‹ Merveilles de la force et de l'adresse: Agilité--souplesse--dextérité. LesChapitre 12 sur 61 · LA BOXE EN ANGLETERRE — HOMMES ET FEMMES · texte numérisé non relu

LA BOXE EN ANGLETERRE — HOMMES ET FEMMES

Le siècle de la philosophie et de la boxe. — La boxe .proté{?«''e par l'aristocratie. — L'ami d'un prince du sang. — J. Brougthon , le Père de la boxe. — Les dernière joui-s d'un artiste. — Les champions de l'Angleterre. — Le gentilhomme du coup de poing. — Le bréviaire et le livre d'or des boxeurs. — Rupture de l'entente cordiale entre l'Amérique et l'An- ^'leterre. — Nègre et blanc. — Le fameux Crib. — Un grand jour. — Ovations insensées. — Cook découvre la boxe en Polynésie. — Doxeuscs anglaises.

Rien ne ressemble moins à la Grèce que l'Angleterre ; rien ne donne moins l'idée d*un Grec qu'un Anglais, et pourtant c'est la Grande-Bretagne qui a continué la tradition antique, en fait de pugilat.

Mais si les Anglais ont hérité du goût des anciens, leurs exercices ne brillent pas précisément par cet air d'élégance et de noblesse que los Grecs apportaient jusque dans leurs amusements les moins délicats. On sait <3ombien le pugilat, hoxing, est en vogue chez nos voisins, combien les combats de ce genre étaient autrefois fréquentés par la plus haute aristocratie. En France, au contraire, ces spectacles barbares n'ont jamais pu s'acclimater ; ils répugnent aux mœurs et au génie de notre nation. En Angleterre, les boxeurs n'ont pas de peine à recruter un public; ils ont pour eux le peuple entier; chez nous, ils n'attireraient; comme on Ta dit, que cette

partie de la population qui a le triste courage d'assister aux exécutions capitales.

11 est singulier que les Anglais se soient pris de passion pour le pugilat, dans le siècle même où Tesprit philosophique avait fait chez eux de si grands progrès et s'était, de là, répandu sur le continent ; car l'introduction de la boxe en Angleterre ne date que du dix-huitième siècle. Les règles suivies jusqu'à ce jour, et qui déterminent les conditions de la lutte; — les lois à observer pendant les passes ou tours (rounds) dont elle se compose, — l'intervalle d'une demi-minute que les combattants sont obligés de laisser entre chaque passe, faible concession aux principes d*humanité méconnus par ce jeu barbare, ces règles sont l'œuvre d'un certain Jack Broughton, habile pugiliste, qui les composa et les fit adopter par le monde du sport, le iO août 1745. Les exhibitions de combats à l'épée commencèrent à décliner sous le règne de George I®'' ; la boxe, amusement plus inoffensif en apparence, les remplaça dans la faveur publique.

Jack Broughton est le premier qui se décerna, ou qui obtint des suffrages de la foule le titre, très-recherché depuis lors par ses pareils, de champion de V Angleterre (champion of England). Mais s'il est difficile de gagner ces couronnes, il est encore plus malaisé de les conserver. A la longue, la palme finit par échapper aux uns comme aux autres ; on n'est jamais sûr de ne pas rencontrer un cœur plus vertueux, ou bien un poing plus solide que le sien.

Dès le début, la boxe se plaça sous le patronage des grands. Jack Broughton, qui tenait son théâtre — ou son académie — à Tottenhara-Court-Road, avait pour protecteur zélé, pour spectateur assidu, le second fils du roi, le duc de Gumberland, connu par sa victoire de Cullpden^ et par les actes de cruauté qui la suivirent. Le prince fré-

quentait Técole de boxe avant do partir pour cette expédition, où le sort d'une dynastie fut tranché ; — il y revint aussitôt après son triomphe. Il prit même son professeur tellement en amitié qu'il Temmena dans sa suite, pendant un voyage sur le continent, et en lui montrant la parade des grenadiers, à Berlin, il lui demanda ce qu'il pensait de ces grands gaillards pour un assaut, un set-tOy comme disent les Anglais : « Ma foi, répondit le pugiliste, je viendrais bien à bout de tout un régiment, pourvu qu'il me fût accordé un déjeuner après chaque assaut. »

