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De Guerrando aux Jbîlêt

(29 mars 1901). Nous nous sommes arrêtés en pleine route de Merrâkech, à Guerrando. qui marque la sortie du défilé du

RUINES DE GUERRANDO

Jbol Fetnâçaù). Cet endroit,- où est une « nzâla » très fréquentée, est surtout connu par les ruines qui se trouvent sur la hauteur voisine. Ces ruines sont celles d’une vieille forteresse indigène : elles couvrent une superficie qu’on peut évaluer très approximativement à une vingtaine d’ares. Il n’y a plus guère qu’un pan de muraille qui soit debout ; le

Fig. 07. — Ruines de Guerrando

(Cliché de l'auteur)

reste n’est que pierres mal taillées et éparpillées de tons côtés. Les carrières, peu importantes, d’où ces pierres ont été extraites, se voient encore tout près de là. Le pan de mur conservé est, comme le montre notre photographie (1 2), de construction purement indigène : c’est du « labia », ou terre battue et l’on voit encore les trous laissés par les étais qui ont servi à retenir la terre pendant la construction. Ces

(1) Voy. supra, p. 161.

(2) Voir une autre photographie dans Montet, « Aroyage au Maroc », in « Tour du Monde », 1903, p. 404.

RUINES DE GUERRANDO

étais paraissent même avoir été jadis laissés en place et avoir pourri, car il en reste quelques-uns. Bien qu’ayant consciencieusement visité ces ruines peu intéressantes, nous n’y avons trouvé aucune trace de la tour signalée par plusieurs voyageurs (*).

Il n’est pas étonnant que les sultans du Maroc aient songé à fortifier ce point, car au dire des militaires compétents, il n’est pas sans importance stratégique. De l’emplacement des ruines, on découvre le défilé et, vers Merrâkech, la plaine des Rehâmna : à nos pieds l’Oued Guerrando serpente dans cette plaine. Sur les bords de l’Oued on voit les restes d’une enceinte carrée et un puits maçonné avec soin, que l’on attribue aux Portugais. L’enceinte est évidemment la ruine d’une construction récente, et quant au puits, c’est un de ces ouvrages comme on en rencontre dans tout le Hoùz, témoignant simplement qu’à une certaine époque la civilisation de ces pays était plus brillante qu’elle ne l’est aujourd’hui (1 2).

Le nom de t Guerrando a beaucoup intrigué les voyageurs et l’on est à peu près unanime, je ne sais trop pourquoi, à le faire venir du portugais (3). Il n’a pourtant, en cette langue, aucun sens applicable : et d’ailleurs, un document portugais de la fin du XVIe siècle mentionne le « château abandonné de Gircmdo », sans laisser supposer un instant qu’il y ait là un établissement ou simplement un nom portugais (4). Ce

(1) Par exemple Washington et Davidson. Il est encore plus étonnant que Guido Milanesi, « Nel sant.o Mog-lireb », p. 134, qui s’est approché des ruines, les appelle « une vieille tour croulante ».

(2) Yo y. supra, p. 202, p. 220.

(3) Montet, « Un Voy. au Maroc », in « Bull. Soc. Géog. Alg », 1901, p. 278 et in « Tour du Monde », loc. cit.

(4) Anonyme portugais, dans le chap. « Caminho de Rate à Serra Verte ».

RUINES UE GUERRANDO

nom se retouve d’ailleurs au moins dans une autre localité du Maroc, dans le bassin de l’Oued Zîz(U ; c’est évidemment encore une localité de même nom, si ce n’est pas la même, que ce Kerrânta où, en 533 H. = 1138-1139 J. G., 'Abd el Moûrnen campa. C'était, en effet, si 1 on en croit Ibn el 'Atîr (1 2), une montagne boisée, vis-à-vis de laquelle se trouvait une plaine dépourvue do végétation. La plaine dépourvue de végétation, ce pouvait bien être celle des Rehâmna et le Jbel Fetnâça peut très bien avoir été jadis été boisé, comme nous avons montré que cela est probable pour le Jbel Lakhdar (3h

Si le nom n’est pas portugais, nous avons vu que la construction ne l’est pas non plus. On la considère, cependant, généralement, comme un établissement des Portugais du XVIe siècle (4) : mais le passage de l’anonyme

(1) Rohlfs, « Reise durcli Marokko », p. 42 (Iverando) ; Schaudt, «Voyage au Maroc », trad. Lacroix, p. 49 (Courrendo) ; de Eoucauld, « Reconnaissance », p. 349 et passim (Kerrando).

