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ET QUELQUES PRATIQUES CONNEXES

Le mot «kerkoùr)), dont nous nous sommes servi plusieurs fois déjà ne désigne pas seulement les tas de cailloux

LE « KERKOÛR »

sacrés, mais d’une façon générale tous les amoncellements de pierres quels qu’ils soient A ; ce sens s’accorde du reste avec celui de la racine littérale dont il est dérivé (2L Ainsi, les pierres d’un champ que l’on en retire pour pouvoir le cultiver plus facilement et que l’on accumule en tas sont des kerkoùr (1 * 3). Aussi faut-il se garder d’accorder immédiatement un caractère religieux à tous ceux que l'on rencontre : ce peuvent être de simples signaux 5 deux individus, par exemple, pour se faire savoir l’un à l’autre qu ils sont bien passés, à tel endroit, conviennent que le premier qui y passera élèvera là un petit kerkoùr ou « rjem ».

Ce dernier mot est à peu près synonyme de kerkoùr, à la place duquel il est plus ou moins employé suivant les régions . il est par exemple très usité dans le Sahara algérien A. Dans le sud oranais, les rjem servent fréquemment de signaux

1 L Jacquot, « Expédition du général Cavaignac dans le Sahara », p. 6*2, donne ce mot avec le sens de «monceau de pierre pour indiquer le gisement des puits », Dozy, Suppl, s. v. Chez les chleuli le mot « akerkour » signifie une maison en pierres sèches.

(21 Iverker, « casser en gros morceaux », puis « amonceler, entasser...., ramasser, réunir » (Kazimirski, s. v.) « Freytag, dans son dictionnaire arabe-latin, donne parmi les sens du mot «bourgâs» celui de «tas de pierres comme on voyait aux routes consacrées à Mercure » ; il a emprunté cet article à Golius, « qui savait toujours bien ce qu’il disait » (Chauvin, « Le jet des pierres au pèlerinage de la Mecque », p. 281). Nous 11 avons jamais entendu le mot « bourgâs » dans l’Afrique du Nord.

(J) Les indigènes de nos pays se contentent souvent de relever les pierres plates ou longues qui tiennent trop de place dans les champs, en les faisant tenir sur la tranche ou sur le bout, ce qui donne au terrain un aspect hérissé et bizarre. D’autres fois, ils les mettent en petits tas ça et la, rarement ils se donnent la peine de les porter toutes dans un coin.

(4) Yoy. les vocabulaires : Beaussier,« Dict.», Dozy, « Suppl.», Parmentier, « Yoc. ar.-fr. des princ. termes de géog.», etc., dans AFAS, Alger, 1881, 10csess., in f., p. xlii; Déporter, « Extrême-Sud », p. 24 ; Margueritte, « Chasses de l’Algérie », 4e éd., p. 95, n.

LA « 'ALAMA »

pour indiquer des puits ou bien la direction de la route. Ce sont souvent des tas de pierres artistement disposées en forme de colonnes hautes de deux ou trois mètres qui se dressent sur des crêtes élevées C1).

Dans beaucoup de pays de l’Algérie, quand un terrain est mis en prairie, « mgueddel », et que l’on ne veut pas que les moutons y viennent paître, on y élève de petits tas de pierres qui avertissent les bergers de n’y pas conduire leurs troupeaux. Dans le pays de l’arganier, où la campagne est couverte par les peuplements de cet arbre, à l’époque où mûrit le fruit dont les chèvres sont si friandes, tous les terrains se couvrent de tas de pierres indiquant que le propriétaire, à cette époque de l’année, défend la pâture des chèvres qu’il permet à toute autre époque ; la cueillette faite, les tas de pierres sont jetés en bas et la pâture redevient libre (2).

Il y a également beaucoup de cas où le tas de pierres n’a qu’un sens purement commémoratif : c’est une simple (c 'alâma » (3). On élève des 'alâma dans les endroits où à

(1) Cf. Trumelet, « Les Français dans le désert », p. 91, n. 1 ; Chauvin, « Le jet des pierres au pèlerinage de la Mecque », p. 280, n. 2. On les appelle aussi « djidâr ». Cf. De laMartinière et Lacroix, « Documents », IV, p. 49, 51, 56, 112, 113, etc....

