‹ Merveilles de la force et de l'adresse: Agilité--souplesse--dextérité. LesChapitre 37 sur 61 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Q^el jBsl l'inventeur du patin? — Amusements des habitants de Londres.

— Garcin , inventeur du patin à roulettes. — Amateurs allemands. — Le poète Klopstock et son goût pour cet exercice. — Gœthe guérit ses peines de ca?ur en patinant. — Ce qu'il pense de cet art. — Le paiin en Hollande, autrefois et aujourd'hui. — Courses de patineuses dans la Frise. — Régiment de patineurs Scandinaves. — Riflemen anglais. —

— Épisode de l'hiver de 1806. — Caractères écrits sur la glace avec de~s patins. — Preuves de l'impossibilité de ce prétendu tour d'adresse.

Heureux les climats où le plongeur peut, en n'importe quelle saison de Tannée, descendre au fond des abîmes î Mais, sous des latitudes moins fortunées, le temps, qui renouvelle les saisons, vient changer aussi nos habitudes^ nos plaisirs et nos exercices. L'hiver arrive avec son cortège de frimas ; les fleuves suspendent leur cours, et le patineur prend possession du domaine naguère exploré par le plongeur.

Quel est l'inventeur du patin? Je serais bien embarrassé de citer son nom; mais, à coup sûr, ce ne fut pas un habitant des pays de soleil. C'est une de ces inventions pour lesquelles personne n'est en droit de réclamer la . priorité; car le besoin, l'impérieux besoin les fait naître; il ne s'agit ensuite que de les perfectionner. Telle est aussi l'origine du patin.

Il traverse maintenant Tâge de fer ; mais à ses débuts, c'était simplement un os de mâchoire animale, — de cheval ou de vache, — façonné de manière à pouvoir glisser

sur la glace. Le British Mmeum, à Londres, conserve une paire de ces instruments primitifs. On en déterre encore de temps en temps, à Moorfields et àFinsbury; c'était sur ces terrains, jadis marécageux, que la jeunesse de Londres allait prendre . ses ébats pendant les mois d'hiver. Au douzième siècle, rapporte Fitz-Stephen , historien de Londres, ces marais étaient déjà fréquentés par déjeunes citadins chaussés de patins grossiers et munis de bâtons ferrés. Cette perche servait à double fin ; c'était surtout un soutien, mais elle devenait souvent entre leurs mains une arme avec laquelle ils s'attaquaient et se renversaient les uns les autres.

Le patineur moderne a rejeté cette espèce de béquille. 11 ne marche plus sur la glace, en prenant un point d'appui ; il s'y élance, il y vole, il y exécute des prodiges d'adresse et d'agilité. On trouve en Allemagne des amateurs qui sautent, en patinant, un espace de deux mètres, et franchissent deux ou trois chapeaux superposés, voire même de petits traîueaux à l'usage des dames. Le baron de Brincken, ancien page du roi de Westphalie, accomplissait tous les tours dont nous venons de parler.

Une des célébrités du genre, J. Garcin, inventeur du patin à roulettes, qui a fait merveille dans le ballet du Prophète et ailleurs, Garcin, auteur d'un petit livre que vous trouveriez difficilement aujourd'hui : le Vrai Patineur, ou principes sur Vart de patiner avec grâce (Paris, 1813, in-d2), célèbre ainsi les louanges de ces artistes :

Parfois il arpente la plaine Comme Éole dans ses fureurs, Parfois Zéphir de son haleine.

Semble le bercer sur des fleurs î

Le palmier a moins de souplesse, Les i^râces ont moins d'agrément.

Un trait lancé moins de vitesse Qu'un patineur en mouvement.

Aussi, quelle difficulté, même pour le poète, de saisir au vol ce tourbillon :

Sur le fer tranchant qui le porte, Que ne voyez-vous ses talents !

Il est divin; fl vous transporte.

A le dépeindre on perd son temps !

