‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 17 sur 104 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'élecleur de Saxe, Auguste II. — Un fantôme allemand. — Ce qui tombe par terre n’est pas toujours ce qu’on a jeté par la fenêtre. — Les chambellans de l’empereur du Brésil. — Un bain pris à conire-ccmir. — Maurice de Saxe. — Mademoiselle Gauthier, de la Comédie-Française. — Assiette roulée en cornet. — L’ancienne noblesse. — Le jeu du quintain.— Le manoir du comte de Foix. — L’historien Froissarl. — La fête de Noël. — L’Ane enlevé à la force du poignet. — L’homme après l’âne. — Le coup de Jarnac.

Une nuit que Joseph I®'’, empereur d’Allemagne, alors, simple roi des Romains, dormait dans ses appartements au palais de Vienne, il fut brusquement réveillé par un bruit insolite. 11 lui sembla qu’on entrait dans sa chambre, et il crut d’abord à une méprise de la part d’un de ses domestiques. Mais il s’aperçut bientôt que le bruit se rapprochait, et distingua nettement un son de chaines traînées sur le sol. Tout à coup retentit une voix formidable : « Joseph, roi des Romains ! je suis une àme qui endure les peines du purgatoire. Je viens te trouver de la part de Dieu pour t’avertir de l’abîme où tu es près de tomber, par tes liaisons avec l’électeur de Saxe. Renonce à son amitié, ou prépare-toi à la damnation éternelle. » Ici le bruit des chaînes redoubla et le fantôme continua en ces termes : « Tu ne me réponds point; Joseph? seraistu assez malheureux pour résister à Dieu? L’amitié d’un homme est-elle plus précieuse pour toi que celle de l’Ùtre à qui tu dois toutes choses? Va, je te laisse penser à ce

que tu as à faire ! Dans trois jours, je viendrai savoir ta réponse, et si tu persistes à voir l’électeur de Saxe, ta perte et la sienne sont assurées. » A ces mots, le spectre disparut.

Le lendemain, quand l’électeur de Saxe, Auguste 11, qui était l’hôte de la cour de Vienne, et qui avait mille raisons pour cultiver l’amitié du roi des Romains, entra dans l’appariement de celui-ci, sa surprise fut extrême; le prince qu’il avait quitté la veille gai, bien portant, était au lit, pâle, abattu, tremblant. « Assejez-vous un moment, cousin, dit Joseph, écoutez, et peut-être ensuite serez-vous aussi rempli de crainte. » Et le roi des Romains lui conta l’aventure de la nuit précédente.

Auguste n’était pas homme à se laisser tromper par des impostures grossières. 11 engagea le prince à dissimuler, à ne parler à qui que ce fût de la scène qui venait de se passer, et lui demanda seulement la permissiou de coucher dans sa chambre. La troisième nuit, on entendit le même fracas et la voix qui appelait : « Joseph, Joseph, roi des Romains! » Ce fut l’électeur qui se chargea de la réponse. Auguste II était d’une force herculéenne. 11 marche droit au fantôme, le saisit, le porte à la croisée et le lance dans l’espace en lui disant : « Va, retourne au purgatoire, d’où tu es venu. » ,

L’électeur avait jeté par la fenêtre un spectre, c’està-dire une forme vague, immatérielle; mais savez-vous ce qu’on ramassa par terre?... Un révérend père jésuite. Il y a certes une providence pour les fantômes, car celuici, dans sa terrible chute, en fut quitte pour une cuisse cassée, ainsi que nous l’apprend le courtisan baron de Pœllnitz en son livre : la Sojce galante. Un laïque y eût laissé les deux jambes et le reste.

Ce qui pour Auguste II était une vengeance fut pour un autre souverain, l’empereur du Rrésil, dom Pedro P% un

