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Les Jbîlêt

Terminons, après ces longues digressions à propos des Rehâmna, notre itinéraire d’Azemmoûr à Merrâkech, que

LES JBÎLÊT

nous avons abandonné auprès de Sidi Ahmed el Fodîl, au moment de pénétrer dans les Jbîlêt. Ce nom signifie : les petites montagnes. Jamais il ne fut mieux porté ; avec leur faible altitude qui ne dépasse pas trois cents mètres audessus du niveau do la plaine, elles sont très exactement des

Fig. 00. — Les Jbîlêt

(Cliché de l’auteur)

réductions de montagnes : petits ravins, petits cols, pas de passages difficiles Malgré cela, il paraît qu’au point de vue militaire, les Jbîlêt peuvent « être considérées comme un obstacle sérieux, d autant plus qu’il ne paraît pas aisé de les franchir sur tous leurs points. Toutefois, le défilé que suit la route ordinaire de Mazagan à Merrâkech n’est pas très redoutable, les pentes qui le dominent étant accessibles à peu près partout (b ».

Les Jbîlêt qui s’étendent très régulièrement de l’Est à l’Ouest au Nord de Merrâkech sont composées d’une série de mamelons coniques, très semblables entre eux, qu’aucun contrefort important ne relie et qui produisent l’effet le plus pittoresque. Cette juxtaposition de cônes qui de loin ont une forme presque parfaite est, dans sa diversité, d’une régularité étonnante: toujours à peu près la même hauteur, toujours

(1) « Rapp. miss. mil. Maroc 1882 », p. 17.

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les mômes petits pitons peu élevés, sans aucune arête droite, sans aucune crête dentelée de sierra (fig. 91). De cette accumulation de mamelons coniques, quelques-uns se détachent çà et là, s’avancent, isolés dans la plaine ; d’autres, moins nombreux, ont la forme d’une «berda'a» (bât de mulet), ou d’un bonnet de police. Les géologues regardent les Jbîlêt comme la préface de l’Atlas, en quelque sorte ; mais si cela est vrai au point de vue des géologues, elles sont bien différentes de l’Atlas, au regard du touriste, par la contexture extérieure.

Le chemin que nous suivons est agréable, varié, et la vue aime à se reposer sur ces pentes pittoresques après la monotonie des grandes plaines que nous avons traversées. Malheureusement la broussaille est rare : ce sont des touffes d’accacias gommiers, ou « tlah » et des buissons de genévriers, dont je ne saurais préciser l’espèce; ajoutez-y quelques génistées et l’éternel jujubier, voilà la maigre végétation arborescente des Jbîlêt; quant aux arbres, ils sont excessivement rares.

La constitution géologique des Jbîlêt est la même que celle du massif du Jbel Lakhdar ; la masse en est formée par les schistes et les grès anciens, dont les couches redressées et plissées sont couvertes par les dépôts horizontaux du jurassique et de l’éocène, qui ont été fortement démantelés. Les Jbîlêt à l’époque miocène formaient, comme le Jbel Lakhdar et le plateau des Leni Meskîn des Châouia, une île émergeant devant la masse continentale du Haut- Atlas, auquel la reliait un isthme situé à la hauteur de Merrâkech (h. Elles ne sont donc géologiquement qu’un contrefort de la

(1) Brives, « Consid. géog\ s. 1. Mar. Occid. », in « Bull. Soc. Géog. Alger », 2e trim. 1902, p. 174.

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grande chaîne atlantique. Tout autour d’elles, se montrent les couches miocènes qui les escortent et pénètrent dans la vallée de la Taçaout, jusqu’aux environs de Tamellêlt, c’est-à-dire jusqu’à la ligne de partage des eaux enlre la Tencift et l’Oum er Rbîâ (h.

