MENDICITÉ
goûter la jouissance de boire un peu de lait aigre dans une écuelle d’une propreté douteuse, en passant près d’un douar, ceux-là seuls, dis-je, peuvent apprécier à son véritable prix cette boisson délicieuse. L’été, les indigènes en abusent et comme il est souvent un peu fermenté, cela les surexcite, au point que le nombre des rixes augmente, ainsi que les fonctionnaires chargés de leur administration le constatent. « Aussi, dit un de ceux-ci, les indigènes à ce moment de l’année se pardonnent-ils volontiers les horions reçus ou donnés en disant « da'ouat et lbcn », c’est affaire de « lben », pour dire « cela ne tire pas à conséquence (0 ». Comme ce lait est de bon augure, on ne manque pas de l’offrir à l’hôte ou au passant à chaque occasion et il serait malséant de refuser d’en boire : les grands personnages, les marabouts se contentent souvent de tremper leur doigt dedans, lui communiquant ainsi toute la sainteté de leurs personnes sacrées (1 2). Mais en ce qui nous concerne, nous devons nous enlever toute illusion: ce n’est pas pour me souhaiter un bon voyage que l’on m’offre la coupe en premier; la cupidité seule et l'esprit d’une généreuse « fabor » poussent cette enfant à offrir le lait à un mécréant et j’aperçois derrière elle une vieille qui évidemment surveille la recette. Cette manière de mendicité, encouragée par des voyageurs trop généreux et qui ne se rendent pas compte que leurs libéralités n’atténuent en rien le mépris qu’on a d’eux, se renouvellera tout le long de la route et deviendra par moments une véritable persécution. Je fais
(1) Sicard. « Takitount ».
(2) Ainsi fait le sultan du Maroc, Weissgerber. « Trois mois de campagne au Maroc », p. 153. Cette pratique le préserve en outre du danger d’être empoisonné en goûtant de ces breuvages offerts par des
inconnus.