‹ MerrâkechChapitre 116 sur 223 · SAIS · texte numérisé non relu

SAIS

Rerbiya. Ail heures, enfin, nous atteignons Sîdi Mohammed et Abiod où nous devons rester une journée. De Guerrando jusqu’ici, nous avons fait 35 «à 40 kilomètres. Une excursion au sud nous fait passer au milieu de terres d'une fertilité très grande, les plus riches nous assure-t-on de tous les Doukkâla.

(18 octobre). Partis à 6 h. 20 du matin, nous sommes après un peu plus de deux heures d’une bonne allure dans les Oulàd Soubéïta et nous passons près du hâra ou quartier de lépreux qui se trouve dans cette tribu. Ces Oulàd Soubéïta ont fait une certaine figure dans l’histoire ; ce sont des arabes et ils se trouvèrent mêlés à tous les conflits qu’eurent les Portugais avec les indigènes (b. Un peu avant la zaouia de Sais, vers 11 heures, nous nous arrêtons sous quelques arbres, non loin d’un puits. Ce puits est très profond; en voyant tirer les cordes, au moyen desquelles on puise l’eau, nous n’estimons pas sa profondeur à moins de 45 mètres. La nature du terrain a beaucoup changé depuis ce matin ; le sol est de plus en plus sablonneux et se charge de pierres. Ce n’est plus un terrain de grande culture ; il y a place pour de nombreux pâturages, aussi voit-on beaucoup plus de tentes. Néanmoins, ce ne sont pas encore des nomades. Après notre halte, nous faisons une demi-heure de marche et nous nous arrêtons au grand marché du samedi qui se tient près de la zâouia ; celle-ci est grande : c’est un amas de bâtiments considérable d’où émergent quatre ou cinq koubba ; il n’y a pas de tentes, ni de cabanes.

Nous repartons (3 heures), avec des bêtes ferrées à neuf,

(1) Je ne sais quel rapport il y a au juste entre les Oulàd Soûbéita et l’ancienne ville de « Subeyt », signalée par Marmol et Léon sur la rive gauche de l’Oum er Rbîâ.

LA « K HELA »

utile précaution, car la marche devient de plus en plus pénible ; le terrain est tout-à-fait sablonneux et couvert de grosses pierres. Il y a des puits çà et là, mais la nature du sol le rend complètement incultivable. C’est une « khela », vaste région stérile qui s’étend jusqu’auprès de la côte, où l'on ne voit que des tentes noires et disséminées. Il n’y a plus par ici que des nomades ; au printemps ils se déplacent de une à deux heures de route dans ces vastes pâturages, mais à l’automne en ce moment , ils voyagent peu et restent près de leurs figuiers qui forment de maigres jardins entourés d’enclos en pierres sèches et près de leurs pauvres champs qu'ils labourent à grand peine. Le palmier nain couvre ces vastes espaces à l’exclusion de toute autre broussaille : c’est le « doùm », dont les enfants recherchent avidement le fruit, «elfâz». La nuit nous surprend dans ces solitudes et nous force à camper près d’un groupe de deux ou trois tentes, douar d’ElHâjj Mohammed ben 'Alton, dont les gens se montrent, du reste, bien peu hospitaliers (5 h. 10).

(19 octobre). Le lendemain la khela continue et devient de plus en plus âpre : de 7 h. 15 à 9 h. 50 nous ne faisons pas plus de quatre à cinq kilomètres à l’heure. Enfin, une descente brusque d’une trentaine de mètres et nous quittons heureusement le plateau désolé de la « khela » ; plus de cailloux et de palmiers nains, c’est de nouveau le « blad el 'amâra », le pays de l’abondance et des belles cultures. La terre est maintenant une terre d’un gris noir, un peu sablonneuse, mais féconde ; la route est redevenue facile, nous reprenons notre allure habituelle, nous traversons le Souk es Sebt (10 h. 40) et nous faisons halte près d’un puits (11 heures). Une heure après nous repartons dans notre hâte de voir Mazagan. Le

SORTIE DE SAFFI

paysage agricole devient magnifiquement animé : des boeufs, des moutons paissent de tous les côtés, des chameaux aussi. C’est im pays de grande culture et qui respire la richesse ; de nombreuses ten tes sont dressées çà et là, belles, souvent neuves, sentant l’aisance ; les buttes sont rares. Au contraire, les maisons sont nombreuses partout et avec les koubba de nombreux marabouts, elles jettent une note blanche et gaie dans le paysage. Des jardins de figuiers aussi rompent la monotonie de la plaine. Enfin Mazagan apparaît (4 heures) d’un blanc pur, avec la splendeur habituelle des villes musulmanes vues à distance.

(Itinéraire de Saffi a El Rerbiya et d’El Rerbiya

A OUÂLIDIYA ET MAZAGAN).

