‹ Merveilles de la force et de l'adresse: Agilité--souplesse--dextérité. LesChapitre 48 sur 61 · LES ARCHERS ANGLAIS · texte numérisé non relu

LES ARCHERS ANGLAIS

L'arc en Angleterre. — Par qui fut-il importé ? — L'arc long des conquérants. — Richard Cœur de lion. — Une pelote d'aiguilles, — Le siège du château de Chalus. — Mort du roi Ricllard. — Qui l'a tué:> — Les rois d'Angleterre. — La reine Victoria. — Les archers du pays de Galles. — Le centaure. — Flèches incendiaires. — Comparaison entre les anciens et les modernes. — L'ambassadeur turc à Londres. — Le musée de la Société des toxophiles.

L* Angleterre, en effef, avait des archers d*une adresse remarquable^ Depuis quelle époque Tare était-il en usage dans l'île? On prétend que les indigènes en doivent la connaissance à Jules César et aux troupes romaines. Cependant il se pourrait que Tare n'ait été introduit en ce pays que par les pirates Scandinaves, qui s'en servaient avec un certain succès, comme nous rapprennent les chants des scaldes ou poètes du Nord. Les anciens manuscrits représentent souvent des archers saxons ; Tare qu41s portent présente une particularité qu'il faut signaler : la corde n'y est pas assujettie exactement à l'extrémité du bois. Cette disposition était-elle plus commode et plus avantageuse que l'autre, c'est-à-dire que celle où la corde se fixe aux deux points extrêmes de l'arc? Aux hommes du

* A consulter, sur ce sujet, les ouvrages suivants : Anecdotes of archery, by E. Hargrave. York, 1845, in-S*». — The book of archeryj by G. Hansard. London, 1841, in-8<». — ToxophiluSy by Roger Ascham. Nouv. édit., dans ^es Œuvres complhles "^uhl. par le D' Giles. (London. 1864-65. 4 vol. in-12.) Dans la Libraryofoïd authors, — TheBritish a^^my, by sir D. Scott. Ibid. 1868. 2 vol. in-8.

é Zm FORCE ET ADRESSE.

métier de décider la question. Ce fut seulement à la bataille d'Haslings que les Saxons apprirent à connaîlre à leurs dépens les effets meurtriers de Tare, non plus de Tare court et massif tel qu'ils le taillaient, mais du long^ bowy de cet instrument long et effilé dont les envahisseurs savaient tirer si bon parti. A la première décharge des flèches lancées par les troupes normandes, il y eut une panique étrange et terrible parmi les insulaires, et comme une seconde bataille entre eux, non moins sanglante que la mêlée avec Tennemi ; car ils s'imaginaient que ce dernier était déjà au milieu dt leurs rangs.

Les Saxons devinrent bientôt aussi bons tireurs d*arc que leurs maîtres. Après la bataille d'Hastings, un désarmement général eut lieu ; mais Guillaume le Conquérant, en profond politique qu'il était, permit aux vaincus de toute condition de porter et d'employer celte arme si simple. L'arc passa dés lors entre les mains du peuple, qui s'y attacha comme à un ami, qui en fit son compagnon inséparable. Sous le rapport de l'adresse, le Saxon ne voulait pas rester en arrière du Normand. Quelque temps après la conquête, l'arc long se voyait partout dans les châteaux et dans les cottages, il occupait la place d'honneur au-dessus du foyer ; les gentilshommes campagnards, les ijeomen, le portaient comme on porte aujourd'hui le fusil de chasse, quand ils parcouraient leurs domaines. Bref, depuis le prince jusqu'au dernier des sujets, c'était l'arme favorite, l'arme nationale.

