‹ Merveilles de la force et de l'adresse: Agilité--souplesse--dextérité. LesChapitre 38 sur 61 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LES éCHASSES

es échasses en faveur à la cour de Bourgogne. — Bataille d'écliasses à ^amur. — Un poème sur les échasses. — Les landes de Gascogne. — Traversée du Niagara.

Est-il plus facile d'évoluer sur la glace avec des patins que sur le sol avec des échasses? C'est un problème que nous ne chercherons point à résoudre, et dont nous abandonnons la solution à ceux qui aimeraient à faire des études de gymnastique comparée ; tout ce que nous savons, c'est que Tusage de marcher avec des échasses date de fort loin et que, dans cette branche d'art, il s'est formé, comme dans toutes les autres, des sujets distingués dont l'histoire, à la vérité, n'a pas recueilli les noms, mais qui i^' en ont pas moins accompli des choses surprenantes, s'il est vrai que plusieurs ont dansé sur la corde roide, à la manière des funambules.

Les miniatures des manuscrits du moyen âge représentent plus d'une fois des gens se livrant à cet exercice, qui fut en grande faveur à la cour de Bourgogne. Dans les comptes de l'argentier de Lille pour Tannée 1516, à l'occasion de l'entrée du roi d'Espagne, depuis Charles V, dans cette ville, figure une somme de « VI sols donnés à un homme allant à grmdesescacheSy » qui suivait la cour en portant une bannière.

Namur, la ville du Nord, avait autrefois des combats

d*échasses. Comment ! des échasses à Namur? qui les y avait introduites? La nécessité, mère d'une foule d'inventions et de découvertes. Les habitants avaient adopté ce moyen- ingénieux, à cause des débordements fréquents de la Sambre et de la Meuse, qui les empêchaient de communiquer d'un quartier à l'autre et même d'une rue à une autre rue. Ce fut d'abord un besoin ; par la suife on en fît un amusement. Les Namurois avaient depuis longtemps des fêtes populaires consacrées aui exercices du corps, divertissements que les comtes de Namur encourageaient, afin de développer parmi la population la vigueur, l'adresse et Tagilité. Nous citerons entre autrès une certaine pyrrhique, qu'on appelait la Danse des sept Machabées, particulière à Namur, et qui s'exécutait au son. du tambour, chacun tenant par la pointe Tépée de son voisin.

Les combats d'échasses vinrent se joindre à ces jeux populaires. La lutte avait lieu dans l'origine entre les deux quartiers opposés, la ville vieille et la ville neuve, entre les Mélans et les Avresses, dénominations que les deux armées portèrent depuis l'origine. Quinze à seize cents jeunes gens, partagés en deux bandes, et divisés en brigades avec des costumes de couleur différente, s'avançaient les uns contre les autres au bruit des instruments militaires, tambours, fifres, cymbales et trompettes, montés sur des échasses de l'^jSO de hauteur. Le combat se donnait sur la grande place, vis-à-vis de Thôlel de ville. Les deux partis se rangeaient en ordre de bataille comme il arrive dans une armée régulière ; on renforçait les lignes à l'aide de quelques solides combattants, destinés à soutenir le premier choc ; il y avait même le corps de réserve pour porter secours sur les points menacés. Ces guerriers n'avaient à leur disposition aucune arme, il était défendu d'en porter; mais ils avaient leurs coudes,

et les coups qu'ils se donnaient échasses contre échasses pour désarçonner leurs adversaires.

Le croc-en-Jambe était admis; il entrait même comme élément principal dans celte sorte de combat, et chacun en usait largement. Les Namurois du moyen âge exceU laient, comme aujourd'hui les Bretons, dans Tart d'appliquer le croc-en-Jambe. Chez les anciens, les athlètes employaient aussi cet expédient; car dans la lutte, il importait de se rendre maître des jambes de son adversaire. C'est ce qui fait dire à Piaule, dans une de ses pièces (Pseudolus), en parlant du vin: « C'est un dangereux lutteur, car il s'attaque d'abord aux jambes. » Les Romains étaient passés maîtres en cet exercice ; une fois, ils furent obligés de combattre sur le Danube glacé, où les Jazyges le& avaient attirés, espérant les vaincre sur ce terrain glissant ; mais les soldats de Rome, appuyant un pied sur leurs boucliers qu'ils avaient jetés à terre, avec l'autre pied donnèrent le croc-en-jambe à leurs ennemis, qui,' « se piquant, ditXiphilin, de plus de légèreté que de résistance, ne purent soutenir l'effort des Romains ; il ne s'en sauva qu'un petit nombre. »