Les amateurs parlent encore avec éloge de l'originalilé que Broughton mettait dans son jeu, — je crois môme. Dieu me pardonne ! qu'ils disent : dans son style. Mais ô vanité des vanilés ! et que la gloire est peu de chose en ce bas monde, où les réputations les mieux établies s'écroulent en un instant, pareilles à ces chênes puissants, qui ont mis des siècles à croître, et qui sont renversés par un seul coup de foudre ! La foudre ici se présenta sous les traits vulgaires d'un nommé Slack, boucher de son état, boxeur par circonstance, qui, s'étant pris de querelle avec le champion de l'Angleterre, sur le terrain de courses d'Hounslow, eut la témérité grande de lui envoyerun cartel. Plein de mépris pour un adversaire dont le nom était inconnu sur le turf, Broughton ne douta pas un seul instant que la victoire ne lui restât fidèle comme d'habitude, et il ne prit pas la précaution de se faire la main. Il avait même tant de présomption que, la veille du combat, il ne redoutait qu'une chose, l'absence de Slack pour le lendemain, et dans cette crainte, il lui envoya, diton, un présent de 10 guinées pour l'engager à ne pas manquer à sa parole.

La lutte eut lieu le dO avril 1750. C'était un mardi, Broughton eut d'abord une incontestable supériorité ; les

paris étaient de dix contre un en sa faveur. Mais cet avantage ne fut pas de longue durée ; au bout de deux minutes, la chance avait tourné contre lui. Slack, remis presque aussitôt des violentes secousses de son adversaire, se lança sur lui d'un bond, et lui porta entre les yeux un coup auquel Broughton ne s'attendait pas. Aussi, en resta-t-il comme ahuri, et aveuglé. Quelques minutes se passèrent avant que les spectateurs se fussent aperçus de l'accident ; ils avaient simplement remarqué que Broughton ne chargeait pas avec son entrain ordinaire, qu'il se tenait plutôt sur la défensive, et son patron, le duc de Cumberland, lui cria sérieusement : « Qu'as-tu donc, Broughton? Tu ne peux combattre. Tu es vaincu! — Hélas! monseigneur, répondit le malheureux, je ne vois plus mon adversaire, je suis aveuglé, mais non battu ; mettez-moi seulement en face de lui, et vous verrez ! » La position de Broughton était lamentable ; les spectateurs de l'amphithéâtre passèrent tout à coup de l'admiration au mépris pour leur idole ; « leurs figures, dit un témoin oculaire, étaient de toutes les couleurs et de toutes les longueurs ; » car ils avaient parié gros, et dans la proportion que nous avons indiquée, dix contre un. Slack maintint son avantage, et remporta la victoire en quatorze minutes. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que Broughton avait perdu sa renommée et son titre de champion de l'Angleterre ! N'est-ce pas le cas de s'écrier avec le poète :

Farewell, a long farewell to ail my j,Teatness * !

Le duc de Cumberland de son côté changea de sentiments pour Broughton ; il est vrai qu'il perdait par son fait plusieurs milliers de livres sterling. Les entrées avaient produit près de 150 livres, outre un grand nom-

* Adieu, nn long adieu à toute ma grandeur!

LA BOXE EN ANGLETERRE. ri5

bre de billets d*une guinée et d'une derai-guinée, qui avaient été placés d'avance; comme le gain provenant des entrées était pour le vainqueur, Slack recueillit en cette occasion prés de 600 livres sterling (15,000 francs).

Jack Broughton, privé de la protection de His Royal Highness le duc de Cumberland, ne fit plus que végéter ; il parut encore en public, mais sur des scènes de province, pareil à ces acteurs dont Paris ne veut plus et qui traînent les restes d'un talent usé sur quelque théâtre infime, loin, bien loin de la capitale. Il vécut ainsi trente-neuf ans, et mourut le 8 janvier 1789.

Le père de la boxe, cette espèce particulière de pugilat, d'un genre éminemment anglais, est enterré dans le cimetière de Lambeth.

