VISITE D’UNE GROTTE
musulmans nous racontent des merveilles : il y a dedans des puits, une rivière, des statues en cuivre !... Bien que nous soupçonnons fort que l'imagination de nos interlocuteurs doive jouer dans leur description un rôle tout-à-fait prépondérant, cependant nous allons voir la grotte. Nous traversons des plateaux tout-à-fait analogues à ceux d’hier : pas de terre végétale, le roc partout; et le chemin, parsemé de gros cailloux, est pénible. L’eau cependant est à une faible profondeur comme le montrent d’assez nombreux puits. Çà et là il y a des dépressions au fond desquelles sont des puits, et ces dépressions sont très analogues à ce que nous avons appelé une vallée à Miat Bîr. A neuf heures enfin nous sommes à Sîdi Azzoûz et à cinquante mètres de là, près d’un figuier, est l’ouverture de la grotte.
Nous y pénétrons avec des bougies : c’est un couloir de 6 à 8 mètres de hauteur et de 12 à 20 mètres de largeur, suivant les endroits, qui s’étend sur une longueur d’environ 140 mètres, en plan doucement incliné. Nous marchons à tâtons, car nos bougies n’éclairent guère, des boules blanches se meuvent sur la terre, ce sont des petits d’oiseaux nocturnes. Nous arrivons à un talus très raide et très glissant, le sol étant formé d’une argile grasse et humide : la voûte s’élargit et on ne distingue plus rien ; on entend seulement un clapotis. Les indigènes, gens braves, mais extrêmement superstitieux, ont peur d’aller plus loin. Nous nous laissons glisser sur le talus qui s’arrête tout près de la et à travers une boue épaisse, nous atteignons le fond. Il n’y a rien de particulier que quelques flaques dans lesquelles l’eau dégoutte du plafond : ni source extraordinaire, ni précipice, ni rivières, ni statues.... De retour, je déclare aux indigènes qu'il n’y a rien et qu ils peuvent y
VERS EL MDÎNA
aller voir comme nous : ils ne me croient pas. Ils prétendent que j’ai cru aller jusqu’au bout, mais qu’il y a une issue que je n’ai pas vue : ils ont besoin de croire que cette grotte est sans fond. N’arrivant pas à les convaincre, je cesse des protestations que je sens parfaitement inutiles : il n’y a pas de doute qu’on racontera dans le pays qu’un chrétien a essayé de pénétrer dans la grotte, mais qu’il n’a pas réussi, que les djinns l’en ont empêché ou autres histoires analogues... La caverne n’est d’ailleurs l’objet d’aucun culte religieux particulier. Elle n’offre aucun intérêt et ne renferme qu’une couche très mince de guano.
Nous repartons (10 h. 40) dans la direction d’ElMdîna; le plateau est plus âpre que jamais : le roc presque partout à nu ne laisse pousser en fait d’arbustes que des touffes rabougries de « guendoûl». Çà et là se trouvent des basfonds avec de gras pâturages et souven t un fdîr ou mare d’eau qui n’est pas encore tout à fait sèche ; l’hiver, ce plateau, où 1 eau est partout à une faible profondeur, doit être un excellent terrain d’élevage. Ail heures nous voyons les premières maisons des Oulâd ben Iffou. Les habitations se composent d’une enceinte en pierre sèche, avec une maison dont les murs sont également en pierre sèche et le toit en branchage ou en chaume ; en même temps une tente es! dressée dans chaque enceinte ; ce sont des deminomades. A deux kilomètres sur la gauche, au milieu de nombreuses habitations nous distinguons le sanctuaire de Sîdi 'Abdel'azîz ben Iffou. Nous marchons encore une heure, la terre devient plus riche, nous touchons au territoire où se trouvent les tirs, que nous avons décrits dans le précédent itinéraire (b : à midi enfin nous sommes au Souk
(1) Yoy. supra, p. 181-182.
EL MDÎNA
et Tnîn à côté duquel est El Md ma. ou mieux, suivant la prononciation marocaine, Lemdîna.
El Mdînafut jadis la véritable capitale des Doukkâla de l’Ouest, El Rerbiya, nom qui, à cette époque, s’opposait à Cherkiya et qui seul a subsisté, tandis que ce dernier a disparu. Aujourd’hui encore El Mdîna est dite «Lemdîna d el Rerbiya». Les documents portugais, Marmol, Diégo de Torrès, en parlent à chaque instant et elle joua dans toutes les campagnes de cette époque héroïque un rôle de premier plan : abandonnée par ses habitants à la suite de la prise d’Azemmoûr, puis repeuplée par les soins de Yahya ben Ta'foûfa elle est au nombre des conquêtes dont le pape Léon X félicitait le roi 1). Manuel dans un de ses brefs (* 2) ; elle eut aussi à souffrir probablement lors de la révolte fomentée en 1510 dans la province par les chérifs sa'adiens contre les Portugais ; nous avons plus haut fait allusion à un pillage par le frère du roi de Eez, qui emmena les habitants dans son royaume, pour les soustraire au joug des chrétiens ; depuis elle se repeupla, mais l’état perpétuel d’anarchie dans laquelle les luttes des chérifs sa'adiens plongèrent ta région joint à de grandes famines, réduisit la population à une telle misère, qu’ils se vendirent aux chrétiens pour avoir du pain(3). Aussitôt les arabes s’y installèrent : les premiers habitants d’El Mdîna, en effet, étaient des Berbères (4). Prise par les Arabes, elle devint une ruine, comme tout ce qu’a touché ce peuple si funeste à l'Afrique
(1 Cf. Diégo de Torrès, « Hist. des Cliér. », p. 23.