Guillaume était, pour sa part, un archer de première force, et, peu de gens eussent été capables de tendre l'arc dont il se servait. Richard ^^ sous le règne duquel vivait l'habile tireur dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, fit en terre sainte des prouesses avec ses archers. 11 s'exposait aux périls de gaieté de cœur. On le vit un jour, à Jaffa, fondre avec une très-faible troupe et dix chevaux seulement, sur un corps de 15,000 cavaliers

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musulmans, et se jeter résolument au milieu de leurs escadrons. Le roi fut en un instant couvert de flèches, qui par un miracle inouï ne lui firent aucun mal; il put regagner son camp sain et sauf. 11 y rentra, dit un chroniqueur, k semblable à une pelote couverte d*aiguilles. * Mais le monarque anglais finit par être victime de son imprudence. Une flèche mieux dirigée et plus meurtrière que lès traits des archers sarrasins, vint à bout de ce cœur de lion. Le coup, il est vrai, ne partait pas d'un arc ; mais d'une arbalète. Pour la victime le résultat était le même. Richard, comme on sait, avait mis le siège devant le château de Chalus, en Limousin, où venait d'être dédouvert un trésor, dont il réclamait la possession en sa qualité de seigneur suzerain. AdhémarV, vicomte de Limoges, son vassal, refusait de lui livrer le tout, mais consentait à partager avec lui. Le roi exigeait la somme entière. En faisant le tour des remparts (26 mars 1199), il fut atteint à l'épaule gauche par un trait qu'on croyait empoisonné. Richard voulut arracher lui-même la flèche de sa blessure; mais le bois seul céda sous ses efforts, le fer resla dans la plaie, qu'il envenima. En cette circonstance, le prince avait avec lui, comme toujours, son fidèle compagnon Hercàdier, chef de routiers, bandes mercenaires qui se mettaient à la solde du premier aventurier venu. C'était l'ami, l'inséparable de Richard; ils voyageaient ensemble, ils combattaient l'un à côté de l'autre; les lettres écrites de France par Richard aux grands de son royaume contiennent toujours un mot d'éloge à l'adresse de Mercadier. Ce fut lui qui releva le prince blessé, qui le fit panser par son médecin, et, dans l'absence du chef, dirigea l'assaut; la place fut prise, et la garnison pendue, à l'exception d'un seul homme, l'arbalétrier par qui Richard avait été mortellement frappé. On lui réservait une mort plus cruelle. Cependant le roi, sentant sa fin pro-

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chaiiie, inclinait à des sentiments plus humains que ne comportait son caractère habituel; avant de mourir, il voulut voir son meurtrier.

— Quel mal t'avais-je fait? lui demanda-t-il.

— Quel mal? répondit l'arbalétrier. Tu as tué mon père et mon frère, et maintenant tu fais préparer mon supplice; mais ordonne de moi ce qu'il te plaira, je souffrirai avec bonheur, si lu péris toi-même; j'aurai vengé le monde de tous les maux que tu lui as faits.

— Je te pardonne, dit le roi.

Le jeune homme refusait sa grâce.

— Tu vivras malgré toi, répondit Richard, pour être un témoignage de ma clémence.

/ En effet, il lui fit enlever ses chaînes et compter cent sous de monnaie anglaise, puis le remit en liberté. Cette conduite du roi d'Angleterre prouve qu'il savait apprécier les talents d'un confrère, bien qu'il les payât de sa vie. Mais les intentions généreuses du prince ne furent pas remplies ;.Mercadier retint l'arbalétrier, qu'il fit écorcher vif, puis attacher à un gibet.

Comment s'appelait le meuririer de Richard? les historiens ne sont pas d'accord sur ce point, et désignent différents noms : Bertrand de Gourdon, adopté généralement, est celui qui figure dans tous les manuels d'histoire el les recueils d'ana; — Gui, Pierre Bazile, et enfin Jean Sandraz. On croit aujourd'hui que c'est plutôt à Pierre Bazile qu'il faut faire honneur du coup d'adresse qui causa la mort de Richard Cœur de Mon. Pierre de Gourdon, à la vérité, pourrait en être l'auteur; en tout cas, ce n'est pas lui qui pour ce fait aurait été écorché vif par ordre de Mercadier, puisqu'on le retrouve quelques années après, prêtant serment entre les mains de Philippe Auguste pour la seigneurie de Gourdon. Ce qui peut avoir induit en erreur les historiens, c'est qu'ils attribuent à

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l'intérêt personnel la vengeance de Mercadier ; Bertrand de Gourdon appartenait à une famille noble que le chef des routifers avait frustrée de ses biens.