Ce pugiliste fut-il réellement l'inventeur de la boxe, ou bien ne doit-il être regardé que comme le restaurateur d'un exercice pratiqué depuis longtemps en Angleterre? On dit on effet que l'art du boxeur remonte en ce pays à une haute antiquité. Du temps du roi Alfred, c'était, à ce qu'on prétend, un exercice faii^ant partie de l'éducation militaire. Richard III faisait très-bien le coup de poing. Un de ses prédécesseurs et de ses homonymes, Richard I*■^ n'avait pas non plus la main légère, ainsi que le prouve une anecdote racontée par Walter Scott, dans ses notes dlvanhoé. « Richard I*'", prisonnier en Allemagne, fut provoqué par le fils de son geôlier à une lutte à coups de poing. Le roi accepta, en brave qu'il était, et reçut d'abord un coup qui le fît chanceler. Il riposta par un autre appliqué sur l'oreille et si violent qu'il tua son antagoniste sur place. Il avait préalablement enduit sa main de cire, pratique inconnue, je crois, aux amateurs de la science moderne. »

Dans une des pièces de Shakespeare, on voit le héros gagner le cœur et la main d'une jeune princesse pour

54 FOKGE ET ÂDRtSSE.

avoir fail convenablement le coup de poing en sa présence. Je ne sais si c'est avant ou après la venue de Broughton qu'un lord boxa un jour un parfumeur en pleine rue et qu*un évêque lutta de ses poings fermés contre un individu qui Tavait outragé. Au reste, que la boxe date de Broughton ou remonte aux premiers âges de l'Angleterre, ce n'est, au fond, qu'un jeu renouvelé des Grecs.

Quoi qu'il en soit, ce fut seulement au dix-huitième siècle, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, que la boxe prit faveur en Angleterre. 11 semble que cet amusement, d'un goût peu relevé, ait été regardé comme un progrès des mœurs. Dans ce siècle passionné pour toutes les idées nouvelles, les boxeurs en renom donnaient des représentations sur les théâtres ou plutôt ouvraient euxmêmes des théâtres pour y faire briller leurs talents, et des académies où ils enseignaient l'art de briser méthodiquement les os à son prochain. La noblesse venait y prendre des leçons et en échange accordait toutes ses faveurs aux artistes du pugUat.

Le titre de champion de r Angleterre était échu, depuis Broughton, à l'un de ses brillants émules, Tom Johnson, dont le premier set-to, c'est-à-dire l'apparition sur la scène, date de 1785. Sa force surprenante fut révélée par une bonne action : c'était déjà depuis une vingtaine d'années un de ces portefaix de Londres qui chargent et déchargent le blé sur les quais de la Tamise. Un de ses compagnons tombe malade ; il avait femme et enfants, et ceux-ci n'avaient d'autres ressources que le travail du chef delà famille. Johnson, qui ne connaissait ni les uns ni les autres, s'offre pour faire la besogne de l'absent, jointe à la sienne propre. Les magasins, d'où Ton tirait le blé, se trouvaient sur une colline située à quelque distance et nommée, à cause de sa pente escarpée, Labour-in-vain-HilL

Cétait là queTom apportait tous les jours deux sacs du lieu d un, et la pauvre famille eut ainsi de quoi vivre, tant que le malade ne put reprendre son service. Quelquefois, en manière de passe-temps, Johnson levait un sac de blé d'une main et le faisait tourner autour de sa tête ; une fois même, il exécuta ce tour de force au sortir d'un assaut avec un célèbre pugiliste, montrant par là combien peu la lutte avait épuisé ses forces.

Mais s'il possédait la vigueur musculaire, Johnson ne déploya jamais Télégance d'un de ses successeurs, John Jackson, qui mérita le surnom de gentleman de la boxe (gentleman-boxer). Ce dernier était répandu dans le meilleur monde ; on vovait même Théritier de la couronne d'Angleterre assister quelquefois à ses assauts. Que de gentlemen, que de futurs membres du Parlement se formèrent à son ccole ! Lord Byron, qui pratiquait aussi ce violent exercice, se vante, en plusieurs endroits de ses ouvrages, d'avoir eu pour maître cet habile artiste.