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simple passe-temps. A Rio-Janciro, le carnaval autorise une foule de licences, dont la principale est d’asperger, d’eau les citadins inoffensifs. C’est à qui se glissera dans les maisons pour y faire des victimes. Ceux qui ne trouvent pas la plaisanterie de leur goût, n’ont qu’à se barricader chez eux ; quand, au contraire, on veut prendre part au divertissement, on laisse sa maison ouverte, et le premier venu peut aitrer, car pendant cette espèce de saturnales, il n’existe plus de distinction de rangs ni de personnes, lin passant a-t-il été atteint et quelquefois trempé jusqu’aux os, il pénètre dans l’habitation d’où le coup est parti et se venge sur les premières personnes qu’il rencontre. Les dames se servent pour arroser leur monde de jolis petits instruments remplis d’eau parfumée. Or, l’empereur dom Pedro était passionné pour ces amusements du mardi gras; il n’y avait pas de maison qu'il n’explorât, bien entendu quand les propriétaires en avaient permis l’accès. Pendant le dernier carnaval qui eut lieu sous son règne, se trouvant à sa maison de campagne de Saint-Christophe, et ne pouvant par conséquent se livrer à son divertissement favori, mais ne voulant pas laisser passer sans en profiter les immunités du carnaval, voici ce qu’il imagina. Je ne sais pourtant si le coup était prémédité de sa part, ou bien si l’idée lui en vint subitement, pendant une promenade qu’il faisait en mer avec deux de ses chambellans qui s’étaient revêtus, pour accompagner le souverain, dfrleur plus bel uniforme. Toujours est-il que, saississant soudain par le collet les deux courtisans assis à ses côtés, et les tenant suspendus quelques instants au-dessus de l’abime, il les plongea jusqu’au cou dans la mer, des deux côtés de son canot. La foule qui garnissait le rivage battit des mains à ce tour de force. Mais quelle mine faisaient les pauvres chambellans au sortir de ce bain forcé? C’est ce que la chronique ne dit pas.

Nous citons, comme ou voit, d’illustres exemples, mais c’est à dessein que nous les choisissons dans une classe où la force physique est du luxe. Autrement, où serait le mérite? Donner des preuves de force, quand on eu fait profession, qu’y a-t-il là de surprenant?

Après les rois, car l’électeur de Saxe, Auguste 11, était alors ou devint plus tard souverain de Pologne, voici venir les fils de rois, et d’abord le fils même de cet électeur, — fils naturel il est vrai, — le fameux Maurice, comte de Saxe, le vainqueur de Foutenoy, qui avait hérité de la vigueur athlétique de son père. C’était, au reste, 1e seul legs considérable qu’il en eût reçu.

Pendant une halte de chasse à Chantilly, le comte, qui offrait une collation à ses invités, s’aperçut que les tirebouchons avaient été oubliés. « (Ju’est-ce que cela? » dit-il, et il se ht apporter un gros clou qu’il tordit entre ses doigts et, à l’aide de cet instrument improvisé, déboucha cinq ou six bouteilles de suite. Les seigneurs qui l’accompagnaient voulurent l’imiter, mais vainement.

Durant son séjour à Londres, Maurice de Saxe s’amusait à courir les rues à pied ; pendant une excursion de ce genre, il se prit de querelle avec un des ouvriers chargés d’enlever les boues et immondices de la ville. Le comte, qui était un fort boxeur, laissa venir sur lui son adversaire, et quand l’homme fut à sa portée, le saisissant par la tête, et le lançant en l’air de toute sa force, il l’envoya choir au beau milieu de son tombereau.

On sait que le fils d’Auguste II et de la comtesse de Kœnigsmark cassait avec ses doigts les fers à cheval les plus durs. S’étant arrêté dans un village pendant le temps d’une foire, pour faire ferrer ses chevaux, il demanda cinq ou six fers neufs qu’il cassa comme verre l’un après l’autre. Le maréchal ferrant, pour lui jouer un tour, donna un coup de ciseau dans un écu de 6 livres qu'il venait

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dé recevoir du comte, puis, le rompant avec ses doigts : « Monseigneur, lui dit-il, vous voyez que votre écu ne vaut pas mieux que mes fers » On lui tendit un second écu, qui se brisa de même sous ses doigts. Maurice finit par s’apercevoir de la supercherie, et s’en alla se frottant les mains, heureux de n’avoir trouvé personne de sa force.

Il trouva pourtant, par la suite, quelqu’un qui lui résista. Ce fut une femme, chose extraordinaire ! Une femme résister à Maurice de Saxe ! voilà ce que bien des gens ne voudront pas croire, et leur surprise sera plus vive encore en apprenant que c’était une actrice. Inutile de dire qu’il ne s’agit point d’Adrienne Lecouvreur.

C’était mademoiselle Gauthier, appartenant au même théâtre, à la Comédie-Française, et qui ne craignit pas de se mesurer avec le comte de Saxe. Maurice parvint même à lui faire ployer le poignet; mais il avoua que de toutes les personnes qui s’étaient essayées contre lui, c’était la première qui lui eût tenu tête pendant si longtemps.

