‹ MerrâkechChapitre 47 sur 223 · JET I)E PIERRES SUR LES TOMBES · texte numérisé non relu

JET I)E PIERRES SUR LES TOMBES

Vulgate assimile aux Hermakès ou Hermaïa (D des Grecs el traduit par acervi Mercurn et qui ont été signalés dans tous les pays du monde. Ils ne sont pas tous dus au désir d’enlever la seule fatigue, le primitif écarte encore par ce rite tout ce qu’il y a de mauvaises influences en lui. Développant la théorie, Frazer expose que, sur le lieu d’un crime ou d’une grande infortune, le sauvage est pris de terreur; des sentiments et des souvenirs confus l’agitent; des fantômes et des esprits se présentent à son imagination; il cherche à transporter ces représentations angoissantes dans un objet inanimé, pierre ou branche, qui, naturellement, peut, à son tour, redonner le mal concentré en eux, et il s’enfuit ensuite. De là l’origine des tas de pierres à l’endroit où un homme a été assassiné.

Cet endroit peut être la tombe même de la victime, mais c’est relativement plus rare; cependant, l’usage de jeter des pierres sur un tombeau, alors même que le défunt n’est pas mort de mort violente, est très répandu (* 1 2). C’est, dit Frazer, que le sauvage cherche à se préserver de la contagion de la

« La Bible », A. T., 0° part,, 254, traduit : « Faire honneur à un sot, c’est jeter un sachet avec des bijoux sur un tas de pierres». La Vulg-ale traduit de même, mais remplace tas de pierres par « aeervus Mercurius », Les Septante traduisent : « Qui attache une pierre à la fronde ressemble à qui rend honneur au sot ». Cf. Selden, « De Diis Syris ». Synlag-ma, IL ch. 15, p. 350-354 ; Clermonl-Ganneau « Palestine inconnue », p. 54 ; Wellhausen « Reste arabisclien Heidentums », p. 111.

(1) Voyez les références données par Frazer, G. B., III, p. Il, n. 1 et par Chauvin « Jet de pierres », p. 281, n. 1; Liebrecht « Z. Volksk. »,

(2) Sur les tas de pierres des tombeaux dans l’Arabie ancienne, cf. Goldziher « Mob. St. », I. p. 233-234 et Wellhausen « Reste ar. Heid. ». p. 111-112 ; et leurs références. Mais nous verrons plus loin que dans ce cas une autre explication que celle de Frazer peut intervenir. Cf. infra,

THEORIE DE FRAZER

mort qui l’envahit et qu’il conçoit comme quelque chose de concret. Un musulman me raconte qu’un tàleb de ses amis, chaque fois qu’il allait prier sur la tombe de son père construisait dessus un petit rjem.

La contagion mauvaise de la mort est d’ailleurs une superstition dont l’existence universelle est bien établie ; le meurtrier est fui pour la môme raison (b et Frazer ramène ainsi à sa théorie le mythe de la lapidation, parles Dieux, d’Hermès, le meurtrier d’ Argus (* 2). Mais ce n’est pas tout : plus tard, dit le savant anglais, une couleur religieuse fut donnée à ce rite de jet de pierre; il advint que le culte de l’âme des morts, en se développant, se superposa à cette coutume primitive, et on cite de nombreux exemples de jets de pierres accompagnés d’offrandes, de prières, etc..., et cela môme auprès de tas de cailloux des cols ; finalement les rites sacrificiels et la prière prévalurent. C’est un exemple de la transformation d’un rite magique en un rite religieux (3h

On ne doit pas penser cependant que ces différentes théories soient nécessairement contradictoires; on ne voit

(]) Il n’est pas même besoin qu’un meurtre ait été commis pour qu’on élève un tas de pierres ; dans certains pays, on construit un cairn à 1 endroit où s’est passé quelque chose d’effroyable ou simplement de profondément immoral, comme un amour adultère ou incestueux, par exemple. Voy. Frazer, G. B., III, p. 7, et les références qu’il donne.

(2) Frazer, G. B., III, p. 11. « La lapidation, ajoute l’auteur, peut être considérée comme un moyen d’exécution capitale destinée à écarter en même temps la contamination causée par le contact d’un criminel et d’un mourant. » Cpr H. Hubert et M. Mauss, in « Ann. Sociol. », II, p. 70, n. 2, et leurs références. « La lapidation semble avoir eu pour but de diviser la responsabilité entre les assistants ». Ces deux points de vue ne sont nullement inconciliables.