La route aujourd’hui est pleine de monde : c’est demain la fête des sacrifices et chacun retourne chez soi pour célébrer cette solennité. Nous passons près d’un groupe de Rehâmna qui se mettent à injurier un de nos hommes, un doukkâli, lui reprochant de nous accompagner et lui criant que les Doukkâla ne sont bons qu’à amener dans le pays des chiens d infidèles. Un peu plus loin nous croisons un groupe d étudiants en ccnzâha», c’est-à-dire faisant une tournée de quêtes : ils mendient sur la route et l’un d'eux porte comme insigne un morceau d’étoffe blanche, au bout d une longue gaule. Nos hommes leur témoignent un grand respect, car partout en pays musulman, le « tâleb » est bien traité. Ils sont actuellement en vacances, à l’occasion de 1 Aid el kebir et ils emploient généralement ces vacances, qui sont nombreuses, à des tournées de mendicité (1 2).

Une halte d'une demi-heure auprès d'un puits, où un berger fait paître son troupeau de chèvres et de moutons, puis nous reprenons notre route, car nous voulons être de bonne heure à Merrâkech ; quelques instants après, à 1 h. 50, nous découvrons une immense plaine, assez vaste et qui porte une sombre forêt de palmiers. Au milieu de la palmeraie se profile la masse d'une grande ville, d’où s’élèvent çà et là des minarets, dont l’un domine tous les

(1) Brives, « Notes sur un voy. d’ét. géol. au Maroc », p. 7.

(2) Cf Mouliéras, « Maroc Inconnu », II, p. 8, p. 78, p. 114, p. 269, p. 551.

ARRIVÉE A MERRÂKECH

autres de sa masse : c’est Merrâkech, la ville de Y oûcef ben Tâchfin et le minaret de laKoutoubiya. Elle m’apparaît avec le splendide décor du Haut-Atlas, tout argenté de neige et la

Fig. üi. — Berger et troupeau, dans les Jbîlêt

[Cliché de l’auteur)

foule des souvenirs historiques vient renforcer l’émotion esthétique produite parce paysage ; voilà donc la cité que fondèrent les farouches Sanhadja voilés du Soudan; au milieu de ces palmiers et dans cette plaine dont un soleil ardent calcine la terre rougeâtre, elle a bien l’air d’un ksar immense au milieu d’une oasis ! C’est donc de ces cimes neigeuses que descendirent les Masmoùda fanatisés par Ibn Toûmert, voilà le cirque où se livrèrent tant de combats et qui fut, au XVIe siècle, le boulevard de l’Islâm contre la chrétienté menaçante : c’est dans ces palmiers, contre ces

murailles, que vinrent se briser les efforts des Portugais .

Tous ces souvenirs qui nous assiègent, la fatigue de la chevauchée qui nous énerve, la curiosité qui nous excite, le plaisir d’arriver au terme de notre route, 1 imagination qui travaille sur ces riches données de la nature et de 1 histoire, tout cela est cause que nous traversons 1 oasis dans un trouble d’esprit inexprimable et délicieux ; voici que notre caravane chemine à l’ombre des palmiers, nous traversons des ruisseaux limpides, çà et là les trous sombres des canaux

ENTRÉE A MERRÂKECH

souterrains d’irrigations, nous laissent entendre le bruissement des eaux; les passants deviennent de plus en plus nombreux, puis c’est le vieux pont de pierre bâti par Yoûcef lalmohade, jeté au-dessus du lit de la Tensift, au milieu de laquelle coule à peine un filet d’eau ; enfin nous arrivons près de la ville : un marché où l’on vend des moutons, pour la fête de demain en encombre les abords, nous entrons par Bâb el Khemîs. La vue de cette porte, massive, cintrée, basse, obscure, est une des plus fortes impressions que j’aie ressenties ; en pénétrant dans son couloir coudé, encombré d’une foule grouillante et de g loupes de mendiants, qui implorent le passant d’une voie nasillarde, on a la sensation d’être violemment rejeté en arrière de plusieurs siècles et de pénétrer, comme en un rêve, dans un monde entièrement différent du nôtre.

Lille hnp.LDantl.

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