(2) Ibn al ’Alir, trad. Fagnan, p. 538.

(31 Voy. suprà, p. 230. La différence phonétique entre « Kerranta » et « Guerrando » n’est pas très grande. On a des exemples de la transformation du k en g’ dur dans les dialectes duMagrib. Quant à 1 adoucissement du t en d, on l’observe également. C’est ainsi qu’au Maroc en général on dit le « Goundali », tandis que les Berbères de 1 Atlas prononcent en réalité « Tag-ountâft ». Quant à la différence de la voyelle finale, je 1 attribuerais volontiers à une erreur de copiste, le son ou ayant pu être rendu dans une rédaction négligée au moyen de la lettre l ïa , par analogie avec la prononciation du suffixe de la troisième personne qui, en arabe vulgaire, est ou et non houa / ce copiste aura cru devoir rajouter à ce ha les deux points du ta final, signe du féminin.

(4) Voy., p. ex., entre autres, Marcel, « Le Maroc », p. 6; plus récemment Guido Milanesi, loc. cil. Cpr Weissgerber, « Trois mois au Maroc », p. 156. Toutefois, Montet, loc. cit. , bien qu attribuant au nom de Guerrando une origine portugaise a cependant bien reconnu que les ruines étaient indigènes.

RUINES DE GUERRANDO

do la Bibliothèque Nationale que nous avons cité, montre qu’il n’en est rien. Les voyageurs qui ont adopté celte manière de voir ont été influencés par les indigènes qui, dans le Hoûz, attribuent invariablement aux Portugais toutes les anciennes constructions. Naturellement, il s’est constitué sur les ruines de Guerrando, comme sur toutes les ruines possibles, des légendes mystérieuses (B et l’on n’a pas manqué, en particulier, de dire qu’il y avait des souterrains traversant la montagne. Cela n’est pas pour surprendre un folkloriste, mais ce qui est plus étonnant, c’est qu’il s’est trouvé dos voyageurs pour raconter que leur compagnon avait traversé la colline sous terre et même failli s’y perdre ! O.

Il est neuf heures du matin quand nous quittons Guerrando et les défilés du Jbel Fetnâça. Nous entrons maintenant sur le territoire des Rehâmna, qui s’étend jusqu’à Merrâkech. Aussitôt le décor change et le contraste est grand de ce nouveau pays avec la terre féconde des Doukkâla. Plus de plaines grasses et fertiles, où les cultures succèdent aux cultures sans interruption et où les douars sont toujours en vue d’autres douars ; plus de maisons en pierres; plus d’animation dans les champs. Le plateau sablonneux, à peine coupé de faibles crêtes rocheuses, se déroule interminable. Les douars sont très espacés, il n’y a plus que des nouâla et parmi elles quelques tentes.

Nous passons près d’un de ces douars : il est aujourd hui presque vide, car tous les hommes sont au marché et il n’y reste plus que des femmes. Nous nous arrêtons un instant pour demander à boire et aussitôt un groupe de curieuses

(1) Guido Milanesi, toc. cit.

(2) Mme A. de B., « Une mission à la cour chérifienne », p. 105.

VILLAGE DES REHÂMNA

nous environnent. Les maris sont absents et, se sentant plus hardies, elles donnent libre cours à leur curiosité. Un certain nombre d’entre elles sont vêtues d’étoffe bleu foncé

Fig. 68. — Femmes et enfants aux Aït Moûça ou Ahmed (Rehâmna)

( Cliché de l’auteur)

ou « khent » cl voilées, toutes sont extrêmement brunes, presque noires même, leurs mains sont petites, les traits du visage sont fins, les yeux vifs et un peu en amande, le nez droit, la bouche petite et les lèvres assez épaisses, mais non négroïdes : la physionomie est éveillée.

On nous apporte du lait de chamelle, rafraîchissement tout cà fait aristocratique chez les musulmans arabisés. Le sultan et les grands personnages ont des chamelles généralement blanches qu’ils élèvent pour en boire le lait; on ajoute que ce lait a des propriétés hygiéniques remarquables.