(31 mai 1901). Nous sortons de Saffi par Bâb er Rbât et nous cheminons sur un plateau très cultivé, mais veuf en cette saison de toutes ses récoltes, sauf un peu de maïs qui verdoie çà et là ; le chemin est bordé de rtem, c’est un paysage assez morne. Nous sommes bientôt (8 h. 25) à Lâlla Zebboûja, où nous admirons l’immense olivier qui est un des buts favoris de promenade des habitants européens de Saffi 0). Tout autour, la plaine est bien cultivée; là où il y a quelque jachère, règne une petite fâba de guendoûl, « Galy cotome spinosa », et de rtem, aux branches couvertes d’hélices blanches ; au loin, le plateau est semé d’exploitations agricoles ou « 'azib ». Il y en a au moins une vingtaine d’anglaises et quatre ou cinq d’allemandes ; l’unique maison française

(1) Voir au dernier chapitre de ce volume, la description de Lâlla Zebboûja.

SERNOU

appartient à un juif de Saffi, Israël Lâloûz, le seul protégé français de la région, dont nous avons été l’hôte et dont nous ne saurions trop louer la dignité et la courtoisie. De Lalla Zebboûja (9 heures), une demi-heure de chemin au nord nous mène dans la fraction des Zrâgra (9 h. 30) ; puis, nous atteignons un groupe d’habitations de la fraction des 'Alîouet (10 heures). Nous passons ensuite (10 h. 45) au pied du célèbre marabout de Sîdi MbârekMoûl Oulîd, c’est-àdire « le père de l’enfant ». On nous assure que le saint est ainsi nommé parce qu’on y va spécialement en pèlerinage pour avoir des enfants mâles. Sa coupole nu pas la forme classique ; elle est surbaissée et se relève en pointe conique au milieu. Quelques instants après nous sommes dans les jardins de figuiers de Sernou.

Sernou, dont parle Marmol et que Léon n’a pas mentionnée, attirait notre curiosité. C’était, d’après le premier de ces auteurs 0), une petite ville fermée, à trois lieues de Saffi, qui joua un certain rôle dans les guerres entre Portugais et Marocains. Lors de l’expédition que le mérinide de Fez envoya, en 1514, contre les Portugais d’Azemmoùr, le célèbre Yahya ben Ta'foûfa, après avoir pris part à l’affaire, se retira vers Saffi et faillit être surpris près de Sernou où il séjournait; il put rentrer dans Saffi mais les soldats du roi de Fez qui venaient de ravager El Mdîna, ruinèrent également Sernou. Néanmoins, à la suite de sa brillante conduite dans cette affaire, Yahya ben Ta'foûfa reçut comme récompense la ville de Sernou avec ses revenus en toute propriété (1 2).

Ces petites villes que nous décrivent Léon et Marmol

(1) Marmol, « Africa », f°60.

(2) Cf David Lopes, « Textos em aljamia portuguesa », p. 83 seq.

RUINES DE SERNOU

(Sernou, El Mdîna, Tît et les villes situées le long de l’Oum er Rbîâ), se trouvaient vis-à-vis des belligérants dans une singulière position ; quelque parti qu’elles prissent elles étaient alternativement ravagées par l’un et par l’autre. L’occupation portugaise, au rebours de l’occupation espagnole sur la côte nord du Maroc, rayonna au loin dans l’intérieur; mais pour ne pas avoir su s’y établir, faute d’un peu d’efforts et de suite dans les idées de la part du gouvernement central, les Portugais ne purent garder leurs conquêtes ; ils étaient une perpétuelle menace pour la prospérité du pays qui était périodiquement désolé, tantôt au nom du roi de Portugal, tantôt au nom du roi de Fez, quand ce n’était pas au nom des chérifs sa'adiens, dont le pouvoir grandissait. A chaque instant, Marmol nous parle de pays qui furent dévastés au temps des Portugais et se repeuplèrent depuis.

C’est à l’endroit nommé El Mers que se trouvent les ruines de Sernou ; il y a là une enceinte en pisé, épaisse, qui était évidemment susceptible d’être défendue et qui enferme nn carré d’environ 12 hectares. A l’intérieur sont creusés des centaines de silos aujourd’hui tous abandonnés ; le sol en est pour ainsi dire miné. C’est de ces silos que l’endroit tire son nom actuel : « mers », en effet, désigne dans l’arabe vulgaire un emplacement de silos. Ces silos sont-ils postérieurs à l’abandon de la ville? et qu’était-ce au juste que cette ville ? On ne saurait le dire aujourd’hui. Tout autour de l’enceinte, de 25 mètres en 25 mètres, sont des fosses assez irrégulières qui paraissent avoir tout simplement servi à extraire les matériaux destinés à la construction des murs ; toutefois, je ne suis pas bien sûr de cette interprétation. Çà et là, il y a des traces de bordjs qui étaient situés en dehors et distants entre eux de 60 mètres environ. Nous

SÎDI KÂDI L HÂJA

n’avons recueilli sur place aucun souvenir populaire se rapportant à l’ancienne Sernou, mais il n’est pas douteux

Fig. 40. — Ruines de l’enceinte de Sernou

( Cliché de l’auteur)

que ces ruines représentent la petite ville décrite par Marmol.

