‹ MerrâkechChapitre 48 sur 223 · RITE ET CROYANCE · texte numérisé non relu

RITE ET CROYANCE

contradictions nombreuses dans l’esprit du sauvage ou du barbare; la mythologie comparée a démontré que des mythes contradictoires coexistaient chez eux les uns à côté des autres, sans qu’ils parussent se donner la peine de les concilier. A vrai dire, nous n’arriverons sans doute jamais à nous représenter exactement l’état mental d’un primitif et il sera toujours fort délicat de disserter sur ses croyances. Il semble au premier abord que l’étude approfondie des rites doive être d’un grand secours, puisqu’ils sont généralement l’expression objective de tel ou tel état d’âme : mais il y a là quelque illusion.

En premier lieu un même rite peut parfaitement exprimer des croyances différentes C1). En ce qui concerne les jets de pierre, on a d’abord cru à l’expulsion du mal, aujourd’hui on croit à l’offrande au marabout, plus tard une nouvelle croyance pourra encore se substituer à celle-ci : et puisque la croyance première a pu changer, qui nous garantit qu’elle était elle-même réellement la première? Aussi bien, dans le même instant, un même rite peut avoir plusieurs fonctions : le tatouage peut être considéré à la fois comme un ornement, comme une épreuve d’initiation, comme une marque distinctive de tribu, comme un charme magique et même simplement comme une médication révulsive : c’est ainsi que dans les organismes vivants, un seul organe, par exemple le foie, peut avoir des fonctions bien différentes. Mais chez les organismes vivants aussi, il peut arriver au contraire qu’une même fonction soit remplie par plusieurs organes, par exemple le sens de l’orientation ou encore la fabrication de globules blancs : de même une seule croyance

(1) Cf Hubert et Lévy, introd. de leur traduction de Chantepie de la Saussaye, « Man. d'Hist. des Rel. », p. XII.

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peut s’exprimer par des rites très différents, au moins en apparence. Nous allons montrer dans un instant que les noeuds faits aux branches d’arbres, les chiffons suspendus, les pierres jetées en tas sont différents rites tous caractéristiques de l’expulsion du mal.

Cette confusion serait pour nous décourager en nous laissant entrevoir que nous risquons de ne mettre au jour que des théories incomplètes, si nous ne savions que la science a besoin d’hypothèses provisoires, sauf à les élargir et à les compléter petit à petit; qu’il faut se résigner à répéter avec Bacon : Lux emergit citius ex errore quam ex confusion# , et nous n’aurions jamais osé écrire les présentes pages si nous n’étions pénétrés de ce principe.

Si nous recherchons comment le rite primitif du jet de pierres a pu prendre place dans la religion musulmane, nous nous trouvons en présence du procédé général d’islamisation des croyances et des pratiques païennes, le maraboutisme : dès que le primitif a acquis une religion et qu’il sait prier, toute pratique magique s’accompagne d’une prière, qui est ainsi une sorte de charme. Le rite par lequel, au cours de routes longues et périlleuses, ou dans les cols des montagnes, il écartait de lui toute fatigue, toute peine, toute influence mauvaise, tout maléfice, va devenir une prière : à qui? à Allah, l’Être Suprême, invisible, mais présent partout? Pas encore; le cerveau de nos Marocains n’est pas susceptible jusqu’ici de représentations aussi abstraites. C’est au saint qui le protège et qui protège sou pays, au marabout dont il connaît le tombeau où il continue, bien que musulman, à accomplir les vieux rites païens,

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qu il va s’adresser. C’est lui qu il va prier, et le tas de pierres du col de Tizi n Miri va devenir le kerkoûr, le makam de Ski i Hammed ou Moûça, le patron des Souâça que leurs voyages obligent à franchir à cet endroit les crêtes du Haut- Atlas.

1) autre fois, le kerkoûr, situé au bord d’un chemin, sera identifié avec un tombeau, qu’il surmonte d’ailleurs ou non une dépouille mortelle. C’est le cas de la plupart des petits marabouts locaux, le cas en particulier de Lâlla-Aïcha, dont nous avons représenté le kerkoûr (fîg. 14). Celui-là, près du cimetière où les tombes dressent régulièrement leurs « chouâhed » (dalles placées de champ à la tête et aux pieds du mort) contraste par ses allures barbares avec les sépultures musulmanes actuelles : il nous raconte au milieu de 1 orthodoxie de nos jours, l’histoire d’une époque si vieille qu’on n’ose chiffrer les siècles qui nous en séparent.