D'autres souverains d'Angleterre ne furent pas moins passionnés pour le tir de l'arc. Henri VII se livrait souvent à ce divertissement; ses deux fils, le prince Arthur et son frère, qui fut plus tard Henri VIII, marchèrent sur ses traces et devinrent d'excellents archers. Le premier se mêlait souvent aux exercices de tir de la compagnie des archers de Londres, à Mile End, et c'est en souvenir de son adresse remarquable, que tout bon tireur portait le nom d'Arthur. Le capitaine de la corporation était même honoré du titre de prince Arthur, qui fut, quelques années après, sous Henri VIII, remplacé par celui de duc de Shoreditch. Voici dans quelles circonstances. Le roi, très-habile tireur, comme on Ta vu plus haut, avait un jour organisé une partie à Windsor ; un citoyen de Londres, nommé Barlow, qui habitait Shoreditch, se glissa parmi les invités et les éclipsa tous par son adresse ; le prince en fut si charmé qu'il lui conféra par plaisanterie le litre de duc de Shoreditch., que la compagnie des archers d'Angleterre s'appropria depuis lors.

Parmi les autres rois qui cultivèrent avec succès le tir de l'arc, on cite encore Edouard VI et le malheureux

Charles P''. Les femmes, qui ne veulent rester étrangères à aucun art, et qui, du reste, ont d'illustres ancêtres dans la Diane chasseresse et dans les Amazones, les femmes s'adonnaient également à cet exercice mascuhn. La princesse Marguerite, fille de Henri VH, et la reine Elisabeth, maniaient l'arc fort dextrement. Celle princesse (je parle d'Elisabeth) se trouvant chez lord Montecute, au château deCowdrey (comté de Sussex), sortit un matin (17 août 1571) pour se promener à cheval dans le parc; elle vit tout à coup sortir du bois une nymphe qui lui présenta,

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non un arc, mais une arbalète; la princesse, qui savait ég;alement manier les deux instruments, s'en servit pour tirer contre une troupe de daims, dont iroii ou quatre tombèrent sous ses coups.

La reine Catherine de Portugal, femme de Charles II, ne pratiquait peut-être pas elle-même le tir de l'arc (cai* au dix-septième siècle, c'était une arme bien délaissée) ; mais elle favorisait la Société des archers de Londres de tout son crédit. Aussi, pour témoigner leur reconnaissance, ceux-ci lui offrirent, en 1 676, une coupe en argent portant cette inscription : Les archers à la reine Catherine.

On aurait pu en offrir autant à la reine Victoria, qui, dans sa jeunesse et au commencement de son règne.

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observa fidèlement cette tradition de ses ancêtres.

Si les souverains et les souveraines d'Angleterre s'exerçaient avec tant d'ardeur au tir de l'arc, c'était peut-être moins pour satisfaire leurs goûts personnels que poyr flatter ceux du peuple; la dynastie n'aurait pu resler indifférente à cette tendance nationale.

-La prédilection des Anglais pour cet exercice élart bien connue, et leur habileté passée en proverbe.

m manuscrit du quinuéine siècle, s. (i^ott. Libr., JuUus E. 4.)

Les habitants du pays de Galles (VVelslimen) l'emportaient sur tous les autres par leur adresse. (Jèrald de Bary (GiraldusCambrensis), écrivain dudouziéme siècle, raconte que leurs flèches transperçaient des portes en cliêne, de quatre doigts d'épaisseur ; il cite même un cavalier cloué sur la selle de son cheval par deux flèches galloises, qui

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lui avaient percé les flancs, et dont chacune sortait par la hanche opposée. Au reste, ce n'est pas, ainsi que nous le montrerons plus loin, le seul exemple d'un cavalier devenu centaure malgré lui, et cloué par un rude coup de flèche à l'arçon delà selle.