Ce sont les pays du Nord, on le comprend du reste, qui fournissent les plus habiles patineurs. Cet art compte en Allemagne de nombreux et fervents adeptes.

L'auteur de la Messiade^ Klopstock, s'y livra jusque dans sa vieillesse, avec une ardeur extrême. Altona le voyait courir sur la glace plusieurs heures de suite, essayant de rappeler un peu de chaleur dans ses veines refroidies par Fâge et le repos. Et ce plaisir, il n'en jouissait point en égoïste, il cherchait à le faire partager à d'autres ; il le chantait en des odes d'un lyrisme passionné. L'Allemagne. se moquait un peu de cet enthousiasme, qu'on trouvait déplacé dans un vieillard : « Quoi ! disait-on, le chantre du Messie, s'attarder à des plaisirs qui ne sont plus de son âge ! » Mais Goethe donnait raison à Klopstock. Lorsque ces deux poètes, l'un sur son déclin, l'autre à son aurore, se rencontrèrent pour la première fois, vous croyez peut-être qu'ils causèrent littérature, poésie, esthétique? Nullement; l'entretien roula sur cet art qui leur était familier, et grâce auquel « on parcourt le cristal durci des eaux sur des semelles ailées, pareilles à celles des dieux d'Homère. »

Goethe n'avait pas toujours pratiqué cet exercice. Le goût du patin ne s'était développé chez lui qu'assez tard et dans des circonstances singulières. Le poète venait de rompre sa liaison avec la jeune Friederique de Sesenheim. Cette idylle, à peine ébauchée, avait laissé dans son cœur d'amers regrets. Mécontent de

PATiaS ET PATINEUR lui-même, car il avait en cette ciiv reproches à se faire, Goethe se tro ces crises où l'homme ne sait comm tdmee qui l'obsèdent. 11 cherchait d corps quelque dérivatif à ses peine:

Juif errant, il allait, au milieu de la pèle, de Francfort â Darmstadt, de Da entonnant son lied du Voyageur pende devers Sturmlkdj, tandis que la rafal sage. Mais il avait beau s'épuiser e faire des armes et d'autres esercict pouvait calmer le trouble de son âme.

aussitôt

Le chagrin monte en croupe et galoi

Ce fut alors que ses amis l'entraîné lui enseignèrent la science du patineu ïérance et de volonté, l'élève devin chanté par KIopstock. Cette activité lu qu'elle changea le cours de sts idées.

à KIopstock qu'il devait, quoique indii formation morale, et certain matin d froid s'annonçait clair et pur, il saut et touten chaussant ses palins, récitait les vers du poète allemand :

f Pénétré de cette gaieté joyeuse que de la santé, je vais parcourir au loin Comme un Ijeau jour d'hiver qui com nature une clarté paisible! qu'elle e glace que la nuiL a répandue sur les ei

On reconnaît bien là l'imaginatioi Allemands. Ces souvenirs'de jeune!

ifimais de l'esprit de Gœtlie ; et plus ta

ses Mémoires^ il en parlait encore avec un enthousiasme que Tâge n'avait point affaibli : « C'est avec raison, s'écrie-t-il, que Klopstock a vanté cet emploi de nos forces, qui nous remet en contact avec l'heureuse activité de l'enfance, qui pousse la jeunesse à déployer sa souplesse et son agilité, et qui tend à reculer l'inertie de Fàge. Nous nous livrions à ce plaisir avec passion. Une journée entière passée sur la glace ne nous suffisait pas, nous prolongions encore cet amusement fort avant dans la nuit ; car si les autres exercices trop répétés fatiguent le corps, celui-ci semble lui donner plus de souplesse et de vigueur.