Ce qui prouve au reste la haute estime que le peuple professe pour cet art national de la boxe, c'est le soin avec lequel ont été recueillis les moindres souvenirs qui se rattachent à l'histoire des boxeurs les plus célèbres. On a conservé le récit de leurs luttes grossières comme s'il s'agissait de traits de courage et de grandeur d'âme dignes de figurer dans la Morale en action; on a rassemblé leurs portraits, comme si ces physionomies, abjectes pour la plupart, devaient éveiller dans l'âme de ceux qui les contemplent le désir de les imiter ! Avec tous ces matériaux, on a construit un ouvrage bien singulier qui est le Livre d'or du métier, et dont, voici le titre : Boxiana^ ou Esquisses du pugilat ancien et moderne^ par Pierre Egan (Londres, 1820-24, in-8*). Ce recueil bizarre, que nous avons sous les yeux en écrivant ce chapitre (tout écrivain consciencieux doit consulter les textes !) n'a pas moins de

cinq gros volumes de quatre cents à cinq cents pages chacun. Cinq volumes pour raconter l'histoire et la théonV du coup de poing! Je ne sais s'il existe en Espagne une collection semblable relative à l'histoire des combats de taureaux ; mais je suis sûr que la vertu, couronnée tous les ans à l'Académie française, n'a pas encore produit de recueil aussi volumineux.

Quand on possède son Boxiana sur le bout du doigt, ou plutôt du poing, on peut se passer de professeur. C'est comme la méthode OUendorif : Vanglaiê appris sans maître! he boxeur y trouve tout ce qu'il est bon de connaître pour venir facilement à bout d'un adversaire. La force brûle ne suffit pas, gardez-vous de le croire ; ce don naturel ne serait même pas d'une grande ressource, si l'art ne lui prétait son appui. La vigueur fournie par la nature est la mise de fonds indispensable ; mais un capital né vaut pas [)ar lui-même, il faut le faire fructifier. Les muscles, donl toute la puissance constitue la force physique de l'homme, — les muscles, ces ressorts et ces leviers qui exécutent les différent s mouvements de notre corps, peuvent doubler leur puissance d'action par le secours de l'art. De là, nécessité pour le boxeur de savoir la théorie du centre de gravité ; car la position du corps est de la plus haute importance dans ce genre de lutte. Quand le poids du corps est Justement réparti, et que l'équilibre est maintenu, l'homme est plus en état de résister à la force du dehors. Ce sage équilibre s'obtient en gardant une proportion convenable dans l'écartement des jambes ; cette régie ne doit jamais être perdue de vue, sans quoi les efforts, même les plus puissants, seraient inutiles. La jambe gauche se présente en avant à quelque distance de la droite, car c'est le côté gauche qu'on offre à l'adversaire ; le bras sert de bouclier pour parer les coups, tandis qu'on se lance avec agilité et qu'on riposte avec le bras droit.

11 y a bien peu de boxeurs, même parmi les gens du métier, vieillis dans une longue pratique, qui aient étudié les principes de leur art, et se soient donné la peine de remonter des effets aux causes. La plupart portent les coups instinctivement, machinalement; il est vrai qu'ils les reçoivent de même. Ils n'ont pas la sagacité de Garo, dans la fable du Gland et de la Citrouille, — de Garo, qui, tout en se plaignant :

de n'être point entré

Au conseil de celui que prêche son curé,

s'inquiétait au moins du pourquoi des choses.

On dira peut-être qu'il vaudrait encore mieux pour eux s'abstenir de ce jeu barbare. C'est aussi notre opinion ; mais, puisque les Anglais croient trouver du plaisir à cet exercice, comment les empêcher de s'y livrer?

Les coups les plus dangereux — nous parlons d'après le Boxiana et non par expérience, qu'on veuille bien le croire! — sont ceux qui frappent le dessous de l'oreille, l'entresourcils et l'estomac. Le coup porté entre l'angle de la mâchoire gauche et le cou est le pliis sensible, parce qu'en cet endroit existent des vaisseaux sanguins qui amènent le sang du cœur à la tête. Ces vaisseaux venant à s'engorger par suite de la violente compression, réagissent sur le cerveau, ce qui fait perdre connaissance, tandis que le sang coule abondamment des oreilles, de la bouche et du nez. Les Anglais appellent claret (nom qu'ils donnent au vin de Bordeaux) le sang qui jaillit de la blessure.

