LE PLATEAU DES REHÂMNA
« Guentoûr » Courte montée, à la vérité, d’une cinquantaine de mètres au plus, qui se fait en suivant un petit ravin, au bout duquel nous trouvons la nzâla d’ « Er Rouâgueb ». Ici nous avons de nouveau la vision de l’immense plaine, plus plate encore, s’il est possible que tout à l'heure : à l’horizon, elle est fermée par la chaîne des Jbîlêt, mais jusque-là elle s’étend sans un arbre, sans une broussaille. Rien à perte de vue que l’ondulation perpétuelle des fleurs de l’immense tapis printanier, où dominent les corolles jaunes et légères d’une crucifère et les épis denses et soyeux de la « sboùlat-el-fâr » (Hordeum murinum, L.). La vue de l’espace, la senteur des fleurs, la caresse d’une brise qui annonce le soir, tout cela enivre le voyageur et il n’est pas possible de résister au plaisir de se lancer au galop, follement, toutes rênes lâchées, avec la vertigineuse sensation de l’espace indéfini et l’orgueilleux sentiment de l’effort dont rien ne limite la violence. Mais comme on n’a sous soi qu’un cheval loué à Casablanca et de nature modérément enthousiaste, on s’arrête bientôt près d’une petite nzâla, dont les habitants, grands connaisseurs en chevaux, comme les gens de ces pays, regardent d’un air peu flatteur, les flancs haletants de la pauvre bête.
C’est la nzâla do « Rdiyyer nta'a 1 Khecheb », où notre convoi arrivera dans quelque temps, deux heures après avoir passé à Er Rouâgueb. Il est tard et le jour va finir : à l’approche du crépuscule une éclaircie s’est faite vers le Sud et avant la tombée de la nuit, nous avons la vision grandiose de la chaîne neigeuse du Haut- Atlas qui, au loin, étincelle par dessus les Jbîlêt et que les brumes nous avaient empêché jusqu’ici d’apercevoir. Le nom de la nzâla (« rdiyyer ». 'petite mare ), nous montre que nous entrons dans la région des « rdîr » c’est-à-dire des bas-fonds, où l’eau séjourne et
SAHRÎJ
forme de petits étangs d'une grande utilité pour l’abreuvage dos bestiaux, pour le lavage des étoffes et de la laine. Les indigènes d’ici font partie d’un groupe enclavé dans les Rehâmna et qui est une fraction des Mnablia (b, population prétendue d’origine arabe et dont le gros se trouve dans le Soûs. « Alma khoùt lefkîh », nous disent-ils, « nous sommes les frères du ce fkîh » et le ce fkîh », sans autre addition, en ce moment, cela désigne le favori du sultan, le tout-puissant ministre de la guerre, El Mnebbhi, qui a, paraît-il, gorgé ses contribuables de faveurs depuis qu’il est au pouvoir.
(30 mars). Ce matin le départ s’effectue à 6 h. 45. Nous continuons à marcher en terrain plat. La chaîne des Jbîlêt découpe pittoresquement à l’horizon sa silhouette sur le ciel bleu, cependant que derrière elle le Haut- Atlas dresse au dernier plan ses cimes splendidement argentées. Le sol, couvert d’un tapis d’iris violets à feuilles filiformes, est siliceux et facile à la marche. Au bout d’une demiheure seulement nous sommes à ce Sahrîj », que nos hommes prononcent ce Chhîrîj », dcher d’une quarantaine de nouâla environ, remarquable par une belle citerne voûtée (« sahrîj », en arabe, veut dire citerne), à laquelle il ne manque du reste que de l’eau. Cet ouvrage qui pourrait abreuver, au besoin, une colonne de cinq cents animaux (1 2), est naturellement mal entretenu et probablement fissuré, en sorte que l’eau n’y reste plus.
(1) Sur place, ils prononcent « Mnàbha », avec le b spirant et souvent Th n'est pas même sensible. Sur les Mnâbha, de Foucauld, « Reconnaissance », p. 189; Quedenfeldt, « Div. et Rép. des Berb. au Maroc », trad. Simon, p. 161.
(2) « Rapport mission militaire », p. 65, où l’on trouve un croquis de cette citerne.