Cet étrange combat durait près de deux heures; on voyait les champions se porter de côté et d'autre ; se pencher à droite, à gauche, raser la terre, puis se relever d'un bond< Ce qu'il y avait de singulier, c'était de voir des femmes au milieu de la mêlée ; venaient-elles comme les Sabines, pour séparer les combattants? ou bien pour prendre part à la lutte? Ni l'un ni l'autre. Les mères, les sœurs, les femmes accompagnaient les champions sur le théâtre du combat, comme cela se pratiquait chez les anciens Cermains. Sans remplir un rôle actif dans la lutte, elles n'y restaient pourtant pas indifférentes, et animaient leur parti par des gestes, des cris, ou par leur simple présence ; marchant à pied derrière les combattants, elles

leur donnaient la main, quand ils étaient démontés, ponr qu'ils pussent enfourcher de nouveau leurs échasses, et veillaient, tendre sollicitude ! à ce qu'ils ne se brisassent point la tête contre les pavés ; parce qu'après tout, c'était un engagement vif, chaud, furieux, mais il n'était pas nécessaire qu'il en résultât mort d'homme. Pendant le cours de l'action, le drapeau de chaque parti flottait aux fenêtres deFliôtel de ville, et cette vue enflammait encore Fardeur militante des Mélans et des Avresses.

A Venise, au moyen âge, dans cette Guerra dei Pugni dont nous avons parlé ci-dessus, les femmes jouaient également un rôle. Elles paraissaient sur le terrain pour stimuler les combattants, les exciter de la voix et du geste. Dans une curieuse brochure du dix-septième siècle, écrite en latin, il est même question de discours que les matrones des lagunes adressaient aux combattants :

« Nous voici, chers époux ! Plût au ciel qu'il nous fût permis d'assister à cette lutte autrement que comme spectatrices ! Mais la pudeur et notre sexe le défendent ; car ce n'est pas la peur qui nous retient. Ah ! si nous pouvions vous communiquer notre ardeur, et si vous pouviez, en échange, nous prêter un peu de vos forces!... Qu'attendez-vous ? Allez, chers maris, et remportez la victoire M . . . »

Le combat des échasses était un des plaisirs les plus vifs des Namurois. Il se donnait pendant les fêtes du carnaval, ou dans certaines occasions solennelles, par exemple au passage des souverains, des princes ou des personnes de distinction que la ville voulait honorer d'une façon particulière. Ainsi le maréchal de Saxe fut, en 1 748, régalé d'un de ces tournois. Devant le vainqueur de Fontenoy, les jouteurs se piquèrent sans doute d'émulation^

* Pyctomachia Veneta ab ant. de Ville. Venetiis, Pinelli, 1634. 47 pages mi-4.

el r ardeur déployée fut extrême ; Maurice de Saxe disait : « Si deux armées qui s'entre-choquent montraient autant d'acharnement que la jeunesse namuroise, ce ne serait plus une bataille, mais une boucherie. »

Le plus fameux tournoi de ce genre fut celui de 4669, qui trouva son Homère en la personne du baron de Walef , le même que Boileau s'étonnait de voir rimer si bien pour un Flamand. En cetîe occasion, le rimeur n*avaitpas été inspiré; peut-être craignait-il d'encourir le reproche adressé par Boileau, son maître, à ces poètes :

Et sans force et sans grâces,

Montés sur de grands mots comme sur des échasses,

el , plus modeste, il disait :

Mille auteurs différents, au travers des hasards. Sont entrés devant moi dans le beau champ de Mars ; Je crains de ces sujets les communes disgrâces, Et j'écris simplement un Combat des Échasses.

Mais enfin il avait eu le tort manifeste de ne pas guînder sa muse à la hauteur de son sujet. Sa seule excuse était son âge, il n*avait que dix-sept ans; mais, en poésie, la jeunesse n'est jamais une circonstance atténuante.