Celui qui vise entre les sourcils est à peu près sûr de la victoire, car la pression entre deux corps durs, tels que le poing et l'os frontal, produit une violente ecchymose qui envahit immédiatement les paupières ; celles-ci, d'un tissu très*lâche, incapables de résister à ce débordement, se gonflent aussitôt, et ce gonflement obscurcit la

vue. Dans ces conditions, un lutteur se trouve entièrement à la merci de son adversaire.

L'estomac est également très-sensible. Aussi recommande-t-on aux boxeurs de ne pas surcharger le leur par trop de nourriture; ils se trouvent généralement bien d'avoir observé cette précaution. Avant le combat, un breuvage cordial suffit ; c'est un astringent pour les fibres qu'il comprime dans un plus petit espace.

Ainsi faisait un des héros du pugilat, le nommé Tom Crib, qui à l'époque où le Boxiana fut publié, était en possession du titre plus envié qu'enviable de champion of England,

Ciib naquit le 8 juillet 4781, à Hanham, sur les limites du Gloceslershire, et du Somersetshire, en sorte que deux comtés de l'aristocratique Angleterre se disputent l'honneur d'avoir donné le jour à ce vilain. Mais les Anglais ont oublié sa condition primitive de charbonnier et de portefaix, pour ne voir en lui que le boxeur sans pareil.

. Ils sont fiers de leur compatriote, parce qu'en deux rencontres, il battit l'Amérique en la personne de Molineaux ou Molineux le nègre, qui avait passé les mers pour ceindre son front du laurier britannique.

L'homme de couleur avait la plus grande confiance dans son talent et dans ses forces. Crib aurait pu décliner la lutle avec cet adversaire transatlantique; il ne repoussa pas son défi. Le combat eut lieu, le iO décembre 1840, à Copthall-Common,, dans le voisinage d East-Grinstead (comté de Sussex). Ce jour-là, tombait une de ces pluies qui rappellent vaguement le déluge. Malgré le mauvais temps et la distance, les amateurs étaient accourus en foule de Londres ; beaucoup de curieux avaient voyagé dans la boue pendant un trajet de plus de 5 milles, aussi contents de leur voyage, que s'ils eussent foulé l'herbe verdoyante

L\ BOXE EN ANGLETERRE. (il

d'un boulingrin. Molineuxfut vaincu; mais il demanda sa revanche. Ce ne fut plus de l'enthousiasme, ce fut une véritable frénésie parmi les amateurs de sport. Les plus grands noms de l'Angleterre tinrent à honneur d'assister à ce match, à ce spectacle incomparable. Le lieu choisi pour théâtre de Taction était Thiselton-Gap (comté de Rutland) ; — la date, le samedi 28 septembre 1811. Tom Crib, le plébéien, avait été, trois mois avant le grand jour, accaparé par un de ses protecteurs de Taristocratie, qui l'avait retenu chez lui, en Ecosse, pour lui faire suivre un traitement convenable, en un mot pour Ventraînei^ {train). Le pugiliste était obligé de se soumettre à toutes les fantaisies de son MécénC; et volontiers il se serait écarté quelquefois d'un régime trop sévère, si le gentleman n'avait aussitôt réprimé la moindre infraction à ses règlements. Au sortir de cet entraînement, Crib avoua qu'il aimerait mieux affronter n'importe quelle lutte au pugilat que de subir une seconde fois une pareille diète.

La veille de l'événement, il n'était pas possible à 20 milles à la ronde d'obtenir un lit à quelque prix que ce fût. Le Jour même, dès six heures du matin, des centaines de curieux étaient en marche pour se rendre au match ; — on y compta 20,000 spectateurs. Les champions les plus robustes, émules de Crib, avaient été choisis pour garder les abords de l'amphithéâtre ; mais la foule emiporta tous les obstacles et fit irruption dans l'enceinte, :au détriment du vainqueur, à qui revenait de droit la re- 4ieiie considérable des entrées.

