SCÈNE V
MÉROPE, NARBAS, EURYCLÈS, ISMÉNIE.
ISMÉNIE
Voici l'heure, madame, Qu'il vous faut rassembler les forces de votre âme. Un vain peuple, qui vole après la nouveauté, Attend votre hyménée avec avidité.
Le tyran règle tout ; il semble qu'il apprête L'appareil du carnage, et non pas d'une fête. Pat l'or de ce tyran le grand prêtre inspiré A fait parler le dieu dans son temple adoré. Au nom de vos aïeux et du dieu qu'il atteste, Il vient de déclarer cette union funeste. Polyphonte, dit-il, a reçu vos serments ; Mesbène en est témoin, les dieux en sont garants. Le peuple a répondu par des cris d'allégresse ; Et, ne soupçonnant pas le chagrin qui vous presse, Il célèbre à genoux cet hymen plein d'horreur: Il bénit le tryan qui vous perce le cœur.
Et mes malheurs encor font la publique joie !
NARBAS.
Pour sauver votre fils quelle funeste voie !
C'est un crime effroyable, et déjà tu frémis.
NARBAS.
Mais c'en est un plus grand de perdre votre fils.
Eh bien ! le désespoir m'a rendu mon courage. Courons tous vers le temple où m'attend mon outrage ; Montrons mon fils au peuple, et plaçons-le à leurs yeux,* Entre l'autel et moi, sous la garde des dieux. Il est né de leur sang, ils prendront sa défense ; Ils ont assez longtemps trahi son innocence. De son lâche assassin je peindrai les fureurs : L'horreur et la vengeance empliront tous les cœurs. Tyrans, craignez les cris et les pleurs d'une mère ! On vient ; ah ! je frissonne. Ah ! tout me désespère. On m'appelle, et mon fils est au bord du cercueil ; Le tyran peut encor l'y plonger d'un coup d'oeil.
(Aux sacrificateurs.) Ministres rigoureux du monstre qui m'opprime. Vous venez à l'autel entraîner la victime. O vengeance ! ô tendresse ! ô nature ! ô devoir ! Qu'allez-vous ordonner d'un cœur au désespoir ?
* Voltaire se permet souvent l'élision du pronom le qui supprime un mot nécessaire au sens. Il faut user discrètement de ce droit et mieux vaudrait encore s'en abstenir. Puisque dans la prose ce mot significatif et accentué ne disparait pas devant une voyelle, la versification ne devrait jamais en faire le sacrifice à la mesure.