‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 20 sur 104 · COURSE ET COUREI RS · texte numérisé non relu

COURSE ET COUREI RS

qui leur était trop à charge. Il.s appelaient à leur aide la médecine et la chirurgie. Au noinhre de.s inédi(;aments employés dans ce but, se tronvaient certaines herbes auxquelles on attiibuail, bien à tort, la vertu de dissoudre et de résorber la rate. Le seul résultat qu’on en obtenait était de diminuer son volume en dissipant les obstructions qui s’y étaient formées. Pline parle d’une plante (y/h/seliim, dont les coureurs buvaient une décoction pendant trois jours consécutifs, après s’être abstemis vingt-quatre heures auparavant de tout aliment. Il y avait bieird’autres

remèdes pour fondre les tnmeurs de la rate, on peut

lire à ce sujet Cœlius Aurelianus et Marccllus rEinpiriqiie, — et les conreui*s ne manquaient pas sans doiite de les mettre en œuvre.

La chirurgie leur offrait d’autres moyens plus efficaces mais plus violents; — l’extirpation par le fer ou par le feu. Pour ce qui est de l’opération au moyen d’instruments tranchants, les médecins anciens ne disent j>as si jamais elle a été pratiquée avec succès. Il parait pourtant que 1 amputation peut se faire, sans amener la mort du sujet ; c est ainsi que le célèbre empirique Léonard Fio-

ravanti, — l’inventeur du baume qui porte son nom,

guérit en 1549, à Palerme, une jeune Grecque souffrant d une tumeur à la rate; il la guérit, paraît-il, en extirpant le viscère même, qui pesait plusieurs livres.

Le savant Thomas Bartbolin, en racontant cette cure remarquable, fait observer que les Turcs avalent depuis longtemps un procédé pour extirper la rate A leurs courcui's, mais qu ils en faisaient un mystère, que les curieux cherchaient à pénétrer encore vainement au dixseptième siècle.

Le feu était d un usage plus sûr. Du temps d’Hippocrate, on appliquait sur la région de la rate huit ou dix champignons desséchés auxquels on mettait le feu et qui for-

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l'ÜRCE ET ADRESSE.

niaient autant de plaies. On cautérisait aussi la même région en plusieurs endroits à la fois, à l’aide d’un cautère à trois dents rougi au feu, qui perçait la peau de part en part, ^iéanmoins, tout cela ne prouve pas que les anciens aient cautérisé la substance même de la rate. Leurs écrits ne fournissent aucun renseignement à ce sujet. Mais on a une preuve de la probabilité de cette opération dans un fait raconté par un médecin allemand, Godefroy Mirbius, qui vivait au dix-septième siècle. Il avait vu dans la ville d’Halberstadt, un coureur du comte deTilly, qui ne devait son agilité surprenante qu’à l’opération que le médecin dn comte avait pratiquée sur lui, dans la région delà rate. On l’avait d’abord, ainsi qu’il raconta lui-même au docteur Moebius, endormi par un narcotique, puis on lui avait fait une incision dans le flanc et brûlé la rate avec un fer légèrement rougi. Mœbius put voir la cicatrice qui labourait encore le flanc du coureur ; — ou avait, disait le patient, pratiqué dans le même temps la cautérisation sur cinq autres individus, et un seul était mort des suites de l’opération.

On croit que les individus qui, chez les Turcs, s’adonnaient à la profession de coureurs, se servaient plutôt de la méthode du feu que de celle du fer. Autrefois le Grand Turc entretenait toujours quatre-vingts ou cent coureurs, nommés petc/js {laquais), généralement originaires de la Perse. Ces Persans étaient pour lui ce que les Basques étaient en France pour les grands seigneurs avant la Ilévolulion, des messagers très-dispos et très-agiles. Ils précédaient leur maître quand celui-ci sortait; mais ils ne se contentaient pas de marcher ou plutôt de courir devant lui à la manière des laquais ordinaires, de ces Basques dont nous parlons; ils allaient, sautant et cabriolant, avec une agilité surprenante, sans avoir besoin de reprendre haleine. Pour amuser Sa Hautesse encore davantage, sitôt

CÜUUSE ET COITIEI KS.

que le cortège arrivait en rase campagne, ils se retournaient du côté du Grand Seigneur, et couraient ainsi à reculons, dodelinant de la tète, avec mille sauls et gambades, ou, comme disent les historiens du seizième siècle, mille « cabrioles déco>jpées et fleuries. » Tout le long du chemin, ils criaient : « Allah Deicherin ! Dieu maintienne le Seigneur en puissance et en prospèrilé ! )> Les anciens peichs galopaient toujours nu-pieds. Celle