Nous ne décrirons pas toutes les phases de ce tournoi mémorable que les Anglais regardaient presque comme une lutte nationale ; nous emprunterons seulement au bulletin très-circonstancié de la bataille, les traits suivants :

« ...18® tour. — Le champion de l'Angleterre frappe son 4jdversaire au corps avec la main droite ; Molineux riposte

par un coup sur la tête ; — il en reçoit à son tour un sur le front qui le fait chanceler; — mais celui qui vient de le frapper si rudement, tombe par la violence de son propre coup. Tous deux dans un état d^ épuisement extrême.

« 19® tour. — Impossible de distinguer les traits des combattants, leurs faces sont si horriblement meurtries! mais la différence de couleur permet de les reconnaître, . . »

On remarquait dans l'assistance des généraux, des pairs d'Angleterre, le marquis de Queensbury, lord Yarmoulh, lord Pomfret, le général Grosvenor, le major Mellish, le capitaine Barclay, qui gagna ce jour-là 10,000 1. st. (250,000 fr.), car son client, Crib, remporta la victoire. Crib eut pour sa part 400 livres (10,000 fr.). Des paris étaient engagés sur la tête du champion pour plus d'un million. Un boulanger joua son fonds, sa maison, tout son avoir, se montant à 1700 1. st. (42,500 fr.). Nos arrière-neveux auront peine à croire qu'on dut réprimer des émeutes en plusieurs quartiers de Londres, où le peuple ne connaissait pas encore l'issue de la lutte.

La rentrée de Crib fut une marche triomphale. Un amateur de la gentry le ramena dans une calèche à quatre chevaux, pavoisée et enrubannée, et, dans les villes qu'ils traversèrent, Crib fut reçu comme les messagers qui apportent la nouvelle d'une victoire. Aux approches de sa maison, dans la rue du Lion-Blanc, la foule rendit le passage impraticable, tout en poussant des liourrahspour le champion de V Angleterre.

Ce concert de louanges fut pourtant troublé par quelques notes discordantes.

Un journal d'Edimbourg hasarda la remarque qu'une souscription, ouverte en ce temps-là pour envoyer des secours à des Anglais prisonniers en France, n'avait pas donné des résultats aussi brillants ; à ce propos il se permit de critiquer Tinconséquence de ses compatriotes. Le

\ainqiieur ne trouva pas de son goût les réflexions du journal écossais, il lui écrivit qu'il aurait Thonneur de faire connaissance avec le rédacteur de Tarticle, à son prochain passage h Edimbourg. « Si M. Grib, répondit le journal, entend par faire connaissance avec nous, quelque trait de son métier, comme nous ne sommes pas versés dans la noble science du pugilat, il voudra Ijien nous accorder le temps nécessaire pour que nous puissions trouver un champion capable de se mesurer avec lui. »

Les ovations prodiguées à Tom Grib étaient en effet de nature à lui faire perdre la tête. On lui offrit un grand banquet, où il occupa le siège d'honneur; il fut harangué par des lords ; on entonna des chansons à sa louange, et séance tenante, on lui vota comme récompense une coupe d'argent, d'une valeur de 50 guinées. Les souscriptions recueillies montèrent sur-le-champ à 80 guinées. Ce témoignage de la reconnaissance des Anglais lui fut présenté dans un autre banquet solennel où l'on fit circuler à la ronde la coupe en question ; tous les convives la vidèrent en sou honneur. Elle portait au sommet les armes du comté de Glocester, et dans le champ brillait un écu à quatre compartiments, représentant la scène du combat et des attributs emblématiques, entre autres, Holineux sous forme de castor, se cachant la tête en signe de défaite ; le castor était là comme symbole de l'Amérique, pays natal du vaincu. Un vers de Shakespeare était gravé au-dessous : « Honni soit qui criera le premier : Arrêtez ! cest assez! »

L'histoire de Grib prouve d'une manière éclatante combien est vive la passion du peuple anglais pour ce genre de spectacles. Cependant les combats ne sont pas toujours aussi dangereux qu'ils en ont l'air. Quelquefois les cham* pions arrangent entre eux dans une taverne les péripéties de la lutte; c'est comme la répétition d'une comédije

Ci FORCE ET ADRESSE.