Mademoiselle Gauthier avait dans le bras une vigueur peu commune. Elle roulait entre ses doigts une assiette d’argent aussi facilement que le faisait Topham.

Toutefois, c’est moins par sa force prodigieuse que par la singularité de sa vie que mademoiselle Gauthier se recommande à l’attention.

Née en 1692, elle débuta sur le théâtre à dix-sept ans; elle y eut assez de succès.

Aux avantages extérieurs elle joignait des talents agréables ; elle peignait fort bien la miniature et faisait des vers qui n’étaient pas sans mérite. Jusqu’à l’âge de trente ans, elle mena la vie de luxe et de plaisir, se plongeant, comme elle le dit elle-même, dans une mer de délices, lorsqu’un jour, à l’anniversaire de sa naissance — 26 avril 1722 — elle s’avisa, par le plus grand des hasards, d’aller enten-

dre la messe. Elle fut, pendant l’office, touchée par la grûce d’en haut, car elle revint avec l’idée bien arrêtée de changer de conduite et de condition. Le 20 janvier 1 725, elle prit le voile des carmélites à Lyon, sous le nom de sœur Augustine de la Miséricorde. Autant -elle avait eu naguère d’entraînement pour une vie dissipée, autant elle montra de zèle et d’ardeur pour la dévotion. La nouvelle convertie vécut trente-deux ans dans 1e cloître, sans regretter un seul instant ce monde si brillant et si vide qu’elle avait abandonné. Les méchantes langues insinuèrent que le repentir et la piété n’entraient pour rien dans sa conversion, mais qu’une passion malheureuse était la seule cause de ce brusque changement.

Si, quittant les hautes sphères, nous descendons de quelques degrés, nous n’aurons, pour faire une moisson de traits curieux, que l’embarras du choix dans les rangs d'une noblesse, adonnée par tradition et par goût à tous les exercices du corps, et qui se piquait de développer sa force physique beaucoup plus que son intelligence. Le maréchal de Tavannes (1509-1575) , nous montre en ses Mémoires (Collection Petitot, P* série, t. XXllI), la jeunesse de son temps « à l’envi sautant, courant, jetant la barre. » Et ce n’était pas par désœuvrement, comme on serait tenté de le croire. Pour les gentilshommes, la paix n’était pas toujours une époque d’oisiveté, mais un intenalle entre deux combats, que. tes mieux avisés mettaient à profit pour se perfectionner dans le métier des armes, et s’aguerrir à des dangers futurs. ^ « Le temps étoit employé à sauter, lutter, combattre, dit le même capitaine, à éprouver les périls en paix, pour ne les craindre en la guerre. » Car la fin qu’on se proposait n’était pas tant d’accroître les forces du corps, que de se rendre inaccessible à la crainte. Ceux qui négligeaient cette préparation à la vie des camps avaient souvent lieu de

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s’en repentir. # Sans les exercices, venant neufs aux armées» ils étaient aisément battus, « ainsi que les François l’étoient par les Italiens anciennement, et iceux Italiens maintenant le sont par les François. »

On prenait exemple sur les Turcs qui, à force de frapper sur leurs boucliers, rendaient leurs bras plus robustes. De là, sans doute, le proverbe : « Fort comme un Turc. » Les nations occidentales avaient, pour se faire la main, le jeu de quintaine, ou quintain, qui consistait à courir et à frapper une tête postiche de mécréant, faite en bois ou en carton. C’est ainsi que les bras se fortifiaient, « car c’est avec le bras que s’acquièrent et défendent tes royaumes, » remarque le maréchal de Tavanncs (pag. 286). Ce qu’était la vigueur des hommes façonnés par ces exercices quotidiens, Froissart va nous le dire en ses curieuses et naïves histoires.

