ACTE V. SCÈNE VI
Égisthe ! Il a frappé le coup le plus terrible. Non, d'Aîcide jamais la valeur invincible N'a d'un exploit si rare étonné les humains.
NARBAS.
O mon fils î ô mon roi, qu'ont élevé mes mains!
ISMÉXIE.
La victime était prête, et de fleurs couronnée;
L'autel étir; celait des flambeaux d'hyménée ;
Polyphonte, l'œil fixe, et d'un front inhumain,
Présentait à Mérope une odieuse main ;
Le prêtre prononçait les paroles sacrées ;
Et la reine, au milieu des femmes éplorées,
S'avançant tristement, tremblante entre mes bras,
Au lieu de l'hyménée invoquait le trépas :
Le peuple observait tout dans un profond silence.
Dans l'enceinte sacrée en ce moment s'avance
Un jeune homme, un héros, semblable aux immortels :
Il court ; c'était Egisthe ; il s'élance aux autels ;
Il monte, il y saisit d'une main assurée
Pour les fêtes des dieux la hache préparée.
Les éclairs sont moins prompts ; je l'ai vu de mes yeux,
Je l'ai vu qui frappait ce monstre audacieux.
" Meurs, tyran, disait-il ; dieux, prenez vos victimes."*
Erox, qui de son maître a servi tous les crimes,
Erox, qui dans son sang voit ce monstre nager,
Lève une main hardie, et pense le venger.
Egisthe se retourne, enflammé de furie ;
A côté de son maître il le jette sans vie.
Le tyran se relève : il blesse le héros ;
De leur sang confondu j'ai vu couler les flots.
Déjà la garde accourt avec des cris de rage.
* Voltaire est ici l'égal des plus grands poètes. Nulle part la parole n'a représenté plus vivement les objets qu'elle décrit. Toute cette scène est présente aux yeux. On ne peut comparer à ce morceau, comme hypotypose, que le récit de Rodrigue dans le Cid% act iv., se. 3.
Sa mère... Ah ! que l'amour inspire de courage !* Quel transport animait ses efforts et ses pas ! Sa mère... Elle s'élance au milieu des soldats. " C'est mon fils ! arrêtez ! cessez, troupe inhumaine! " C'est mon fils, déchirez sa mère et votre reine, *' Ce sein qui Ta nourri, ces flancs qui l'cnt porté ! 99 A ces cris douloureux le peuple est agité ; Une foule d'amis, que son danger excite, Entre elle et ces soldats vole et se précipite. Vous eussiez vu soudain les autels renversés ; Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés ; Les enfants écrasés dans les bras de leurs mères; Les frères méconnus immolés par leurs frères : Soldats, prêtres, amis l'un sur l'autre expirants : On marche, on est porté sur les corps des mourants, On veut fuir, on revient ; et la foule pressée D'un bout du temple à l'autre est vingt fois repoussée. De ces flots confondus le flux impétueux Roule, et dérobe Egisthe et la reine à mes yeux. Parmi les combattants je vole ensanglantée : J'interroge à grands cris la foule épouvantée. Tout ce qu'on me répond redouble mon horreur. On s'écrie : " Il est mort, il tombe, il est vainqueur! w Je cours, je me consume, et le peuple m'entraîne, Me jette en ce palais, éplorée, incertaine, Au milieu des mourants, des morts, et des débris. Venez, suivez mes pas, joignez-vous à mes cris : Venez. J'ignore encor si la reine est sauvée, S.i de son digne fils la vie est conservée, Si le tyran n'est plus. Le trouble, la terreur, Tout ce désordre horrible est encor dans mon cceur.f
* Mon père. .. Ah ! quel courroux animait ses regards.
— Racine, Athalie, act il, se 2.
Voltaire, dans la Henriade, ch. ii., nous offre la même coupe de vers, la même suspension, la même répétition :
Un femme... Grand Dieu ! faut-il à la mémoire Conserver le récit de cette horrible histoire ! Une femme. ..
•f* "Je ne balance pas à mettre ce récit au-dessus de tous les morceaux du même genre qu'on ait jamais faits, au-dessus même