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LA LÉGENDE DE BEN MECH'AL

appelé Ben Mech'al en fut longtemps le seigneur. Son trésor, naturellement, est encore là, caché, dit-on, dans un « toûfi », c’est-à-dire dans une cave. La croûte calcaire dont le sol est recouvert se prête en effet très bien à la construction de caves, que l’on fait servir d’entrepôts et même d’écuries pour les bestiaux. De plus, auprès d’El Mdîna, se trouve une localité, que je n’ai pas pu visiter, à mon grand regret, et qui s’appelle Soùr Moûça : ce sont les restes, dit-on, du château d’un juif nommé Moûça et qui fut également roi du pays.

Le plus singulier est que cette histoire de Ben Mech'al, juif, seigneur d’un pays et possesseur de trésors, se retrouve dans les ouvrages d’histoire du Magrib à propos du sultan Moûlaye Er-Rachîd : celui-ci aurait commencé sa fortune en s’emparant par la ruse d’un certain Ibn Mech'al, juif puissant qui vivait dans une casba du côté du Tâza où il cachait d’immenses trésors (h. Il serait singulier et je crois improbable d’après l’impression que j’ai eue sur les lieux que cette histoire se soit échappée de la littérature arabe pour se graver dans la mémoire du peuple ; j’aimerais autant croire qu’lbn Mech'al, le juif, est un type légendaire dans le genre, par exemple, du « sultan noir », auquel on attribue toutes sortes d’anciennes constructions au Maroc. A l’appui de cette thèse on peut faire valoir que les récits des auteurs arabes donnent, par leur peu de précision, l’impression d’une légende. Alnned ben Khâlid seul place

(1) El Oufranî, « Nozhet el Hâdi », irait. Hondas, p. 499 ; Moh. b. Tayyib el Kàdiri, « Nadir el Matâni », I, p. 224; Ahmed ben Khâlid, « Kitâb el Istiksâ », II, p. 15, reproduit ces deux récits et y ajoute une troisième version : les trois différent d’ailleurs assez peu entre elles. Cpr Mouette, « Hist. Moul. Arcliy », p. 10, 146, 257 ; Meakin, « Moorish Empire », p. 138; Cour, «Chérifs au Maroc», p. 181.

VERS OUÂLIDIYA

la demeure d’Ibn Mech'al dans les Béni Znâcen ; nous ferons observer encore qu’il s’agit là, comme à El Mdîna, d’une ancienne construction, dans l’espèce d’une casba, dont les ruines excitaient probablement l’imagination populaire. Mohammed ben Rahhâl qui a visité les Béni Znâcen donne la légende d’Ibn Mech’al comme répandue au Maroc (b. Les Béni Znâcen où il la localise ont un endroit appelé : Dar Ibn Mech’al ; une autre fraction a un nom qui paraît à l’auteur indiquer une origine juive ; il nous suffit de constater qu’à El Mdîna comme dans les Béni Znâcen, l’existence de la légende d’Ibn Mech’al concorde avec d’autres souvenirs populaires relatifs aux juifs. Si on rapproche ce fait de la ressemblance indéniable qu’offre avec les mellah actuels la petite enceinte d’El Mdîna, on est porté à conclure qu’il y a jadis eu dans le pays des juifs nombreux et jouant un rôle social important. Nous verrons, dans le cours de cet ouvrage, que l’analyse de certaines institutions religieuses du Maroc vient confirmer ces conclusions.

(2 juin). Nous repartons vers le N.-N.-E. à 6 h. 45. Nous passons près d’une ancienne noria : il y en a beaucoup dans le pays, toutes en ruines et semblant remonter à une époque fort ancienne. Le paysage devient peu aimable : la roche est à nu partout, on trouve seulement dans les creux du sable en plus ou moins grande quantité, sable qui, mélangé à l’humus, a fini par former une terre végétale assez fertile pour produire un gras pâturage. La fâba, c’est-à-dire la broussaille est formée de guendoûl, de doûm, d’asphodèle, d’une haute ombellifère : au milieu de tout

(1) Mohammed ben Raldial, « A travers les Béni Snassen », dans « Bull. Soc. Géog. Oran », IX, p. 14.

ENTRE EL MDÎNA ET OUÂLIDIYA

cela, de grandes graminées, sèches maintenant, de grandes avoines dressent encore leurs chaumes ; le tapis même du sol est surtout formé de sanguinaire : cela doit au printemps composer un fourrage savoureux et même maintenant que toute celte végétation est desséchée, les bestiaux y trouvent encore leur compte. L’allure générale du sol consiste en une série d’ondulations parallèles au rivage de la mer et enfermant entre elles des vallées peu profondes (30 à 50 mètres au plus) : dans ces fonds se trouvent de nombreux endroits humides, pleins d’eau Thiver et qui sont au mois d’avril de vastes prairies ; quelques « rdîr » subsistent encore çà et là. C’est un magnifique pays d’élevage. Le caractère particulier du paysage lui est donné par la roche dénudée de tous côtés, l’humus n’y formant qu’une couche discontinue : là où celui-ci manque elle est recouverte de lichens jaunes, noirs et bleus. Les éléments ont usé cette roche de façon bizarre : tantôt c’est une table déchiquetée et bosselée, tantôt c’est une surface unie sur laquelle courent des arêtes qui se croisent et forment les dessins les plus variés. L’imagination du voyageur qui traverse ces immenses plateaux travaille volontiers plus ou moins machinalement sur le thème de ces dessins et y retrouve des formes d’arabesques ou des représentations d’objets usuels, enclume, coupe, siège, etc... La marche d’ailleurs est sur ce terrain particulièrement pénible et nous n’y faisons pas plus de cinq kilomètres à l’heure.

A 8 h. 30 nous laissons El Goûr à cinq kilomètres à gauche ; un peu après 9 heures, nous sommes à un marabout dénommé Sidi bel 'Abbés : il y a là, dans l’enceinte du marabout, quelques arcades que l'on nous dit être les restes d’une ancienne médersa : tout à côté un rdîr et un puits. Il y eut probablement jadis eu en ce lieu un petit centre aujour-

ENTRE EL MDÎNA ET OUÂLIDIYA

d’huit peu près disparu. Nous sommes dans une de ces vallées parallèles à la mer que nous avons signalées et dans laquelle se trouve, à droite et à 2 kilomètres environ la koubba des fokra des Oulàd ben 'Am ira, à 6 kilomètres la koubba de Sîdi 1 Ma'ati, à 7 kilomètres la koubba de Sidi 'Abdennebi : tous ces marabouts sont sur les 'Abda. Gravissant la colline qui est devant nous, nous y trouvons successivement deux agglomérations de la fraction des Hoümittàt (9 h. 30) : nouâïl et'khiyâm mélangées ; de là nous apercevons la mer. Il est à remarquer que le versant marin de toutes ces ondulations de terrain est plus chargé de sable que l’autre : la terre végétale qui couvre le roc est donc en partie de formation aérienne. Le sol du reste devient de plus en plus âpre :

Fig. 43. — Le terrain aux approches de Ouàlidiya

(Cliché de l’auteur)

ce n’est plus que de la pierre déchiquetée de mille façons et les bêtes ne savent où poser le pied ; durant la dernière heure

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