SCÈNE IL
Remplissez vos serments ; songez à me venger: Qu'à mes mains, à moi seule, on laisse la victime.
MERCPE.
POLYPHONTE
La voici devant vous. Votre intérêt m'anime. Vengez-vous, baignez-vous au sang du criminel ; Et sur son corps sanglant je vous mène à l'autel.
Ah ! dieux !
égisthe, à Polyphonie.
Tu vends mon sang à l'hymen de la reine;* Ma vie est peu de chose, et je mourrai sans peine : Mais je suis malheureux, innocent, étranger ; Si le ciel t'a fait roi, c'est pour me protéger. J'ai tué justement un injuste adversaire. t Mérope veut ma mort ; je l'excuse, elle est mère ; Je bénirai ses coups, prêts à tomber sur moi : Et je n'accuse ici qu'un tyran tel que toi.
POLYPHONTE
Malheureux ! oses-tu, dans ta rage insolente.*.
Eh ! seigneur, excusez sa jeunesse imprudente : Elevé loin des cours, et nourri dans les bois. Il ne sait pas encor ce qu'on doit à des roih.%
Qu'entends-je? quel discours ! quelle surprise extrême! Vous, le justifier !
* Cette phrase est concise et se fait entendre sans ê're parfaitement exacte. Egisthe veut dire : Tu achètes l'hymen de la reine au prix de mon sang.
t Rodrigue (Cia7, act iii., se. 4) exprime à peu près la même idée, et il ajoute :
Je Je ferai? encor si j'avais à le faire. Ce vers de Corneille et celui de Voltaire sont devenus proverbe.
X " Ce mouvement d'autant plus vrai qu'il est involontaire, et cette imprudence maternelle qui révèle ce qu'elle veut cacher, et qui expose le fils qu'elle veut défendre, est d'une vérité sublime : c'est la nature surprise dans son secret, une beauté de premier ordre, et bien supérieure au mérite de la situation. [La Harpe.)
Qui ? moi, seigneur ?
POLYPHONIE
Vous-même.
De cet égarement sortirez-vous enfin ?
De votre fils, madame, est-ce ici l'assassin ?
Mon fils, de tant de rois le déplorable reste, Mon fils, enveloppé dans un piège funeste Sous les coups d'un barbare...
ISMÉNIE
O ciel ! que faites-vous ?
Quoi ! vos regards sur lui se tournent sans courroux ? Vous tremblez à sa vue, et vos yeux s'attendrissent ? Vous voulez me cacher les pleurs qui les remplissent ?
Je ne les cache point, ils paraissent assez ;
La cause en est trop juste, et vous la connaissez.
POLYPHONTE
Pour en tarir la source il est temps qu'il expire. Qu'on l'immole, soldats !
MÉrope, s'avançant.
Cruel ! qu'osez-vous dire ?
ÉGISTHE
Quoi ! de pitié pour moi tous vos sens sont saisis !
POLYPHONTE
Qu'il meure !
Il est,..
POLYPHONTE
Frappez.
MÉROPE, se jdant entre Egisthe les soldats.
Barbare ! il est mon fils.*
ÉGISTHE
Moi, votre fils ?
mÉrope, en l'embrassant.
Tu l'es : et ce ciel que j'atteste, Ce ciel qui t'a formé dans un sein si funeste, Et qui trop tard, hélas ! a dessillé mes yeux, Te remet dans mes bras pour nous perdre tous deux.
ÉGISTHE
Quel miracle, grands dieux, que je ne puis comprendre !
POLYPHONTE
Une telle imposture a de quoi me surprendre Vous, sa mère! qui? vous, qui demandiez sa mort?
ÉGISTHE
\h ! si je meurs son fils, je rends grâce à mon sort.
Je suis sa mère. Hélas! mon amour m'a trahie. Oui, tu tiens dans tes mains le secret de ma vie^ Tu tiens le fils des dieux enchaîné devant toi, L'héritier de Cresphonte, et ton maître, et ton roi. Tu peux, si tu le veux, m'accuser d'imposture. Ce n'est pas aux tyrans à sentir la nature ; f Ton cœur, nourri de sang, n'en peut être frappé. Oui, c'est mon fils, te dis-je, au carnage échappé.
POLYPHONTE
Que prétendez-vous dire ? et sur quelles alarmes...
* On n'a pas besoin de faire admirer la beauté de ce dialogue où il n'y a pas un mouvement qui ne soit naturel, ni un mot qui ne soit le mot nécessaire, et tout cela pour aboutir à un coup de théâtre d'un effet saisissant.
f Le sentiment exprimé par ce vers est vrai, mais la forme sentencieuse qui en fait une maxime ralentit l'élan de la passion.