KERKOUR EN VUE D’UN MARABOUT
ment que c’est pour chasser les revenants, parce que l’âme du mort peut revenir tourmenter les passants, avec d’autres génies, les djinns, par exemple, qui se plaisent en ces sortes d’endroits : or, on sait la frayeur qu’ont des djinns, les indigènes du Nord de l’Afrique. D’ailleurs, la croyance que l’âme du mort liante le lieu du trépas pour attaquer les passants, est antique et universelle.
Passons aux tas de pierres qui sont en relation avec le tombeau d’un saint. Celui que nous rencontrons, près d’Azemmoûr, peut être considéré comme le type le plus complet, le type classique du kerkoùr sacré d’un marabout.
Fig. 12. — Kerkoùr sur la route d’Azemmoûr à Casablanca ( Cliché de l’auteur)
D’abord, il se trouve à l’endroit d’où l’on découvre pour la première fois la ville et, par conséquent, la chapelle de Moûlaye Bon Gba'îb ; ensuite, il est vraiment monumental, ayant un mètre cinquante, au moins, de hauteur. Il est massif, quadrangulaire, érigé en travers du chemin comme
KERKOÛR DE MOÛLAYE BOU CHA'IB
un autel barbare. Dessus, se dressent de nombreuses petites pyramides que les fidèles ont formées de cinq ou six pierres posées en équilibre les unes sur les autres, la plus grosse étant à la base, la plus petite au sommet. Au milieu de la surface plane du kerkoùr, des mains pieuses ont construit un petit haouch, c’est-à-dire une enceinte de pierres en forme de fer à cheval, comme nous l’expliquerons plus loin. A partir de ce gros tas de pierres, c’est pendant cent mètres, sur la route, une avalanche de pierres posées de tous côtés sur les bords du chemin, formant des alignements et surtout de petites pyramides comme celles qui surmontent le kerkoùr principal. Ajouter une pierre à ce kerkoùr, construire une petite pyramide au-dessus ou à côté, ou simplement placer un caillou sur une de celles qui existent déjà, sont les pratiques suivies par les gens pieux dès qu’ils arrivent à l’endroit béni d’où l’on découvre la ville de Moùlaye Bon Gha'îb (ù.
Il en est de même pour tous les marabouts; à l’endroit d’où on les aperçoit pour la première fois, mais surtout dans les lieux élevés et tout spécialement dans les cols, s’élève un kerkoùr, ou tout au moins la route en cet endroit est
(1) Cpr Bail et. Hooker, « Morocco and Great Atlas », p. 191 : « Lorscpie nous fûmes en vue de la zaouïa de Moùlaye Ibrâhîm, chaque individu de notre caravane, arabe ou chleuli, commença à réciter des prières, puis, après s’être prosterné sur le sol en se tournant du côté du sanctuaire, se mit en devoir d’ajouter une pierre à certain tas qui se trouvait le long du chemin. » Il s’agit justement ici de la zaouïa de Moûlaye Ibrâhîm dont nous parlons dans notre texte et à laquelle les voyageurs arrivaient par un chemin différent du nôtre. Lorsqu’on demande aux musulmans des explications sur un kerkoùr de cette espèce, ils se contentent souvent de répondre que ce tas de pierres sert à indiquer l’endroit d’où l’on aperçoit le tombeau d’un saint. Cf. Monte!, « Un voyage au Maroc », in « Bull. Soc. Géog. Alger », 1901, 3e trimestre, p. 277. Voy. aussi note intéressante à ce sujet dans Marçais, « Dialecte de Tlemcen », p. 215.
jonchée de petites pyramides de pierres : ainsi en est-il à La « rgoirba » (û de Sîdi Mohammed el 'Ayyâchi où nous passe-
Fio. 13. — Kerkoûr en vue de Sîdi Rahhàl
( Cliché de l’auteur)
rons bientôt. Ce mot de rgoûha signifie « l’endroit d’où l’on regarde, d où l’on voit » ; il s’emploie pour désigner un col, mais on dit couramment dans le langage la « rgoûha de tel ôu tel marabout » pour indiquer le col où on lui élève des kerkoûr (1 2). Il n’est d’ailleurs pas absolument nécessaire que 1 on voie réellement le marabout pour cela, il suffit qu’on en
(1) En Alo ’érie, on appelle « mergueb «, une éminence d’où l’on quelle ce qui se passe autour, ou une vigne. D’autre part, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer, sans en tirer d’ailleurs aucune conclusion, que, comme le mot « col » en français désigne à la fois le cou et un passag’e dans une montagne, de même ces deux sens sont donnés en arabe à deux mots tirés de la même racine.
(2) Cpr Clermont-Ganneau, « Palestine inconnue », p. 54 : « On
indique dans les montagnes environnantes tous les [joints d’où le maquâm est visible par des « mechâhid », petites pyramides de pierre qui sont les «mergama » (les Acervi Mercuri) des Proverbes ». Cf infra p. 74-75, 132.
GG KERKOUR DE SÎDI HAMMED OU MOÛÇA
approche : lorsque nous monterons la gorge encaissée qui conduit à Moùlaye Ibrâhîm, dans l’Atlas, au sud de Merrâkech, nous la verrons par places encombrée de ces petits kerkoùr de quelques pierres superposées, au point que I on doit faire attention en passant à ne les point renverser.
Bien plus, il est des kerkoùr situés dans les montagnes, dans les cols élevés et qui cependant sont fort loin du marabout auquel on les rattache. Par exemple, dans le col de Tizi n Mîri qui, au sud de Merrâkech, franchit à 3.200 mètres une des deux crêtes parallèles formant en cet endroit le Haut-Atlas, se trouve un kerkoùr consacré, disent tous les indigènes, à Sîdi Hammed ou Moùça, le grand saint du Tazeroualt et du Sous. Que si l’on demande aux voyageurs qui franchissent ce col pourquoi ils ajoutent une pierre au kerkoùr, ils répondent, tout en déclarant qu’ils font cela: « 'ala Sîdi Hammed ou Moùça », c’est-à-dire en l’honneur du saint, qu’ils pensent s’assurer ainsi un voyage exempt de dangers et d’ennuis 0).
Dans les cas qui précèdent, le kerkoùr est seulement, suivant l’explication des musulmans, représentatif du sanctuaire d’un marabout et celui-ci est souvent enterré très loin de là, comme c’est le cas pour le kerkoùr de Sîdi Hammed ou Moùça, que nous venons de signaler et qui est situé à quelque deux cents kilomètres du tombeau du saint (1 2). Mais souvent le kerkoùr passe pour être le tombeau même, sans qu il y ait
(1) Cpr. F. Liebreclit, « Zur Volkskunde », in-8°, p. 2G9 : « Cela rend le voyage heureux, assure le dicton petit-russien. » A oir la figure représentant le col de Tizi n Mîri, infra, au chapitre où nous pailons du Gountâfi.
(2) Il faut ajouter que le col de Tizi n Miri est surtout fréquenté par les habitants du Soùs qui reconnaissent tous plus ou moins Sîdi Hammed ou Moùça pour leur patron.