« La lune, sortant du sein des nuages, et répandant sa douce clarté sur les champs couverts de neige, — l'air de la nuit, qifi s'avançait vers nous en murmurant, — les éclats de la glace, pareils à ceux du tonnerre, quand elle craquait sous nos pieds , — nos mouvements précipités, tout nous rappelait la mnjesté sauvage des scènes d'Ossian.

u Nous déclamions tour à tour une ode de Klopstock, et quand nous nous réunissions au crépuscule, nous faisions résonner dans l'aîr les louanges du poète dont le génie avait encouragé nos plaisirs !

« Comme les adolescents qui, malgré le développement de leurs facultés intellectuelles, oublient tout pour les simples jeux de l'enfance, dés qu'ils en ont une fois repris le goût, nous semblions, dans nos ébats, perdre entièrement de vue les objets plus sérieux qui réclamaient notre attention. Ce furent pourtant cet exercice et l'abandon à des mouvements sans but qui réveillèrent en moi des besoins plus nobles, trop longtemps assoupis, et je dus à ces heures qui semblaient perdues Féclosion plus rapide de mes projets poétiques. »

En Hollande, le goût du patîn est encore plus développé qu'en Allemagne. L'hiver, on voit des marchandes courir

PATINS ET patineurs: ' 241

sur la glace, pour porter leurs denrées à des distances considérables ; elles tricotent, tout en patinant ; quelquesunes ont la pipe à la bouche ; toutes portent sur la tête un vase ou un panier contenant leur marchandise. Jamais ces Perret tes hollandaises n*ont fait de faux pas ni renversé leur lait sur la neige.

Dans une des provinces les plus curieuses du pays, en Frise, presque toutes les villes établissent des courses de patineurs. Il serait impossible d'habiter cette province si Ton ne savait se servir du patin; autrement il faudrait se condamner à garder la chambre durant plusieurs mois d'hiver. Pour les Frisons, cet exercice est moins un amusement qu'une nécessité. Les deux sexes patinent plus qu'ils ne marchent. A peine un enfant peut-il se tenir sur ses jambes, qu'on adapte à ses pieds cette chaussure de fery et ses parents lui apprennent la manière de s'en servir. A dix ans, le bambin est déjà de belle force ; mais ce n'est qu'entre vingt à trente qu'il devient un artiste consommé. Dès lors il pratique cet exercice jusqu'à son extrême vieillesse. Les paysans de la Frise ont habituellement un air lourd et gauche ; mais on reste confondu de l'agilîté, de la grâce et de la vélocité qu'ils déploient en glissant sur le miroir uni de leurs canaux, parcourant en quelques minutes des espaces considérables. Il fauf avoir été témoin de ce spectacle pour y croire.

L'hiver, qui, par tous pays, engourdit les membres et rend les hommes plus sédentaires, produit sur les Hollandais un effet diamétralement opposé. Le froid les dégourdit, les chasse dehors et les met en belle humeur.*Une telle transformation dans le caractère national frappe tous les étrangers. L'auteur des Le/ires sur /a Hollande^, Pilati, signalait déjà ce singulier phénomène au dix-huitième

La Haye, 1780. 2 vol. in-12.

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f siècle. 11 admire la niétamorphose produite par' la gelée '. sur la constitution physique des habitants, « êtres pesants, massifs, roides pendant tout le reste de l'année, » devenus «f tout à coup mobiles, dispop, agiles, lorsque les canaux sont pris. » Le voyageur se demande quelle en est la raison, s'il faut l'attribuer au soleil qui, élevant peu de vapeurs en ce temps de Tannée, contribue à rendre Tair plus pur, moins chargé de parties hétérogènes. Mais qu'importe la raison? Le fait curieux à constater, c'est que les mêmes individus qui se remuent avec peine pendant la belle saison, s'agitent tout à coup, dès que la neige couvre la terre, courant, sautant, dansant sur la glace. On voyait alors de dignes bourgeois voyager sur leurs patins d'une ville S l'autre, et même d'une province à une autre province. Au dix-huitième siècle, les plus habiles allaient de Leyde à Amsterdam en cinq quarts d'heure, et même en une heure, le trajet étant de six lieues. C'était à faire mourir de honte le coche et la patache. Dans un ouvrage qui date de cette époque, les Délices de la Hollande (Amst., 1697, in-12), il est parlé d'un père qui parcourut plus de 40 lieues en un jour, pour se rendre auprès de son fils qui, sans ce prompt avertissement, se trouvait en danger de mort. Un autre avait parié avec un de ses amis qu'il ferait plus vite 3 lieues sur la glace que l'autre une lieue et demie sur le meilleur de ses chevaux; l'ami n'osa s'y risquer. Les Hollandais, dit le même auteur, sont comme les oiseaux dans l'air ; ils volent plus qu'ils ne marchent. En ce temps-là, les paysans se tenaient si fermes sur leurs j patins qu'ils couraient avec des paniers pleins d'œufs sous leurs bras sans en casser aucun.