Nous quittons Sernou pour nous diriger vers la casba du fameux caïd des 'Abda, Si Aïca ben 'Omar; nous passons successivement à Dâr Ou ld el 'Ayyâchi, à Dâr Ould el Koûri, à travers des pays riches et bien cultivés. Cinq minutes avant d’arriver à la casba nous passons devant une haouîta bien blanche et nous demandons le nom du saint qui est enterré là; on nous répond que c’est Sîdi Kadi 1 Hâja, littéralement « celui qui pourvoit aux besoins», qui exauce les désirs de ses adorateurs, quelque chose comme le saint Expédit des catholiques. 11 n’est pas vraisemblable que ce soit là le véritable nom du saint et Sîdi Iyàdi 1 Hâja est sans doute à rapprocher des Sîdi Ma'aroùf, des Sîdi 1 Rerîb,

MI AT BÎR

des Sidi Sâheb et Trîk, des Sîdi lMêkhfî que l’on retrouve ailleurs et dont les noms signifient « le connu », « l’étranger», «le patron du chemin», «le caché ».... (O I)e la casha de Si Ai'ça (2 h. 45), nous nous dirigeons vers Miat Bir ou les « cent puits », que l’on appelle aussi Miat Bîr ou Bir, les « cent et un puits », endroit qui a été décrit par Léon sous le nom de « Gentopozzi » et par Marmol sous son nom indigène (1 2). Dans ce trajet, nous nous perdons plusieurs fois et nous n’arrivons à Miat Bîr, à travers une vaste fâba de palmiers nains, de guendoùl et de rtem, qu’à quatre heures un quart.

Miat Bîr ou Bîr est une vallée creusée dans un calcaire gréseux qui à l’air prend des contours déchiquetés. L’eau est à une faible profondeur et çà et là sont creusés de nombreux puits ; peut-être sont-ils en partie naturels et ont-ils seulement été arrangés par la main de l’homme. C’est d’eux bien évidemment que l’endroit prend son nom. Cette vallée est dépourvue de fâba et est couverte de pierres dont l’aspect déchiqueté donne un aspect bizarre au paysage. L’endroit le plus humide est situé en face du marabout de Sîdi Mhammed ben 'Eubbâd, qui se trouve sur la hauteur bordant la vallée. L’identification du Miat Bîr actuel avec celui de Léon et Marmol présente une difficulté. Tous les deux y mentionnent de nombreux silos où des grains auraient été conservés pendant des siècles sans s’altérer. Or les puits de Miat Bîr sont des puits à eau et non pas des silos ; d’ailleurs, le mot Bîr ne peut s’appliquer à des silos qui

(1) Cf Edmond Doutté, « Marabouts », p. 52 ; Basset, « Traras », p. IV ; W. Marçais, « Dial, de Tlemcen », p. 219.

(2) Léon, « in Ramusio », f° 23, B ; Marmol, « Affrica, f° 60 v. Cf Diego de Torrès, « Rel. Cher. », p. 49; Mouette, « Hist. Moul. Archy », p. 176.

MI AT BÎR

s’appellent en arabe « mêtmoûra », nom bien connu de Léon et de Marmol eux-mêmes. Si l’on réfléchit que Léon ne mentionne même pas Sernou, localité qui, après tout, était importante, et que sa description de fosses à grains de Miat Bîr s’applique très bien aux silos de Sernou, que nous avons visités, on peut très vraisemblablement supposer qu’il n’a visité aucun de ces deux endroits et que n’en ayant parlé que par ouï-dire, il les a confondus sous le nom de Miat Bîr et cela d’autant plus facilement qu'ils sont voisins l’un de l’autre. Plus tard, Marmol aura suivant son habitude, copié Léon, mais de plus il y aura rajou té Sernou, probablement d’après des sources portugaises; cette interprétation est d’autant plus plausible, nous semble-t-il, que le chapitre dans lequel Marmol parle de Sernou et de plusieurs autres localités, manque entièrement dans Léon.

Le fkîh de l’endroit nous dit que non loin de notre campement se trouvent les ruines de deux autres petites villes qu’il dit s’appeler Ouirs et Tirouîn. Nous n’avons pas eu le temps de les visiter et nous 11e voyons pas trop comment on pourrait les identifier d’après leurs noms fl). Léon et Marmol mentionnent des juifs à Miat Bîr ; il n’y en a plus nulle part dans les Doukkâla, ni dans les 'Abda, sauf dans la casba de Si Aïça, où ils sont évidemment d’introduction récente. I)e plus, Marmol nous dit que les habitants de Miat Bîr étaient des Berbères sédentaires; il est difficile aujourd’hui de trancher cette question de race. Je ferai remarquer d’ailleurs que Léon et Marmol ayant confondu Miat Bîr et Sernou, les détails qu’ils donnent peuvent indifféremment se rapporter à l’une ou à l’autre de ces localités. B convient de rappeler

(1) On trouve dans un des textes publiés par David Lopes, « Aljamia portuguesa », p. 92, la mention d’une localité appelée « Uzeres ».

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