OU d'un ballet. Il est convenu que l'un recevra le premier coup, que Tautre fera semblant de lâcher pied et ainsi de suite. Celui qui consent au rôle de vaincu reçoit une somme plus forte ; mais il y a des champions scrupuleux qui ne veulent pas accepter de tels arrangements.

On cite un boxeur honnête à qui l'on faisait, il y a quelques années, une semblable proposition, qu*il repoussa comme une honte. La lutte s'engagea donc le plusi sérieusement du monde; et le malheureux reçut, au milieu du front, un coup de poing qui l'étendit roide mort. S'il faut en croire les journaux, depuis longtemps déjà les spectacles de boxe ne feraient plus leurs frais, sans la complicité de certains industriels, surtout des hôteliers de bas étage. Ce sont eux qui mettent le premier enjeu, sûrs qu'ils rentreront dans leurs avances, et que Taffluence du public les dédommagera fort amplement. Où la spéculation ne va-t-elle pas se nicher? Heureux encore quand ils ne font pas entrer dans leurs calculs k recette des pick-pockets, qui viennent dépenser à leurs tavernes le produit d'une coupable industrie !

Ce goût pour les combats de la boxe, si répandu parmi ses compatriotes, le capitaine Cook fut à la fois surpris et flatté de le retrouver chez les insulaires de la Polynésie. Dans File d'Hapaaë, ou plutôt dans le groupe d'iles alors connu sous ce nom, il y eut une grande représentation donnée en son honneur (mai 1777). D'abord parurent des hommes armés de massues, faites avec les branches vertes du cocotier; — ils paradaient un instant, puisse retiraient. Bientôt après, ils formèrent des combats singuliers. Un champion, sortant des rangs de son parti, allait provoquer par des gestes ceux du parti opposé. Les combats de boxe vinrent ensuite ; ceux-ci ne différaient que peu de ce qui se pratique en Angleterre. « Mais ce qui nous causa beaucoup de surprise, raconte le célèbre explorateur, ce

lA BOXE EN ANGLETERRE; . 65

fut de voir un couple de robustes jeunes filles s^avancer, et commencer à boxer, sans la moindre cérémonie, avec autant d'adresse que les hommes. L'engagement fqt dé ' courte durée, car au bout d'une demi-minute, Tune d'elles étaitjdéjà hors de combat. Celle qui remporta la victoire fut applaudie non moins chaleureusement que l'avaient ^té tout à l'heure les boxeurs du sexe fort. Nous manifestâmes quelque peu notre aversion pour cette partie du programme; ce qui n'empêcha pas deux autres femmes d'entrer en lice. Elles paraissaient pleines de feu; nul doute qu'elles ne se fussent distribué quelques bons coups, si deux . vieilles femmes ne les avaient séparées. Ce spectacle se passait en présence d'une assemblée d'au moins trois mille hommes qui faisaient cercle autour des combattants. La bonne humeur ne cessa de régner des deux côtés, quoique plusieurs des champions mâles et femelles eussent reçu des coups dont ils durent se ressentir longtemps après. » Cook ignorait sans doute que des combats de boxe féminine n^étaient pas chose rare en Angleterre, ainsi que le prouve une annonce relevée dans les journaux anglais, de i722, et reproduite par le Boxiana:

« Elisabeth Wilkinson, de Clerkenwell, ayant eu des mots avec Anna Hyfield, et voulant en obtenir satisfaction, l'invite à monter avec elle sur l'estrade, où elles boxeront ensemble ; chacune d'elles tiendra dans chaque nçiain une demi-couroune, et la première qui laissera tomber la pièce perdra la bataille. »

Voici quelle fut la réponse à ce cartel':

« Anna Hyfield, du marché de Newgate, ayant appris la résolution d'Elisabeth Wilkinson, accepte son défi et répondra de son mieux. Elle désire de son adversaire des^îoups qui portent. Pas de ménagements! Elisabeth Wilkinson n'a qu'à se bien tenir ! »

Page 1