‹ MerrâkechChapitre 222 sur 223 · ÉTAT D’ESPRIT DES REHÂMNA · texte numérisé non relu

ÉTAT D’ESPRIT DES REHÂMNA

tribunaux différents ; la féodalité religieuse de notre moyenâge florissait surtout dans les villes , tandis qu’au Maroc celles-ci sont toutes plus ou moins directement soumises au sultan. Enfin, un caractère général de la féodalité, c’est que le pouvoir y est légalement très disséminé, au lieu qu’au Maroc, il est en principe entièrement concentré dans les mains du sultan et ne lui échappe que dans la mesure où sa faiblesse ne lui permet pas de l’exercer. Toutes ces différences proviennent de ce que, tandis que la féodalité est un ordre social très compliqué, né des ruines de plusieurs civilisations antérieures et probablement rare dans l’histoire de l’humanité, l’état social du Maroc est au contraire, quelque chose de très simple et dérivé d’institutions beaucoup plus primitives que les institutions germaniques et gallo-romaines. Gomme d’ailleurs, toute barbarie ressemble forcément à une autre barbarie, attendu que ce qui distingue la barbarie de la civilisation n’est rien qu’une moindre différenciation, il ne faut point s’étonner que des analogies toutes superficielles se rencontrent entre la société féodale et la société marocaine; mais enfin, il ne suffit pas qu’un chef demeure dans un château, ait des pages et chasse au faucon, pour qu’on puisse l’appeler un seigneur féodal.

Pour en revenir aux Rehâmna, ils ont dans ces dernières années réparé les ruines causées chez eux par l’insurrection ; comme toutes les tribus du Hoûz, ils étaient persuadés qu’ils n essayeraient plus d’impôts. Ceux d’entre eux qui, plus perspicaces, apercevaient néanmoins que cet état de franchise ne durerait pas, se plaisaient à répéter que le Hoûz ne payerait pas tant que le Rarb ne payerait pas non plus, et ils avouaient bien haut leur espérance que le Rarb, toujours plus turbulent que le Hoûz, resterait indéfiniment sans payer. Ils pensaient que le Maroc vivrait sur ses douanes et, ignorant

LES JBÎLÊT

ce qu’est la répercussion de l’impôt, ils se figuraient volontiers, douce illusion pour un musulman, qu’à l’avenir, les commerçants européens suffiraient à entretenir l’État. Ce sentiment fut marqué dans les ports par une recrudescence de fanatisme et par une attitude assez hostile à l’égard des Européens : les protégés, qui n’avaient jamais sollicité la protection que pour se soustraire à l’impôt, cessèrent toutes relations avec les Européens, qui leur avaient fait octroyer des patentes et plusieurs oublièrent même les dettes qu’ils avaient contractées. Dans l’intérieur même, chez les Rehâmna, par exemple, il était manifeste, quand nous les parcourûmes en 1902, qu’ils montraient une réserve assez peu sympathique vis-à-vis du chrétien ; mais, au reste, la sécurité de celui-ci était parfaite dans toute l’étendue de leur territoire. Cette sécurité pour l’européen est d’ailleurs presque absolue en territoire soumis, même lorsqu’il y a des troubles. Au plus fort de la révolte des Rehâmna, les communications ne furent jamais coupées entre Merrâkech et Mazagan, et les Européens purent toujours y circuler. Cependant les courriers passaient difficilement, sauf le courrier français qui passa toujours, car il portait avec lui, dans un pli, portant une suscription en caractères hébreux, la correspondance du chef de la révolte. Ee khalîfa (lieutenant) de Tahâr ben Slîmân, qui s’appelait Bou Koudia, était, du reste, l’ami personnel de notre agent consulaire à Mazagan, feu M. Brudo père, qui fut pendant de bien longues années le représentant dévoué de la France dans ce port.

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