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PRÉSAGES TIRÉS DES CORBEAUX

Le pays est de plus en plus riche, fertile et cultivé par une population fort dense; tout le long du chemin les marabouts sont nombreux, leurs koubba blanches étincellent au loin dans la campagne : la plupart ont dans leur enceinte un petit bois de jujubiers arborescents. La route se déroule monotone, mais gaie quand même des rayons d’un soleil printanier; les corbeaux croassant et s’abattant en bandes sur les charognes qui jalonnent la route, ne parviennent pas à assombrir le tableau : les grandes routes marocaines sont en effet parsemées des cadavres des bêtes de somme mortes de fatigue, que personne ne songe à enterrer ni même à écarter du chemin. Comme dans toute l’Afrique du Nord, les Marocains tirent des présages de la rencontre des corbeaux. Si en partant pour un voyage on fait la rencontre d’un nombre pair de corbeaux, c’est un bon présage, mais si ce nombre est impair, c’est de mauvais augure. Le meilleur est de voir une femelle suivie de son mâle. L’Algérien, et vraisemblablement aussi les Marocains, disent : « lia sbabt 'ala msâoùd tâba' msâoûda ou ma rbahtclii, ahsebni men oûlâd et harâm », c’est-à-dire : « Si après avoir rencontré le matin une femelle de corbeau suivie d’un mâle, tu ne réussis pas tes affaires, tu peux dire que je suis un fils du péché! » Le corbeau, oiseau qui mange indistinctement de toutes les viandes doit certainement s’approprier ainsi toutes sortes de qualités provenant de ceux dont il dévore la chair et parmi ces qualités doit être la faculté de prédire l’avenir. C’est là vraisemblablement la raison qui fait que le corbeau ainsi que d’autres oiseaux carnivores, a toujours été considéré comme un oiseau de présage (É. Mais sa couleur

(1) Telle est l'opinion de Bouclié-Leclercq. « Divination dans l’antiquité », I, pp. 129-130.

LE « LBEN »

noire autant que son alimentation répugnante sont cause qu’il est le plus souvent de mauvais augure. Et c’est pour cela qu’on évite son nom dans la conversation : le proverbe que nous venons de citer au lieu de mot « forâb » qui signifie proprement corbeau, emploie le mot « msâoùd », qui veut dire fortuné. A ce propos, remarquons que te mot employé en arabe vulgaire pour dire mauvais augure est «tira», de « tir», oiseau : c’est ainsi qu’en grec le mot opviq en était venu à signifier à la fin oiseau et 'présage (b.

Nous rencontrons une troupe de satimbanques espagnols qui revient de Merrâkech oïl elle amusa le sultan pendant plusieurs mois par ses acrobaties : hommes, femmes, enfants, le tout dans le dépenaillement habituel des gitanes, chevauchent doucement à leur aise, indifférents et comme supérieurs atout ce qui les entoure : c’est de l’Espagne et pourtant cela ressemble à de l'Islam et ça ne paraît pas déplacé ici. Une fillette indigène qui sort d’une tente située près de la route s’approche pour nous offrir du lait dans une écuelle de bois. Il est bien, quand on passe le matin avec du lait près d’un musulman, de lui en offrir : le lait, par sa blancheur et sa douceur, est d’un excellent augure pour toute la journée. Il s’agit ici de « lben », ou lait aigre, qui est très employé dans toute l’Afrique du Nord comme boisson rafraîchissante (1 2) : ceux-là seuls qui, par une chaude journée d’été, au cours d’une étape fatigante, ont pu

(1) Sur le présage tiré des corbeaux, vo y. Ed Damîri, « Haiât el haiaouàn », p. 144, in f. On trouvera dans le même article de nombreux hadît et des légendes sur le corbeau, dont il serait hors de propos de donner ici même un simple aperçu.

(2) Cf. Delphin, « Textes », p. 203 et 215 ; Meakin. « The Moors », p. 95 ; Urquhart, « Pillars of Hercules », II, p. 108, avec réserves sur les dissertations de cet auteur touchant le lait et le beurre.

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