Le village près duquel nous nous sommes arrêtés est le village de Aït Mouça ou Ahmed. 11 se compose uniquement de nouâla et de tentes ; les Rehâmna sont la terre classique

LA « NOUALA »

des nouâla (h et c’est ici le lieu de donner quelques détails sur ces habitations si particulières. La nouâla marocaine,

Fig. 09. — Une nouâla, au village nègre de Mazagan

(Cliché de l'auteur)

qui n’est pas sans affinités avec les huttes soudaniennes (1 2)

(1) Dans toute l’Afrique du Nord, « nouâla » signifie hutte, cabane de branchages. Cependant d’après Trumelet, « Franç. d. 1. dés. », p. 87, ce mot signifierait dans le Sahara une hutte en pierres sèches (?). Les Kabyles de la Grande Kabylie construisent, pour conserver leur fourrage, des magasins en branches assez semblables de forme à la nouala marocaine. La

nouâla marocaine, bien peu connue en Algérie, se retrouve identique en Tripolitaine. Yoy. Mathuisieulx, « A. trav. la Tripolitaine », p. 128 et la gravure de la p. 129.

(2) Cf, p. ex., dans P. Brunaclie, « Centre de l’Afrique », fig. delà p. 211 ; cpr. p. 91.

280 LA « NO UAL A »

est constituée par de grands roseaux que l’on plante en cercle et que l’on réunit par leurs extrémités flexibles en les courbant. Dans cette charpente on entrelace chez les Rehâmna, des branches de tamarin, qu’ils appellent « terfa » ; chez les 'A bd a, où le « rtem » abonde, ce sont les branches minces et flexibles de cette génistée qui constituent la trame ourdie sur la charpente fondamentale; en beaucoup

Fig. 70. — Une zerîba avec « nouâla » intérieures à Mazagan

(Cliché de M. Iledrich)

d’endroits, comme au « village nègre » de Mazagan, on se sert de paille ; le tout est généralement recouvert de chaume. On obtient ainsi une hutte cylindro-conique, d’aspect très

LA. « NOUALA » 287

pittoresque et dans laquelle ou ménage une porte assez basse.

Dans les douars, dans ceux des Rehâmna en particulier, les nouala sont loin d’être placées sans ordre. Elles sont disposées par fractions et dans les fractions chaque famille entoure ses nouala d’une haute haie ou « zerîba », de

Fig. 71. — Zerîba et nouala dans les Rehâmna

( Cliché de l’auteur )

jujubier épineux. 11 y a ainsi certains gros douars qui ressemblent à un très fort village : tel, par exemple, le douar des Oulâd Brahîm(fig. 76), dont nous parlerons plus loin et où il n’y a pas moins de 200 à 250 nouala. Dans chaque zerîba il y a une tente qui est habitée par le chef de famille, tandis que les autres ménages habitent dans des nouala. Chaque fois qu’un fils se marie et fonde un nouveau foyer, une nouvelle nouala est bâtie dans la zerîba 0). Au printemps, ils déménagent, emmènent la tente et s’en vont

(1) Cf Aubin, « Maroc d’aujourd’hui », p. 75.

LA « NOUÂLA »

avec leurs troupeaux à de grandes distances, récoltant le lait et la laine de leurs bêtes. Souvent une partie de la famille reste dans la zerîba, toujours lorsqu’ils possèdent à la fois des

Fig. 72. — Groupe de « nouâla » chez les Rehâmna avec des gourbis

(Cliché de l'auteur)

cultures et des troupeaux ; alors les uns restent à soigner les champs, pendant que les autres suivent leurs troupeaux. Les plus pauvres, ceux qui n’ont pas de troupeaux, restent en tout temps dans le douar. L’été, les bestiaux continuent à errer, sous la direction des bergers, dans les immenses pâturages; ils s’en vont au loin chercher l’herbe rare et sèche ; mais leurs propriétaires ayant récolté la laine, ne les accompagnent plus et résident dans leur douar jusqu’au printemps suivant, époque à laquelle ils recommencent à suivre leurs hôtes.