Plus souvent encore, le kerkoûr transformé en marabout îeste anonyme: c’est la YYizâvcL^ l’endroit où l’on va prier, c’est le tombeau d’un siyyed , d’un oudli , dont nul ne connaît le nom : tel notre kerkoûr de Dar Akîma.

Bien entendu nos exemples ne sont spécifiés que pour fixer les idées, car les marabouts-kerkoûr, vaguement dénommés ou anonymes, sont innombrables et la piété des indigènes en a constellé le Maroc Û). Aon seulement on y va pour prier, mais du moment que c’est maintenant un saint, on lui offre des sacrifices, on brûle de l’encens sur son makam.

(1) Comparez la manière dont ont été christianisés nombre de monuments mégalithiques en France et ailleurs. Voy. Salomon Reinach « Les monuments de pierre brute dans le lang. et les croy. pop. », dans « Rev. Arch. » janv.-juin 1893, 3° sér. t. XXI, p. 334 seq.; de Mortillet « Les mon. még. christianisés », dans « Rev. Ecole Anthr. », 7e ann. XI 15 nov. 1897.

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Il arrive parfois que la piété des fidèles va plus loin et installe à l’endroit, sacré depuis des siècles, où se faisait le jet de pierres, la chapelle à coupole blanche dédiée à quelque saint célèbre et l’ancien rite magique, accompli au nom du marabout, se perpétue à côté du nouveau culte. Un bel exemple est celui du col de Zenaga à Figuig : là au milieu

Fig. 18. — Col de Zenâga et marabout de Sîdi Fdel près de Figuig

(Cliché de l’auteur)

du col, dans la position classique des cairns observés par les voyageurs dans tous les pays de montagne, brille le dôme blanchi à la chaux de Sîdi-Fdêl, entouré de quelques autres tombes de saints de moindre envergure. Et tout autour, dans le cimetière, contre le marabout, s’élèvent des kerkoûr et d’innombrables petits rjem.

En même temps que se développent les idées religieuses, un processus tout à fait inverse de celui que nous venons de décrire va se dérouler; comme on a transformé les kerkoûr en marabouts, de même on annexera un kerkoûr à tous les endroits oû se célèbre un culte marabou tique, qu il

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s’agisse d’ailleurs de vieux cultes à peine islamisés comme celui de Lâlla Takandoût ou de marabouts authentiques et dont l’histoire a enregistré les hauts faits, comme Sîdi Mohammed el 'Ayyâchi; on avait rapporté le kerkoûr des cols au marabout dont le mausolée se voit en cet endroit : par analogie, on édifiera dans chaque col d’où l’on voit le tombeau d’un saint célèbre un tas de pierres, des pyramides de pierres en l’honneur de ce saint : ce sera la rgoùba du saint. Et la pierre que l’on continue d’apporter au kerkoûr devenu makâm, devenu mzara, on viendra, au lieu de la jeter, la poser sur le tas; et s’il n’y a pas de tas, on l’apportera sur le haouch ou sur le mur de la haoûita, on l’offrira comme on offre l’encens ou le benjoin.

Le kerkoûr, qui précéda le marabout, est devenu maintenant un rite accessoire au marabout «... Chacun ramasse une pierre votive, écrit M. de Ségonzac, et l’on forme un de ces tas ronds, dont la piété des passants jalonne les routes au voisinage des lieux saints (b ».

Un chérif éclairé que nous pressions de questions au sujet des pierres que l’on pose sur les marabouts mêmes, finit par nous dire : « Ma chi bhâl sadâka ou laïni kêrb es sadâka » : c’est-à-dire : « ce n’est pas une offrande (puisque ça n’a pas de valeur), mais c’est quelque chose qui approche de l’offrande» . Les kerkoûr sont faits pour honorer le marabout et c’est en l’honneur de celui-ci que chacun y ajoute sa pierre : « C’est, nous dit encore notre chérif, une manière de « ziâra » ( pèlerinage au tombeau d’un saint) ».

C’est ainsi que la porte de la zaouia d’un marabout célèbre, comme Sîdi Hamdoùch, sera, à Merrâkech, précédée d’un kerkoûr sacré auquel tout pieux passant ajoute sa pierre à

(1) De Ségonzac, « Vojages au Maroc », 23.

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