(3) Frazer, loc. cit. , 11-12.

THEORIE DE FRAZER

pas pourquoi l’apport des pierres à un cairn ou à un tombeau n’aurait pas une origine variable suivant les régions et nous verrons que la théorie de l’offrande est conciliable avec celle de l’expulsion du mal. La première de ces théories n’est autre que l’explication donnée couramment parles fidèles du rite des pierres apportées près d’un tombeau de saint; elle suffit à expliquer ces rites actuels, mais elle reste impuissante à donner la raison du jet de pierres dans les cols élevés, rite qui s’observe chez les peuples les plus variés, où il est souvent sans rapport avec la religion (*). D’ailleurs, il est bien invraisemblable que jeter une pierre ait été considéré comme moyen de se concilier un esprit : quant à considérer cette pierre comme le symbole d’une offrande, c’est là une opération d’esprit dont un primitif est incapable. Le symbolisme n'a presque jamais été inventé que pour rendre compte des pratiques dont on ne pouvait plus expliquer le but ou dont on ne voulait plus l’avouer. « Il est difficile, dit malicieusement Frazer, de parler avec certitude des goûts que peuvent avoir les êtres spirituels, mais ces goûts ont généralement une grande ressemblance avec ceux des simples mortels, et l’on peut affirmer sans crainte d’être contredit, que peu de ceux-ci accepteraient d’être lapidés par chaque passant, sous couleur de recevoir une offrande (1 2) ».

La théorie de Frazer, au contraire, nous explique les origines du rite de la façon la plus satisfaisante et la plus conforme à ce que la science nous a appris do l’esprit des sauvages. Elle nous explique encore à la rigueur l’apport des

(1) C’est ce que fait bien ressortir Liebrecht, op. laud, 279.

(2) Frazer, loc. cil., 11. Il est étonnant que cette objection, tirée du simple bon sens, n’ait pas été plus prise en considération qu’elle ne l’a été jusqu’ici.

THEORIE DE FRAZER

pierres sur les Lombes, mais elle devient moins satisfaisante dès qu’il s'agit d’expliquer l’offrande d’une pierre à un marabout, bien que dans ce cas, elle soit encore conciliable avec la théorie du sacrifice. Même dans le cas où l’action de lancer des pierres sur un tombeau semble être un symbole de mépris, la théorie de l’expulsion du mal pourrait être encore soutenue, au moins à titre d’explication partielle ; d’ailleurs il semble que dans ce cas, l’expression du mépris soit quelque chose de postérieur et d’étranger à la pensée primitive (i).

Nous allons essayer d’appliquer la théorie de Frazer à l’ensemble de faits que nous étudions : nous verrons qu'elle en donne une théorie générale, mais que cette explication peut être complétée par une autre et que sur certains points de détails d’autres explications encore peuvent être proposées. L’étude de la sociologie des primitifs révèle, ou le sait, une 'assez grande confusion de croyances et des

(1) Nous faisons ici allusion aux: jets de pierres dans la vallée de la Mina; voy. à ce sujet Liebrecht, op. laud. p. 280-282; Wellhausen, op. laud., p. 111. cite un curieux vers d’el ’A'cha, duquel il semble bien résulter que Tirtidjâm était un rite assez répandu et en rapport avec les tournées que l'on faisait en courant autour de certains tas de pierres (Freytag « Hamasæ versio », I, 371) et qui étaient un des rites les plus antiques. Le même auteur pense que le jet de pierres était au temps de l’Islâm considéré comme une marque de mépris (références de la n. 1, p. 112) mais avait jadis été un témoignage de vénération (références de la n. 2) et l’histoire d’Abou Rirai lui semble probante à cet égard. Cf. à ce sujet l’intéressante note de Liebrecht, op. laud., p. 283. Suivant M. Frazer, il faudrait admettre que les « ridjm » ou las de pierres sur les tombes étaient plutôt une pratique magique qu’un hommage au mort ou à son âme. Les textes que l’on connaît ne semblent pas contradictoires avec celte interprétation (Cf. Goldziher, loc. cit.). — Voyez encore les faits cités par Liebrecht, op. laud, p. 280 et 411. — La théorie de Chauvin elle-même est-elle forcément exclusive des autres? Une forme juridique peut s’amalgamer avec un rite magique.

Page 1