Et les enfants î Pilati les avait bien observés. Ces bons fl gros marmots joufflus, qui, couchés par terre, ne se dérangeaient même pas pour laisser passer un carrosse, aimant mieux se faire égraser que de bouger de place,

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comme ils prenaient leur revanche sur les canaux geUs ! Ce qui faisait dire à notre touriste : « Ces courses sur la glace sont le carnaval des Hollandais, leurs fêtes, leurs opéras, leurs bals parés et masqués, leurs débauches. Aussi, dans cette saison où quantité de monde se ruine ailleurs, toute leur dépense se réduit à une paire de patins, dépense qu'ils font une ou deux fois dans leur vie... »

De nos jours, on peut observer le même contraste chez les paysans de la Frise. 11 suffit, après les avoir vus ^^ux temps chauds, de les revoir pendant la saison mauvaise et d'assister à leurs exercices, aux courses qui ont lieu sur les larges canaux dont le pays est sillonné. Des lattes de bois, rangées à la file, sont posées sur la glace pour séparer les concurrents, qui, dans Tardeur delà lutte, pourraient s'enlre-choquer et se renverser. Le terrain, étant . quelquefois plus favorable en deçà qu'au delà de la ligne de démarcation, les patineurs doivent, à chaque tour, changer de côté. La lice est fermée aux deux extrémités par de grandes cordes qui barrent toute la largeur du canal, sur les bords duquel se presse une foule joyeuse. Les prix consistent en objets d'une assez forte valeur ; mais pour obtenir une de ces récompenses, il faut avoir été vainqueur 60 cru 80 tours.

Les courses oîi les femmes luttent entre elles de vitesse sont beaucoup plus curieuses que celles des hommes. Les jeunes gens de la localité se disputent l'honneur d'attacher le patin aux pieds de ces intrépides Frisonnes ; c'est une faveur très-recherchée, qui se paye par un baiser. Si la force manque à ces Atalantes du Nord, en revanche, elles ont la grâce ; elles ne dévorent pas l'espace aussi rapidement que les hommes» mais elles le parcourent avec plus de légèreté.

' Dans les pays septentrionaux, on fait depuis longtemps servir le patin à l'art militaire. Le sol étant pendant une

