LIVRE xni. i
prés. Je leur ai ordonné sèchement de se dépouiller de leurs diadèmes en ma présence et de prendre le deuil ; ce que ces innocentes créatures ont fait sur-le champ, sans se plaindre. Oui, le deuil, Merlin, celui de Viviane. Je sais que tu n'en croiras pas un mot. Prends garde cependant de me pleurer quand il sera trop tard.
Va ! barde et poète, sois content de tes œuvres 1 Je n'ai que trop bien retenu la tristesse de tes triades. J'en ai appris le rhythme larmoyant ; elles me reviennent à chaque heure du jour. Des chaumes jaunis^ des landes désertes, de pâles aurores, des ruisseaux qui ' sanglotent à travers les sapins blanchissant de vieillesse; des nuages à longs plis, étalés comme une grande aile humide sur le nid des tempêtes; une pierre debout dans la forêt, un dolmen, puis l'éternel silence sous le chêne de Membre, n'est-ce pas là ce que tu m'as enseigné?
Oui, je suis devenue ton digne disciple. J'attache en ce moment des mousses grises, argentées, aux noirs rameaux des sapins, afin qu'ils ressemblent à ces vieux druides dont tu m'as tant parlé! Autour des troncs rugueux des bouleaux, j'enroule de minces feuilles, moirées d'argent, pour y écrire tes triades.
Tes triades ! ah I je les ai chantées au bord de la mer de Bretagne, et la mer s'est couverte d'écume. Je les ai chantées aux forêts de Brocéliande, et les forêts ont éclaté en gémissements. Je me les suis chantées à moi-même dans la crâ de Bresse, et je me suis enivrée de folles douleurs que toi-même ne pourrais plus guérir.
VIVIANE A MERLIN
Sous les saules de Gertines.
Dans ces jours si misérables, j'ai voulu revoir le toit de ta mère, sous lequel nous avons été heureux, oui, heureux, quoi que tu en dises. J'arrivai en foulant les feuilles mouillées par le petit bois que tu connais. Je traversai le ruisseau sur la planche vermoulue qui clapotait sous mes pieds. Au sortir de la lisière du bois, je cherchai* des yeux ton palais enchanté. Qu'ai-je trouvé? des orties et des ronces. On distinguait encore la place de Tâtre. Des mousses, couleur de cendre, des digitales pourprées, des campanules bleuâtres, des genêts, des boutons d*or, avaient grimpé le long du mur noirci et imitaient la flamme mourante d'un foyer. Voilà ce qui reste de ta demeure. Je me suis assise sur les pierres, et, quoi que tu en dises, je me suis trouvé une poitrine humaine. Il ne reste plus un seul des arbres que tu as plantés dans Tile des poiamiers sacrés; même les tilleuls ont été déracinés.
Une paysanne est sortie des ruines; sans avoir peur de moi, elle ma demandé : « Où est notre maître? » Que pouvais-je répondre? J ai gardé le silence; elle m'a