Quant aux archers qui servaient dans l'armée anglaise, tout le monde a oui parler de leurs exploits ; plus d'une fois nous éprouvâmes leur adresse à nos dépens, notamment à la bataille de Crécy (1346). Les arbalétriers génois engagés par la France ne purent lutter contre ces redoutables

tireurs. Au commencement de l'action, survint une forte averse; les cordes des arbalètes, détendues par l'humidité, ne produisaient aucun efTet, tandis que les arcs longs dont les Anglais étaient munis ne paraissent pas avoir souffert beaucoup de ce contre-temps, ce qui tenait peutêtre aux précautions prises par les archers et au soin parn ticulier qu'ils avaient de leurs armes. Carew, dans son

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Histoire du Comouailles (Survey ofCarnwaU, 1602), vante l'adresse des archers de celte province, qui se servaient de flèches d'une aune de long, portant à 24 fois 20 pas de dislance, et traversant une armure de trempe ordinaire ; il parle d'un cerLain Robert Arundell, que « j'ai connu, dit-il, et qui tirait avec la main gauche, voire même derrière sa tête. 11

Gardons-nous d'oublier les flèches incendiaires, décochées par d'habiles archers de cette nation, et qui répan-

• Fioclies Incendioires. — D'après Touïrage de Th. Smjlh ; Arl of giiBnery, ^ndon, 1643.)

daient l'incendie en même temps que la mort dans les endroits où elles passaient.

Au reste, si l'on voulait mettre en parallèle les arcliers du moyen âge et ceux des temps modernes, on serait frappé de l'énorme supériorité des premiers, et tenté de supposer que les historiens ont beaucoup exagéré leurs prouesses. Ainsi, les archers anciens liraient à des portées

considérables, et qui nous paraissent même fabuleuses aujourd'hui. Leur tir à distance moyenne accusait une très-grande précision. Une Ordonnance de Henri VU! (acte 33® de son règne) enjoint aux jeunes gens qui atteignent Tâge de vingt-cinq ans et qui s'exercent à tirer de Tare, de ne le faire qu'en se plaçant au moins à une distance de 220 yards ^ On trouvera sans doute que ces affaire-là ne regardaient point le gouvernement, et qu'il aurait mieux fait de ne pas s'en mêler ; mais, à cette époque, la royauté se croyait le droit de tout réglementer. Quoi qu'il en soit, une cible étant donnée, jamais personne, chez les modernes, n'eût atteint à cette distance de 220 yards; les archers d'aujourd'hui, en tirant au blanc, ne dépassent jamnis 80 à 100 yards.

M. Strult suivit par curiosité les exercices du tir à Tare qui se faisaient dans les environs de Londres au conmienceraent de ce siècle. Eh bien, il affirme être resté souvent des heures entières sans avoir vu toucher une seule fois le cercle doré qui formait le centre de la cible. La chose arrive pourtant quelquefois, dit-il, mais si rarement, que c'est au hasard 'qu'il faut l'attribuer, et non à l'adresse du tireur.

Cependant, M. Strutt lui-même cite un fait qui vient infirmer plusieurs de ses allégations. En 1795 ou 96, la Société des amis de l'arc (Toxophile Society) tenait un grand meeting, près de Bedford-Squarc. L'ambassadeur turc à Londres s'y était rendu pour assister et prendre part aux exercices. Mais l'enceinte lui paraissant trop ' étroite pour un tir à longue portée, il franchit la clôture et déploya son adresse en rase campagne. « Je le vis, dit l'auteur, décocher ses flèches à une distance qui était le double de la longueur de l'enceinte; l'un de ses traits porta même à 480 yards. »

* Le yard = C»,Q14.

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Les ancêtres de Robin Hood, William Cloudesly et ses compagnons, n'avaient pas tiré si loin; mais il ne faut pas oublier qu'ils tiraient avec précision contre un but déterminé, tandis que le diplomate en question tirait au hasard. L'arc de l'ambassadeur turc a été conservé dans le musée de la Toxophile Society, où les amateurs peuvent aller le voir. L'instrument est en corne; les projectiles ont la forme des carreaux d'arbalète, avec une lête ronde en bois.

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