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partie de l'année couvert d'une neige épaisse, il a bi^ai fallu que les troupes, ou du moins plusieurs corps deiroupes fussent pourvus de cet équipement, sous peine de ne pouvoir exécuter durant plusieurs mois des exercices et des manœuvres indispensables. Les soldats hollandais se livrent sur la glace à toutes les évolutions de leur métier; mais c'est en Norvège principalement qu'on a jugé nécessaire de former un corps spécial qui porte le nom de régiment des patineurs. Les hommes faisant partie de cette troupe sont munis du patin en usage dans le Nord, deux morceaux de bois de sapin minces et effilés, assujettis au pied par des courroies en cuir et dont Textrémité supérieure, un peu courbe, est retroussée à l'instar des souliers dits à la poulaine. Le patin gauche est plus court que celui de droite. Ainsi chaussés, les soldats descendent les pentes abruptes avec une vitesse incroyable, le^ remontent de même, franchissent les rivières et les lacs, et s'arrêtent tout à coup au moindre signal, même au milieu de la course la plus effrénée. Pour faciliter cet arrêt instantané, les patineurs du régiment de Norvège portent un long bâton ferré, semblable à celui dont les voyageurs, en Suisse et dans les Pyrénées, sont obligés de se servir pour gravir les pics et les glaciers. Ce bâton, qui s'enfonce profondément dans la neige, les aide dans toutes leurs manœuvres, soit qu'ils veuillent se mettre en marche, soit qu'ils veuillent accélérer ou ralentir leur course; c'est enfin leur point d'appui, quand il s'agit de faire feu. L'armement de ce corps est fort simple : il consiste en un fusil léger suspendu sur l'épaule par une courroie, et en une épée-poignard ; mais ils manient ces deux armes très-aisément et font l'exercice sur la glace en courant avec une dextérité dont tous les étrangers sont surpris.

Les Anglais ne voudraient pour rien au monde rester en arrière des autres peuples. On a vu, dans le Lincoln-

PATINS et patineurs. • 247

shire, un corps dé riflemen, volontaires qui se sont organisés, comme on sait, sur tous les points du pays^ pour contribuer, en ca^ de besoin, à la défense du territoire ; on a vu, dis-je, ces francs-tireurs chausser tout à coup le patin pendant un hiver rigoureux (décembre 1860) et faire leurs exercices sur la glace aussi parfaitement que sur le champ de manœuvre.

Il peut être, en effet, fort utile, en temps de guerre, de savoir se tenir et se diriger sur la glace.

« Dans le précoce hiver de 1806, après la bataille dléna, le maréchal Mortier recevait Tordre de l'empereur de s'emparer sans retard des villes anséatiques.

a L'officier d'état-major, à qui nous tenions de très-près, chargé de transmettre cet ordre, se trouvait à Tembou- •chure de TElbe, qu'il fallait passer et qui, en cet endroit, n'a pas moins de 12 kilomètres de largeur. Il s'agissait de trouver un pont. C'était un détour à faire de 35 kilomètres en descendant et autant pour revenir de l'autre côté, à peu près en face du point de départ. Cet officier, comprenant la valeur du temps en pareille circonstance, ne balança pas à prendre une résolution qui aurait pu lui devenir funeste. 11 se procura des patins, franchit rapidement l'espace qui le séparait de l'autre rive, et parvint par ce moyen ingénieux et hardi à la fois à remettre la dépêche dix heures plus tôt qu'il n'eût pu le faire par la route ordinaire^. »

Le lecteur va peut-être nous demander pourquoi nous n'avons pas encore parlé de ces tours d'adresse qui consistent à tracer sur la glace, avec le tranchant de l'acier, des figures régulières et variées, des dessins représentant des oiseaux ou des portraits, et enfin à écrire son nom en lettres fines et lisibles. Quand on parle des traits extraor-

^ Physiologie du j^otineur, ou définition complète des principes,., Pai'is, 1862, in-12. — L'ouvrage est anonyme.

y:r : • 1^8 FORCE ET ADRESSE.

dinaires exécutés à Taide du patin, c'est celui-là qu'on jirésente toujours en première ligne.

On cite un habitant du Nord, un Suédois, qui, porté

sur ses patins comme sur des ailes, dessinait d'un seul

' pied, en courant, des portraits qui, pour la ressemblance^

>ne valaient pas sans doute une image photographique,

mais qui brillaient par la pureté et la netteté des lignes.