Dans le midi de la France, vivait un riche, puissant et magnifique seigneur, toujoure entouré d’une cour nombreuse de chevaliers, d’écuyers et de pages. Froissart était pour lors son commensal. Le caractère du gentilhomme n’avait rien de tendre, comme le prouvait du reste sa conduite envers son jeune fils, que Froissart fait connaître. Le comte de Foix n’était pas moins dur pour lui-même sous le rapport physique. Dans ce pays de Béarn, où la saison froide est fort rigoureuse, il vivait sans feu l’hiver, ou du moins ne souffrait qu’un pauvre petit feu, dont les autres avaient grand’pcine à se contenter. Cependant au jour de Noël, de l’an 1388, après dîner, étant monté dans sa galerie, à laquelle on pai’venait parmi larçe escalier, haut de vingt-quatre degrés, il regarda le feu qui était fort maigre, et s’en plaignit à ceux qui l’entouraient. 11 est juste de dire « qu’il avait gelé très-fort ce jour-là, et qu’il faisait moult froid. »

C’était dans cette même galerie que Froissart avait

frnnvê le comte pour la première fois, et l’avait salué lors de son arrivée au château. Le noble seigneur se tenait volontiers en cet endroit ; il y venait toujoui's après son souper, cpi’il prenait vers minuit. Quand donc il avait passé ses deux heures et demie à fable, devant douze tlandjeaux allumés qui • donnaient grand’clartè en la salle, laquelle salle éfoit pleine de chevaliers et d’éciiyei's ; et toujours ètoient à foison tables dressées pour souper, qui souper vouloit » — quand il s’était bien rassasié de venaison, en ayant soin de ne choisir que les ailes et les cuisses du gibier et de laisser tout le reste ; — quand il avait arrosé ce repas d’un vin pris à petite dose, suivant mie ancienne habitude, dont il ne se départait jamais ; — quand il avait envoyé quebjues entremets à ses chevaliers et écuyei-s, — entendu la ménestrandic ou musique, â laquelle il prenait grand ébattement, et enfin fait chanter à ses clercs des chansons et des virelais, il se levait de table et montait à ses appartements du premier étage. S’en allait-il comme il était venu, c’est-à-dire précédé de douze varlets qui portaient autant de torches allumées? Froissart oublie de nous le dire.

Or, à peine entré dans la vaste et glaciale galerie, le comte s’écria ; « Quel misérable feu pour le temps qu’il fait ! »

Il y avait ce jour-là nombreuse compagnie au château de Foix, car c’était la Noël comme nous avons déjà dit et, le noble sire célébrait toujours cette fête avec pompe, en offrant un grand et plantureux festin. L’n seigneur de l’entourage du comte, entendit et recueillit sa plainte. C’était Ernaulton d’Espagne, qui tout récemment avait faitmer- , veille au siège de Lourdes, en frappant de sa hache tout ce qui se trouvait à sa portée et en laissant morts sur la place tous ceux qu’il frappait, car il était, dit Froissart, « grand et long et fort, et de gros membres, sans être trop chargé

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(1(> cliair. » Ernmiltoii avait vu par 1rs roiiêlros de la «^alerie doiiiianl sur la cour, nue (|uautilc d’Anes (|ui arrivaient cliarf-ês do bois pour le sonice du château. Saisir le plus <,n‘aiid de ces (piadi iipèdes, y compris son fardt'au, le cliar^^er sur ses é|)aules moult légèrement, — moiilei’ ainsi les viiifrl-quatre degrés, — et, fendant la presse des chevaliers qui ohsti'uaienl la cheminée, renverser dans l’âtre sur \cs cheminanx (chenets), le bois et l’âne pai' dessus, les quati-e fers eu l’air fut pour Ernaulton d’Espagne l’affaire de (piehpies instants.

C’était prescpie aussi fort que Milou de Crotoue, poi tanl sur scs épaules nu bœuf dans le stade d’OIympie. L’amphitryon eu eut grand’j(»ie, raconte Eroissart, et ses convives également, et, « s’émerveilloionl de la force de l’écuyer, comment tout seid, il avoit si grand fai.v chargé, et moulé tant de degrés. » [Chroniques de Froissart, dans la Collection des Chroniques nationales, j)ar Huchon, tome L\, page 287.)

Mais ce (jui n’était (pi’un jeu pendant la paix, devenait une ressource précieuse en temps de guerre. Qu’à la place d’un quadriqjéde ridicule, il se fût agi d’enlever et d’emporter un bipède, ne se prêtant pas à la plaisanterie d’une façon aussi débonnaire, on eût trouvé de même des gens de bonne volonté. Que dis-je? on en Iroilvait.