Chez les Rehâmna, kheïma (Lente) et nouâla sont mélangées, mais les pauvres n’ont pas de tente. Un certain

LA « NOUÂLA »

nombre de douars pauvres, principalement vers Merrâkech, n’ont que des nouâla et sont entièrement sédentaires. Beaucoup ont plusieurs campements ou ils ont construit des nouâla, surtout ceux qui possèdent de grands troupeaux. Un exemple parfait de village de sédentaires habitants dans des nouâla est le village nègre de Mazagan : il y a quelques

Fig. 73. — Le village nègre de Mazagan en 1901

(Cliché de l’auteur)

années, par exemple, à l’époque où fut pris le cliché de la fig. 73, il n’y avait là que des huttes cylindro-coniques et quelques autres en forme de gourbi d), comme on en voit aussi çà et là dans les Rehâmna, par exemple sur la fig. 72. C’est à peine si l’on pouvait trouver çà et là quelques vieilles

(1) Le gourbi est la demeure classique de l’indigène dans le Nord du Maroc et en général dans l’Afrique du Nord. C’est une cabane rectangulaire pourvue d’un toit en chaume. Sur le gourbi, cf Delphin, « Textes »,

MENDICITE

tentes. Aujourd’hui tout cela est bien changé : le goût de la construction a gagné les indigènes du village nègre, les tentes ont disparu, les nouâla disparaissent à leur tour ; la planche et la pierre maçonnée se substituent aux roseaux. On voit des murs blanchis à la chaux supportant des toits en roseaux et des maisons entièrement en pierres s’élèvent. Plusieurs causes ont contribué à accélérer ce mouvement : d’abord ils ne payent plus le droit qu’ils payaient jadis au makhzen pour pouvoir construire; ensuite deux ou trois grands incendies ont dévasté le village ; enfin la prospérité qui a marqué ces dernières années, leur a fourni les moyens de se donner le luxe d’une maison.

Nous quittons vers onze heures le village desAïtMoûça ou Ahmed et nous poursuivons notre chemin sur le plateau. Les mendiants ont disparu; cependant nous rencontrons une femme qui nous expose ses malheurs avec force invectives contre le maklizen. Nous apprenons que ses parents ont été emprisonnés lors de la grande révolte des Rehâmna à l’avènement du sultan actuel ; les uns sont morts, les autres gémissent encore dans les cachots de Marrakech et elle termine sa diatribe par cet étonnant compliment, où le mépris de 1 infidèle se mêle à la haine du gouvernement marocain : « 'Ati 1 floûs, Allah i'âounek, ahna n nçâra, hoùma nas mlâh, lemselmîm hoûma lkouffâr! » c’est-àdire : « Fais-moi l’aumône, nous ne sommes que des chrétiens, ce sont eux qui sont de braves gens, et ce sont les musulmans qui sont les mécréan ts ! »

Trois quarts d’heure d’une marche lente nous ont menés de Ait Ahmed au «Soûkettnîn», c’est-à-dire au marché du lundi. Bien que ce soit aujourd’hui vendredi, cependant il s’y tient tout de même un petit marché (« souîka »), en vue de l’Âïd el kelbîr, qui tombe après-demain. Cette

SOUMÉÏRA

proximité de la fête est cause que nos muletiers vont se lm ter, autant qu’ils le peuvent faire avec des bêtes médiocres et que nous serons demain soir dans l’après-midi à Merrâkech. Aussi ne prenons-nous pas même une demiheure pour notre déjeûner, qui a lieu en plein soleil, à notre grand désagrément. Le pays est mamelonné, mais les cultures sont rares et pauvres; nous passons vers 1 h. 20 au « dcher » d’ « El 'Aria » (O et nous allongeons le pas pour atteindre Souméïra. La chaleur est étouffante ; pas un arbre ne s’offre à la vue : rien que les touffes revêches du jujubier, au pied desquelles poussent quelques graminées verdoyantes, des fumeterres, des soucis.... Le terrain change peu à peu, il s’aplanit, le sol est plus siliceux, des schistes affluent çà et là; finalement nous nous trouvons sur un grand plateau, couvert à perte de vue de marguerites, de soucis, de chrysanthèmes, qui embaument l’atmosphère. Au milieu de cette vaste étendue fleurie est Souméïra, où nous arrivons à deux heures.

Souméïra est dans l’aridité monotone des Rehâmna, un endroit privilégié : il y a des jardins ! L’eau est abondante et bonne; elle est emmagasinée dans une belle citerne. Les nouàla se pressent autour des ruines d’une ancienne construction musulmane, d’où émerge encore une tour. Les habitants que nous interrogeons là-dessus nous disent que ce sont les vestiges d’une forteresse qui fut élevée par El Hâjj Mohammed el Mzoùdi (1 2). Il n‘y a pas là à leur avis de

(1) Je ne garantis pas l’orthographe de ce nom qui est effacé dans mes notes.

(2) Je n’ai pas identifié ce personnage.

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