(2) Nous l'avons personnellement observé dans les Hàha. Landberg, «Arabica», V, p. 209, rapporte une coutume tout à fait semblable (terrains « mahdjar » ou réservés).

(3) On applique aussi ce nom au tas de pierres élevé à l’endroit où un saint homme est réputé avoir passé ou prié ; par exemple, près de Tétouan, sur la route de Tanger, se trouve la ‘alâma bien connue de Sîdi-‘Abdesselàm. Mais, dans ce cas, le monument peut avoir, plus ou moins, un caractère relig-ieux. D’une façon générale, on nomme « makâm », l’endroit consacré a un saint et où ce saint n’est pas inhumé, qu’il s’agisse, du reste, d’un tas de pierres ou d’un édifice. Cf. Trumelet, op. laucl., p. 88, p. 377. Pour une définition du makâm en rapport avec le sens mystique de ce mot, voy. Masqueray, « Chronique d’Abou-Zakaria », p. 123, n. 1.

LA « HDÂDA »

passé un grand personnage, par exemple, là où a campé un sultan : parfois elles sont plus qu’un simple tas de pierres, comme par exemple celle qui est destinée à perpétuer le souvenir du passage de Moùlaye Hagan près de Tit, à une heure de Mazagan, et qui consiste en une espèce de colonne blanchie à la chaux. Tout événement considérable peut du reste donner lieu à l’érection d’un kerkoûr : on sait qu’en Ivabylie lorsque la djemâ'a prenait une décision importante, on dressait des pierres pour consacrer cette décision d). Au Maroc et dans la province d’Oran on élève encore un kerkoûr à l’endroit où on a tué un fauve. Le général Margueritte rapporte que les indigènes lui ayant vu tuer une gazelle à une grande distance élevèrent deux rjem, l’un à l’endroit où la bête était tombée, l’autre à la place d’où il avait tiré (2).

Une autre espèce de tas de pierres, mal connue encore, est ce qu’on appelle la « hdâda » ; nous ne l’avons pas étudiée au Maroc. Dans la province d’Oran, on appelle ainsi un tas de pierre situé à la limite de plusieurs tribus et sur lequel on vient prêter serment en jurant par un marabout. Il y en a un, par exemple, à Tamzoùra, près d’Oran, sur lequel on vient jurer par Sîdi Bou Tlélîs ; c’est, disent les indigènes, pour ne pas aller jusqu’au marabout et abréger la distance. D’habitude on place la hdâda à un endroit d’où l’on voit la coupole du marabout : elle est exclusivement affectée à la prestation de serment (1 2 3h

(1) Voyez-en un exemple intéressant dans Hanoteau et Letourneux, « Ivabylie », II, p. 8, n. 1. Cf. p. 283 : « Ces pierres sont érigées par les tribus assemblées, après chaque acte important de la vie sociale. Chaque tribu plante la sienne ; si elle manque au pacte convenu, sa pierre est arrachée pour marquer sa mauvaise foi ».

(2) Margueritte, « Chasses de l'Algérie », loc. cit.

(3) Faut-il en rapprocher le tas de pierres sur lequel Joseph et Laban tirent un repas d’alliance, Gen. XXX, 44 seq. V — Cf. Goldzilier, « Mob.

LE « MENZEH »

Mais tons les cas que nous venons de citer diffèrent de ceux dont nous allons nous occuper, par ce fait qu’il n’est pas d’usage, comme dans ceux-ci, que les passants ajoutent leur pierre au tas primitif.