« Avancez ici, dit un jour à nn certain Lupon le maï qnis de l'escaire, gouverneur du duché de .Milan, pour l'empereur Charles-Quint, je désire être exactement informé de l’état de l’armée française ; allez, poussez jusqu’au camp ennemi, et tâchez de découvrir (piehpie chose. » Ce Lupon était, à ce (jue nous apprend Paul Jove, cité par

* Le texte porte : a 11 renversa la bûche et râne, les pieds dessus... » Dessus, c'est-à-dire en l'air; i/te asse's fete upward, comme dit la U'aduction anglaise de Froissart, par Loi'd Deniers. — (Loiicoii 1523, f.)

Simon Goulart, dans son Trésor d'histoires admirables, (161U in-8®),un (choinme si robuste et si légcrdu pied, qu’avec un mouton charjré sur ses épaules, il devançoit à la course tout autre homme qui entreprenoit d’aller plus vite que lui. » Luponnimina lon^ement ce qu’il allait faire, et prenant sa course, s’approcha d’une sentinelle qui n’était pas sur ses gardes. « Et combien que ce soldat fût de haute taille, et gros û l’avenant, Lupon vous le trousse et charge sur ses épaules ; et quoique ce pauvre corps se débattît, résistât le plus qu’il pouvoit, et criût à pleine tête qu’on vînt à l’aide, l'Espagnol l'emporte sur son col, et commence ù arpenter en diligence... » 11 ne se déchargea de son fardeau que dans le camp espagnol, aux pieds du marquis, qui «ayant ri tout son saoul de ce stratagème, et su de la bouche du prisonnier si plaisannnent porté sur ce genet à deux pieds, l’état du camp, assaillit promptement les François... »

François de Vivonne, seigneur de la Chasteigneraye, qui • vivait à la cour de François 1", était doué d’une force non moins remarquable. 11 saisissait un taureau par les cornes et l’arrêtait, à l’instar de cet athlète antique dont nous avons parlé plus haut, PolydamasdeThessalie, qui lui, retenait l’animal par ses jambes de derrière. La Chasteigneraye excellait à tous les exercices du corps, surtout à la course et à la lutte, il passait pour le plus fort tireur d'armes qu’il y eût à la cour de France; ce qui n’avait rien de surprenant, car il faisait de l’escrime son occupation principale, s’étant formé la main à l’école des maîtres italiens, très-renommés à cette époque. Habile cavalier, on le voyait, aux jeux de bague, lancer en l’air et reprendre sa lance plusieurs fois de suite avant d’enlever l’anneau. Mais il brillait principalement dans les combats corps à corps, comme il s’en livrait souvent entre les seigneurs du temps , duels à pied, qui faisaient revivre en pleine France les

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loti .

combats des gJadialeiii's romains. Dans ces luîtes à outrance, la haute taille et la vigueur de la Chasteigneraye lui procuraient piesque toujours l’avantage. Son père, André de Vivonne, grand sénéchal de Poitou, n’aurait pas demandé mieux (pie de le plonger, à sa naissance, dans les eaux du Styx, pour donner à ses membres une trempe vigoureuse; mais comme les géographes n’avaient pas encore déitouvert la position topographirpie de ce fleuve, force lui fut de recourir à d’autres expédients, et de nourrir son tils, dés l'àge le plus tendre, avec de la poudre d’acier, d’or et do fer, (pi’on mêlait à tous les aliments de l’enfant. L’rantùme, cpii rapporte le fait, ajoute (pie le grand sénéchal tenait ce .secret d’un médecin de Naples qui en vantait l’efficacité. Était-ce à ce traitement original ou bien à sa complexion naturelle que la Chasteigneraye devait la vigueur qui fit l’admiration de ses contemporains ? Je ne sais ; mais ce qui est certain, c’est que, grâce à ses avantages physiques, il avait fait rapidement son chemin à la cour. Par malheur sa trop grande piTsomplion finit par l’aveugler et le perdre, autre point de resssemhlance avec certains athlètes de l’antiquité.

Dans le même temps, résidait à la cour de François 1" , tluy Cliahot, .seigneur de Monlieu, plus tard de Jarnac. De même que son compatriote et ami la Chasteigneraye, il avait commencé par être enfant d'honneur, en d’autres termes pagedu roi; lui aussi faisait brillante figure à la cour, mais l’adresse et l’ardeur de François de Vivonne lui faisaient défaut, ce qui n’emp(*chait pas qu’ils ne se mesurassent (pielquefois ensemble dans les salles d’armes et dans les tournois. Chabot, dit un chroniqueur du temps, 0 faisait plus grande profession de courtisan et dameret, à se curieusement vêtir, (pie des armes et de guerrier.»