(2 « Docuin. do Arch. Nacion. da Torre do Tombo », p. 351.
(3) Marmol, « Affrica », f° Gl.
(4) Marmol, « Affrica », f" 48 v° ; « Docuna. da Torra do Tombo », p. 231.
RUINES D’EL MDÎNA
du Nord. « Ils ne souffrent pas qu’on la repeuple, écrit le traducteur français de Marmol, et ils n’y veulent pas demeurer, parce qu’ils n’aiment pas à être renfermés.... C’est une pitié de voir une si belle ville, si bien située et accompagnée de tant de jardinages, être maintenant ruinée et les murs tout ouverts d) ».
L’enceinte de la vieille ville est maintenant sous nos yeux : elle est à peu près carrée et enveloppe plus de trente hectares. Les murs en terre sont relativement bien
Fig. 41. — Ruines de l’enceinte d’El Mdîna
(Cliché de l’auteur )
conservés. Sur le plan les interruptions indiquent les endroits où la muraille est tombée, soit qu’elle se soit écroulée, soit plutôt qu’on l’ait abattue : c’est ainsi que lorsque Nunlio Fernandez de Atayde, prit El Mdîna, en 1513,
(l) Marmot. « Affrica », f° (il v° ; tracl. de Perrot d’Ablancourt, II,
RUINES D’EL MDÎNA
après en avoir confié le gouvernement à Yahya ben
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Fig. 42. — Croquis de l’enceinte d’El Mdina
Ta'foûfa, il fit abattre deux pans de murailles pour empêcher les habitants de se fortifier au cours d’une révolte et l’avenir
RUINES D’EL MDINA
montra que ses craintes étaient justifiées (0. Il semble qu’il n’y ait eu qu’une véritable porte : les petites villes de cette époque n’avaient qu’une porte, comme encore Mazagan aujourd’hui. On reconnaît aisément les vestiges de cette porte sur le côté S-W de l’enceinte : c’était une porte coudée, comme le sont encore aujourd’hui les vieilles portes marocaines. Il 11e paraît pas qu’il y ait eu de fossé autour de la muraille : le fossé d’enceinte n’était pas, semble-t-il, dans les habitudes des Berbères marocains. On voit cependant autour des murailles des dépressions qui pourraient provenir d’un fossé, mais comme pour Sernou, j’incline à penser que ces dépressions sont simplement dues à l'extraction des matériaux. Peut-être 11’est-il pas impossible que les dénivellations ainsi formées aient été utilisées pour la défense de la ville : celle-ci était avant tout assurée par des « borj » ou tours qui se dressaient de 20 mètres en 20 mètres et dont il reste quelques vestiges.
Dans l’enceinte de la ville habitent aujourd’hui çà et là les gens d’El Rerbiya, vraisemblablement les descendants de ces Arabes dont parle Marmol, dans sa lamentable peinture des malheurs d’El Mdîna. Mais ils sont devenus un peu plus sédentaires qu’autrefois. Ils ont aujourd’hui des maisons en pierres, élevées avec les matériaux de la vieille ville, grossièrement construites du reste et à côté desquelles est dressée la tente. Çà et là il y a des jardins de figuiers, mais l’angle Nord de l'enceinte n’est guère rempli que d’amoncellements considérables de pierres qui proviennent sans aucun doute de la démolition d’El Mdîna. Ajoutons que d’après des renseignements qui nous ont été donnés sur
(1) Marmol. « Affrica », f° 56 r. Lieutenance de Yalrya, « Diégo de Terres », p. 16.
JUIFS D’EL MUÎNA
place, il n’y a pas encore très longtemps que l’on voyait dans l’enceinte les ruines d’une mosquée.
A l’extérieur de l’enceinte, du côté W, est accolée une autre enceinte qui emprisonne environ quatre hectares et qui ne communique pas avec l’extérieur, mais seulement avec le dedans de la première enceinte. L’intérieur de cette deuxième enceinte est à peu près désert, sauf un marabout, évidemment moderne, qui y est construit. La tradition unanime dans le pays est que cette deuxième enceinte circonscrivait le mellàh, c’est-à-dire le quartier juif d’El Mdina. Il n’y a plus de juifs aujourd’hui à El Mdîna, non plus que dans tous les Doukkâla, mais il est infiniment probable qu’il en était jadis autrement et plusieurs raisons nous inclinent à penser que la deuxième enceinte dont nous venons de parler représente bien un ancien mellàh. En premier lieu nous devons remarquer que cette enceinte occupe très exactement la position habituelle des mellàh, qui sont situés en général contre l’enceinte extérieure et n’ont qu’une porte ouvrant dans la vitte, mais près des murailles et souvent près d’une des portes de celle-ci : il en est ainsi, par exemple, à Fez, à Mcrràkech, à Mogador... En deuxième lieu, nous aurons plus tard l’occasion d’établir, dans le cours de cet ouvrage, que les juifs au moyen-âge occupaient dans la société marocaine une place beaucoup plus grande que maintenant. En ce qui concerne plus spécialement les pays qui nous occupent actuellement, Léon et Marmot signalent à plusieurs reprises des juifs, comme nous l’avons déjà noté à propos de Sernou. Mais il y a plus, la mémoire populaire a gardé le souvenir d’une époque où les juifs avaient une situation sociale plus élevée que maintenant. Les habitants actuels d’El Mdîna interrogés sur l’histoire de la ville n’en peuvent rien dire, si ce n’est qu’un juif,