà pourquoi le mal est si profond. Ses mains tremblaient, ses genoux fléchissaient ; deux fois elle se roula devant moi sur le pavé de marbre ; deux fois je la pris dans mes bras et je la relevai ; mais je murmurai aussitôt : a II est trop lard ! »

« Il faut donc mourir! » s'écria -t- elle.

Il est certain que depuis ce moment, elle a essayé dix fois en une heure de se jeter par la fenêtre, dans le Guadalquivir, lequel malheureusement passe sous le balcon. Ce qui m'a obligé de mettre des barreaux ciselés à toutes les fenêtres andalouses. Mais qu'est-ce que cela? mon Dieu I

Déjà son visage est pâle comme un vase d'albâtre à travers lequel rayonne une lampe* sacrée. Pour peu que je m'éloigne, ses cris s'entendent du fond du patio. Car elle a la voix claire, argentine et même- un peu africaine.

Je lui apprends à jouer des castagnettes. Sa douleur passe alors comme les orages de ce pays. Ils sont terribles, mais ils font place aussitôt à une sérénité radieuse.

Cirques, corridas, toros embolados, je raccompagne partout. Quand je vois ses regards de houri se repaître de l'agonie majestueuse des taureaux sanglants, en même temps qu'elle agite son éventail sur son sein, je tressaille.

J'ai pris aussi le parti de l'accompagner aux offices, au salut, aux vêpres, à YAntjehis dans l'immense mosquée. Qu'arriverait-il si je la quittais •un moment? Je ne puis y penser.

P. S. — Il est trop tard pour te faire aujourd'hui son portrait, quoique tu m'aies recommandé de ne pas manquer des occasions de ce genre. En voici au moins quelque ébauche : Sa taille est souple, élancée, grande (chose rare chez les Espagnoles). Elle a la démarche d'une déesse qui effleure des touffes de roses; le col blanc de neige, une gorge toujours émue comme un oiseau effaré pris au filet; de petites mains, de petits pieds (autrefois je ne discernais que le visage) . Sa tête, un peu mignonne pour ?a haute taille, la fait paraître plutôt gracieuse que belle. Avec cela un son de voix limpide, cristallin dont rien ne peut donner l'idée, si ce n'est un rayon de miel où ral)pille a laissé son aiguillon. Son unique défaut vient de ce qu'elle a toujouï*s été entourée d'hommes soumis au moindre de ses regards. Elle ne peut souffrir que l'on ne prenne auprès d'elle l'atti-

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tudc de courtisan ou au moins de suppliant. Son dépit se montre alors par une l('»gère altération de voix.

Conlouc.

Que je la connaissais mal et quel abîme est dans le cœur des hommes! Je Tai revue liicr; c'était dans le jardin d'orangers cl nous étions seuls. La nuit descendait sur nos têtes, à nos pieds le Guadalquivir roulait ses paillettes d'or. Jamais tant de paroles emmiellées, caressantes, tant de regards suppliants. Les citronniere aussi m'enivraient de folles bouffées. Elle s'en aperçut et joignit ses deux mains pour me faire une prière. Je les pris dans les miennes :

« Cher Merlin, dit-elle enfin à voix basse, devine-moi sans que je parle, toi qui lis dans les cœurs. Que vois-tu là-bas dans cette étoile? »

Et ses yeux s'allumèrent au plus brûlant rayon de Cassiopée.

« C'en est trop! lui dis-je, vaincu un moment par la magie qui, à celte heure nocturne, tombait du ciel sur son front de houri, et se glissait avec la rosée dans les anneaux de ses cheveux .

« Dans cette étoile je lis la félicité prochaine ! »

Et je pris sur ses lèvres un brin de myrte qu'elle serrait de ses dents de perle.

172 MERÏJN L'ENCHANTEUR.

Mais elle aussitôt, se levant et changeant de ton : c< Mal deviné, bel enchanteur! Vous vous trompez. Ecoutez-donc, puisqu^il faut parler, et dans ce que je vais dire, voyez la franchise d'une âme espagnole. Je ne vous aime plus, depuis au moins deux jours.

— Pourquoi cela, bonté du ciel? me suis-je écrié, en

me levant à mon tour, en sursaut.

T- Parce que celui que j'aime est don Juan de Tenorio. Je l'ai rencontré hier aux courses^ de taureaux. Je compte, Merlin, sur votre grandeur d'âme. Procurezmoi une échelle de soie, un manteau qui rende invisible et deux chevaux noirs ; qu'ils soient plus rapides que le vent. Don Juan doit m'enlever à l|i nuit tombante.

— Don Juan? Y pensez-vous, Dolorès, le connaissezvous? »

Et je lui dévoilai tout ce que je sais de ce cavalier : qu'il se joue de tous les serments, qu'il est le scandale des enchanteurs ; l'Aïhambra est plein de ses forfaits; il la fera mourir de honte.

« Mourir, Merlin! précisément il me plaît de mourir. » Je lui représentai sa conduite envers moi. Était-ce donc un jeu, un caprice? Était-ce un artifice pour enflammer un autre? Quelle ingratitude, mon Dieu! car enfin toutes les Espagnes m'avaient vu complaisant et soumis lui donner des aubades. Si du moins elle avait fait un autre choix, par exemple Lisar^o! Mais don Juan !... Et mille autres propos de ce genre, frémissant lés uns d'indignation, les autres d'une tendre pitié.

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