Des bruits qui portaient atteinte à riionneur des Chahot-Jarnac, ayant été répandus à la cour, le dauphin, plus

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tard Henri 11, se fil l’éolio de ces rumeurs. On en parla jusqu’en province. Charles de Chabot, sire de Jarnac, le père, quille aussitôt son manoir seifîiieui ial, et s’en vient, accompaj;nè de son fils, à Compiègne (»ù séjournait le roi; tous deux se jettent aux genoux du monarque, pour lui demander justice. Guy Chabot somme l’auleur de tous les bruits calomnieux de se déclarer, disant que ceux qui les répandaient en avaient menti par la gorge. Le dauphin reste muet ; mais la Chasteigneraye, qui avait embrassé le parti de Diane de Poitiers, et par conséquent du daupbin, par opposition au parti de la duchesse d’Élampes et du roi, dans lequel Gu y Chabot s’était rangé, la Chasteigneraye, prenant tout sur lui, se nomme, dans l’espoir de se faire bienvenir de l’héritier dn trône. Il acceptait toutes les consé<iuences de ce mensonge, se fiant sur sa f(»rce et sur son talent à l’escrime. Le combat en cbamp clos fut résolu ; cependant François 1" ne voulut jamais l’autoriser, tant qu’il vécut. La rencontre n’était que différée ; elle eut lieu dès l’avénement de Henri 11. La lice s’ouvrit à Saint-Germain, le 10 juillet 1547; des deux côtés, suivant la mode du temps, on implora le secours du ciel ; on fil chantei’ des messes, on visita les églises, comme si le ciel devait s’intéresser à ces querelles profanes. La Chasteigneraye s’avançait avec la confiance d’un homme sûr de la victoire ; dans celle perspective, il avait môme fait dresser un festin dans sa tente, pour célébrer la défaite de son adversaire. Guy Chabot, plus modeste, parut en effet avoir d’abord le dessous ; à un moment môme, il sembla prés de tomber, mais ce n’était qu’une feinte ; se dérobant sons son adversaire, il lui porta deux coups d’épée sur le jarret gauche ; c’est là l’origine du coup de Jaruac. La Chasteigneraye, tombé, se trouvait à la merci de Guy Chabot, qui l’offrit au roi, si celui-ci voulait le prendre sous sa protection. •Mais voyant que la Chasteigneraye faisait un mouvement

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pour se dégager : « Ne bouge pas, dit le vainqueur ou je te tue. — Tue-moi donc,» cria Vivonne souffrant moins de son jarret coupé que de la blessure faite à son amour-propre. 11 ne put survivre à ce malheur d’autant plus sensible qu’il avait chanté d’avance victoire ; mais, ainsi que le dit un chroniqueur « Dieu qui l’attendoit au passage, le fit, de vainqueur de fantaisie, demeurer vaincu en effet. » Écurnant de rage, la Chasteigneraye arracha l’appareil de sa plaie et e.vpira au milieu des blasphèmes.

Le peuple, qui déteste les calomniateurs et les fanfarons, faisait des vœux pour la cause de Guy Chabot, qui était celle du bon droit. 11 s’était porté en foule de Paris à Saint-Germain pour assister au duel des deux courtisans. Tout ce monde d’écoliers , d’artisans, de curieux, se rua sur la tente de François de Vivonne a à corps perdu, comme au sac d’une ville, » dit le maréchal dé Vielleville en ses Mémoires {Collection Petitot : 1" série, tome XXVI). Le souper déjà servi fut enlevé tout cru par les suisses et les laquais de la cour, tandis que la populace, renversant « pots et marmites, » répandant « potages et entrées de table, » dévorait tout ce qui restait. La vaisselle d’argent, et les riches buffets que l’amphitrjon avait empruntés aux principales maisons de la cour, furent « dissipés, volés, ravis avec le plus grand désordix;, et confusion. » Les archers des gardes, accourus pour arrêter le pillage, eurent bien de la peine à chasser cette multitude, qui avait envahi la tente et le pavillon du festin ; pour dessert, on lui distribua cent mille coups de hallebarde et de bâton.

« Ainsi passe la gloire du monde, qui trompe toujours son auteur, s’écrie le maréchal, principalement quand on entreprend quelque chose contre le droit et l’équité ! »

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