On assure en outre avoir vu, sur un large bassin, une jeune dame accepter le défi d'une correspondance au patin, et en quelques minutes, une demande et une réponse furent tracées avec une élégance de forme digne d'une main qui écrirait avec un diamant sur une vitre. Le fameux chevaHer de Saint-Georges, d'une adresse merveilleuse dans tous les exercices du corps, était, dit<on, un de ces habiles qui signent leur nom sur la glace avec une lame de patin.

d J'ai vu, dit un auteur anglais, déjà cité par nous plusieurs fois, J. Strutt, — j'ai vu sur la rivière de Hyde-Park, quatre patineurs danser un menuet avec autant de désinvoiture et d'élégance que s'ils avaient marché sur le parquet d'une salie de bal ; d'autres tournant et manœuvrant avec adresse, traçaient sur la glace les lettres de l'alphabet, l'une après l'autre. »

Eh bien, ce tour, qui semble étonnant, est tout simple, quand on y regarde de près, et s'explique naturellement ; ou plutôt ce n'est pas un tour d'adresse. Celui qui du rivage regarde le patineur est trompé par ses sens ; il n'a devant lui que de la glace, et pourtant il ny voit que du feu : c'est de sa part illusion d'optique. Tracer des lettres sur la glace quand on a un pied en l'air est chose totalement impossible. Écoutons à ce sujet les autorités: m Quelques-uns disent avoir vu des patineurs extraordinaires faire toutes les figures possibles avec des patins, même écrire leur nom comme à la main. 11 est essentiel

iâi'

que je dise à mon tour que cela ne se peut pas ; que ceux qui avancent un pareil fait ont cru voir ce qu'ils racontent, à peu près comme d'autres sont certains d'avoir vu un escamoteur poser une balle sous un gobelet, et de Tavoir vu enlever de là sans y toucher, malgé leur attention contre la surprise, ce qui prouve qu'on ne devrait pas toujours s en rapporter à sa vue ou plutôt à son imagination.

« En effet, pour écrire son nom, il faut au moins deux élans ; et Ton ne peut reprendre ce second élan sans poser le pied qui n'a pas tracé la première lettre. C'est donc un mensonge ou une erreur de dire qu'on peut écrire couramment quelque chose sans le secours de l'autre pied, dont on a besoin soit pour son élan, soit pour marcher en commençant chaque nouvelle lettre... »

Ainsi parle le maître que nous citions tout à l'heure, J. Garcin. Son explication est concluante : il est impossible de tracer des caractères avec le patin, quand on tient un pied en l'air, parce qu'il faut nécessairement un point d'appui. Ce point d'appui doit être l'autre pied'; or, si ce pied pose par terre, il n'y a plus aucune difficulté. Tout le monde peut en faire autant; ce n'est plus un tour d'adresse, mais simplement un jeu puéril. C'est ce qu'un autre amateur a formulé nettement dans un traité récent, mentionné plus haut, — traité publié, je crois, à l'occasion des essais qui furent tentés dans les dernières années, même en haut lieu, pour ranimer à Paris le goût et la pratique du patin : « La seule manière d'écrire son nom sur la glace, c'est de prendre un point d'appui sur un pied, puis, avec le talon pointu du fer de l'autre, tracer sur place, comme avec un stylet, de petites lettres à volonté. » — « En effet, ajoute l'auteur, non-seulement une suite de lettres ne peut se tracer correctement, mais une seule même ne saurait s'exécuter d'une manière satisfaisante. On comprendra que cette lettre doit être précédée

d'un élan, puis suivie d'un autre coup de patin après Tavoir achevée, de sorte que toute ces lignes inextricables se mêleraient et se croiseraient de manière à être méconnaissables. D'ailleurs, tous les coups de patin sont symétriques et circulaires ; comment alors rompre brusquement leurs contours par des figures qui s'écarteraient de celte règle invarible ! Ce qu'il y a de bien certain, c*est que personne n'a obtenu ce tour de force, si souvent, si coraplaisamment cité. La simple connaissance théorique de l'art du patin suffit d'ailleurs pour faire rejeter cette vieille •histoire avec tant d'autres préjugés... »

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