‹ MéropeChapitre 49 sur 80 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

ÉGISTHE, NARBAS, EURYCLÈS.

NARBAS.

Le tyran nous retient au palais de la reine, Et notre destinée est encore incertaine. Je tremble pour vous seul. Ah ! mon prince, ah ! mon fils!

Souffrez qu'un nom si doux me soit encor permis. Ah 1 vivez. D'un tyran désarmez la colère, Conservez une tête, hélas ! si nécessaire, Si longtemps menacée, et qui m'a tant coûté !

EURYCLÈS.

Songez que, pour vous seul abaissant sa fierté, Mérope de ses pleurs daigne arroser encore Les parricides mains d'un tyran qu'elle abhorre.

ÉGISTHE

D'un long étonnement à peine revenu,

Je crois renaître ici dans un monde inconnu.

Un nouveau sang m'anime, un nouveau jour m'éclaire.*

Qui ? moi, né de Mérope! et Cresphonte est mon père !

Son assassin triomphe ; il commande, et je sers!

Je suis le sang d'Hercule, et je suis dans les fers !

* Egisthe parle la même langue que Gusman dans Alzire, act v., c.7:

Je meur*, le voile tombe, un nouveau jour m'éclaire.

NARBAS.

Plût aux dieux qu'avec moi le petit-fils d'Alcide Fût encore inconnu dans les champs de l'Elide !

ÉGISTHE

Eh quoi ! tous les malheurs aux humains réservés,*

Faut-il, si jeune encor, les avoir éprouvés ?

Les ravages, l'exil, la mort, l'ignominie,

Dès ma première aurore ont assiégé ma vie.

De déserts en déserts, errant, persécuté,

J'ai langui dans l'opprobre et dans l'obscurité.

Le ciel sait cependant si, parmi tant d'injures,

J'ai permis à ma voix d'éclater en murmures.

Malgré l'ambition qui dévorait mon cœur,

J'embrassai les vertus qu'exigeait mon malheur;

Je respectai, j'aimai jusqu'à votre misère ;

Je n'aurais point aux dieux demandé d'autre père ;f

Ils m'en donnent un autre, et c'est pour m'outrager.

Je suis fils de Cresphonte, et ne puis le venger.

Je retrouve une mère, un tyran me l'arrache :

Un détestable hymen à ce monstre l'attache.

Je maudis dans vos bras le jour où je suis né ;

Je maudis le secours que vous m'avez donné.

Ah ! mon père, ah ! pourquoi d'une mère égarée

Reteniez-vous tantôt la main désespérée ?

Mes malheurs finissaient ; mon sort était rempli.

NARBAS.

Ah ! vous êtes perdu ; le tyran vient ici.

* " Mcrope est de tous les ouvrages de Voltaire, celui où il s'est le plus pénétré de l'esprit des anciens. On croit les entendre dans ce discours d'Egisthe." — {La Harpe.) On regrette, toutefois, d'y trouver cette ligne prosaïque :

J'embrassai les vertus qu'exigeait mon malheur.

f Ce langage d'Égisthe est noble et simple tout ensemble : il a a dignité tragique et le naturel.

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