A l’endroit où un homme est mort dans les champs, on élève un tas de pierres : c’est un « menzeh » (ù. C’est, nous dit un de nos informateurs du Maroc, l’endroit où l’on a lavé un mort, où on l’a purifié, ce qui est en effet le sens de la racine arabe. Il y en a un peu partout, on les respecte beaucoup, on craint même d’y toucher et, si vous y prenez une pierre par mégarde, on vous dit : « N’y touchez pas, faites attention, c’est un menzeh ». Cette sorte de monument est spécialement élevée à l’endroit où quelqu’un a été assassiné ou bien est mort d’une mort violente ou tragique, et ou l’appelle aussi « mechhed », parce que, nous expliquait-on encore, celui qui est mort là est mort martyr, en arabe « chahîd ». On sait en effet combien les Arabes ont élargi la notion chrétienne du martyre, puisqu’ils comptent comme tel l'état de celui qui est mort tué inj ustement, et, d’une façon générale l’état de tous ceux qui meurent d’une mort digne de

Stud. », II, p. 609 ; Lang, « Mythes, cultes et relig-ion », trad. fr., p. 565 ; Salomon. Reinach, in « Rev. arch. », 3mesér., t. XXI, Janv.-Juin 1893, p. 341, et surtout Masqueray, « Trad. de TAourâs », dans « Bull. Corr. Afr. », 1885, I-II, p. 101.

(1) En Algérie, le las de pierres élevé à l’endroit où est mort un homme s’appelle communément « nza ». Chacun contribue aussi à l’augmenter. La nza est souvent encore rapportée à un marabout. Cpr. Dozy, « Suppl. » et les références qu’il indique : nous verrons plus loin que celle deCarelte est à prendre en considération. Il semblera probable à tout orientaliste que « nza » et « menzeh » viennent de la même racine « nazaha », le ha étant une lettre sans solidité. Trumelet, op. laud., p. 89, donne au mot « nza » le sens de « gémissement, plainte », que nous ne lui connaissons pas et rapporte à ce sujet une coutume fort curieuse pour laquelle nous renvoyons à son texte.

LE « MENZEH »

pitié. Cependant, il convient de rappeler que le mot arabe « machhad » d) a dans la langue régulière le sens de tombeau sacré, tombeau d’un homme pieux.

Qu’on appelle le tas de pierres qui nous occupe menzeh on mechhed ou qu’on lui donne un des autres noms plus généraux de kerkoûr, de rjem ou de djidâr, il se distingue par deux caractères bien nets, c’est qu’il est élevé à l’endroit où un homme quelconque, qui n’est pas nécessairement un marabout, est mort, et d’habitude mort dans des circonstances tragiques, et que chaque passant lui apporte sa pierre.

Il y a tel défilé peu sûr où de nombreux kerkoûr marquent chacun l’endroit d’un crime : comme ce sont le plus souvent des étrangers qui sont victimes des coupeurs de routes, chacun des tas de pierres témoin s’appelle généralement « kerkoûr el grib », c’est-à-dire « le kerkoûr de l’étranger » (* 2).

Lorsqu’on demande aux Marocains pourquoi ils jettent une pierre sur un de ces kerkoûr, ils répondent générale-

(1 II semble bien qu’on doive interpréter le mot « meclihed » ou « machhad » par « lieu où un mourant prononce la formule de confession appelée chehàda ». Les pierres tombales égyptiennes portent souvent des formules pieuses auxquelles on ajoute en parlant du mort : « liâdà mâ iachhadou bihi ona ‘alaïlii » ou une formule analogue. Cela revient du reste au même puisque dans le Coran et à l’origine de l’Islàm, « chahid » signifie « celui qui témoigne de sa foi ». Cf. Goldziher, «Mob. Stud. », II, p. 385. (Max Van Berchem, in litt. ). Sur l’extension donnée par les docteurs musulmans à la notion du chahîd, voy. Goldziher, « Infl. chrét. », dans R. H. R. 1888, XVIII, 186 seq., et Marçais, « Trois inscr. arabes », 164-165, et les références qu’ils donnent.

(2) Cette coutume des tas de pierres élevés sur le lieu d’une mort violente et auquel chacun ajoute sa pierre a été déjà signalée au Maroc par Arthur Leared, « Morocco », p. 105-106 (qui est cité par Frazer, «Golden Bough, » III, p. 8, n. 3) et d’autres auteurs. Parmi les auteurs anciens voy. Diego de Torrès, « Hist. chér, », p, 326.

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