. A la pointe de ces mêmes échasses, les Namurois avaient conquis naguère un privilège dont les Flamands surtout * , sont à même d'apprécier l'importance. A son entrée dans les Pays-Bas, l'archiduc Albert d'Autriche fut salué par le gouverneur de Namur, qui promit d'envoyer à sa rencontre deux troupes de guerriers, lesquels, « sans être ni à pied, ni à cheval, lui donneraient le spectacle d'une nouvelle manière de combattre... » Et Tarchiduc fut si charmé de ce spectacle, qu'il accorda l'exemption perpétuelle des droits sur la bière !

Un auteur que nous avons déjà plusieurs fois cité, Bon-

.net, raconte qu'il vit en Hollande, au di^-septième siècle, « un Chinois, monté sur des échasses aussi hautes que le toit des maisons, et qui allait annoncer .par la ville les jeux que sa troupe devait représeiitei*. »

En France, les landes de Gascogne sont la terre classique des échasses. Si ce mode ingénieux de transport leur faisait défaut, comment les habitants des Landes pourraient-ils circuler, à travers leurs vastes plaines? La nature du terrain n'y permet pas Fécoulement des eaux, qui séjournent sur le sol, formant des flaques croupissantes, des mares de plusieurs pieds de profondeur, impraticables au simple piéton. Une vieille chanson exprime naïvement celte difficulté d'un voyage à pied à travers les marécages de Gascogne :

Quand nous fûmes dedans les Landes,

Bien étonnés, Nous avions l'eau jusqu'à mi-jambes

De tous côtés.

Compagnons, nous faut cheminer,

En grand' journée, Pour nous tirer de ce pays

De grand' rosée.

11 e$t d'ailleurs bien nécessaire que les bergers soient un peu haut perchés afin de pouvoir surveiller leurs troupeaux, disséminés parmi les taillis et les bruyères. Aussi ' les Landais enfourchent-ils dés le matin leur rapide monture, qu'ils ne quittent que vers le soir. Pour chausser ces longues chaîiguées ou .rcanques^ ils s'asseyent sans plus de façon sur le manteau d'une cheminée Irès-élevée, sur un toit d'étable ou sur la fenêtre d'une grange. Ces échasses sont munies d'un fourchon, ou étrier, sur lequel pose le pied; l'extrémité inférieure est d'ordinaire enclavée dans un os, afin que le bois ne s'use pas trop vite par le frottement jou ne se brise point au contact des pierres. Elles

soat attachées à la cuisse, qui s'y emboite^ en partie, de façon pourtant à ce que les genoux soient libres et puis-' sent se plier à volonté. Le paysan landais est, en outre, armé d'un long bâton, dont il ne se sert point pendant la marche, mais seulement au repos, et comme appui quand il veut s'arrêter. 11 l'emploie également pour grimper à son perchoir, quand il se trouve en rase campagne, car il sait fort bien, même à pied, adapter ses échassesà ses jambes et se redresser prestement. Ainsi montés, les LanusquetSj Cùuziots, Cocozates ou Par eus (car ils portent ces différents noms), franchissent avec une agilité mer-, veilleuse murs de clôture, haies, buissons et larges fossés. Quelquefois, dans les provinces du midi de la France, on organise des courses d'échasses auxquelles les femmes même peuvent prendre part.

En 1808, lorsque Napoléon était à Bayonne, les Lanusquels donnèrent à l'impératrice Joséphine un échantillon de leur agilité. Avec leurs bottes de sept lieues, ils parcou. rurent la ville en quelques enjambées. Les femmes de la cour, qui se tenaient aux fenêtres, semblaient fort peu rassurées, et jetaient aux Lanusquets des pièces de monnaie que ceux-ci ramassaient à terre en courant, sans descendre de leur piédestal. De distance en distance, ils s'asseyaient à terre, puis se redressant soudain de toute leur hauteur, sans autre appui que leurs bâtons, reprenaient leur course furibonde.

M^is toutes ces prouesses pâlissent à côté du trait d'audace d'un Yankee de Stonington (Connecticut), qui avait parié de traverser les rapides du Niagara sur des échasses, et qui tint parole le 12 mars 1859.

Page 1