Peich, ou coureur du Grand Turc (XV siûcle), d’après Ifl. de Vigenére.

partie de leur corps était tellement endurcie et calleuse qu’ils se faisaient ferrer comme les chevaux, au moyen de petits fers très-légers; pour rendre la ressemblance encore plus sensible, ils portaient toujours dans la bouche de petites balles d’argent, creuses et percées de trous, qu’ils mordillaient, ainsi que les chevaux mâchent leur mors ; en outre, leurs ceintures et leurs jarretières étaient garnies de clochettes et de grelots qiû tintaient fort agréa-

FORCE ET ADRESSE

blement partout où ils passaient. Tel était l’équipage des anciens coureurs du Grand Turc.

Vers la fin du seizième siècle et au dix-septième, les peichs ne tournaient plus dans leur bouche des ballottes d’argent, mais, en revanche, ils n’étaient plus déchaussés. Outre leur solde (15 à 20 aspres par jour), le Grand Seigneur leur donnait par an deux habillements complets. Le costume consistait en une casaque à l’albanaise, d’un damas de plusieurs couleurs ou de satin rayé; en une large ceinture ou cochiach de soie, enrichie d’or, où pendait un poignard dont le manche était fait d’ivoire et la gaine de l’écaille de quelque poisson rare; enfin, en des chausses tout d’une venue comme les Turcs en portaient alors généralement, fort longues, plissant un peu vers le bas et qui figuraient assez bien des bottes à l’allemande. Leur tête était coiffée d’un bonnet très-élevé, appelé scvff, en argent battu ; un tuyau de même métal, doré et quelquefois constellé de pierreries, laissait jaillir une énorme aigrette ou panache formé d’une réunion de plumes d’autniche. D’une main ils tenaient leur anagiach, ou hachette damasquinée, ayant un large tranchant d’un côté et de l’autre un marteau; dans l’autre main, leur mouchoir plein de dragées et de confitures, dont ils s’humectaient la bouche en courant , afin d’y entretenir la fraîcheur. Dans cet accoutrement, ils accompagnaient partout le Grand Seigneur, ou bien ils portaient ses messages aussi loin qu’il lui plaisait de les envoyer; dés qu’ils avaient reçu ses ordres, ils partaient, sautant et gambadant au milieu de la foule comme des daims ou des chevreuils, criant à tue-tête ; Savli, savli! c’est-à-dire ; Gare, gare! et ils galopaient nuit et jour avec une vitesse sans pareille, ne prenant aucun repos qu’ils ne se fussent acquittés de la commission dont ils étaient chargés.

S’ils avaient plus*de fatigues à supporter que leurs ca-

cornsE ET c.üi REnis.

maradcs les vlaclirars ou courriers à cheval, du moins. ils ne recueillaient pas, connue ces derniers, les malédictions du peuple sur leur route. En effet, les vlaclirars avaient le droit exorbitant de pouvoir prendre le cheval du premier venu, soit chrétien, juif ou même l'iirc, dés (|ue leur monture était fatiguée. 11 fallait, bon gré malgré, que le passant mit pied à terre, et il lui était interdit d’emmener en échange le cheval que le courrier venait de (piitter; l’animal était abandonné dans les champs et devenait ce qu’il pouvait. Le cavalier démonté n’avait d’autre ressource que de suivre à pied sou spoliateur et de s arranger avec lui moyennant finance. Souvent les couri iers n attendaient même pas que leur cheval tombât de lassitude, ils le changeaient à leur fantaisie quand ils en rencontraient un qui leur plaisait davantage, et ils s’eiifuyaient au galop, poursuivis par les cris de fureur du propriétaire dépossédé. Grâce à celte facilité de renouveler constamment letir monture fourbue et de courir la poste sur des chevaux fi ais,* les messagers du Grand Seigneur auraient dû parcourir d’énormes distances ; mais ils en prenaient à leur aise, ne voyageant que le jour et se reposant la nuit. Aussi, ne faisaient-ils pas autant de trajet que les courriers des autres nations, que l’abbé Nicquet, par exemple, le plus fort des courriers de son temps (seizième siècle) qui allait de Paris à Home en six jours et quatre heures, quoique la distance fût de 350 lieues.

Les peichs, qui n’avaient d’autre monture que leurs jambes, étaient plusexjiéditifs et plus scrupuleux que les coureurs àcheval. Us s’en allaient de leurpiad léger de Constanlinnple à Andrinople, aller et retour, en deux jours et deux nuits ; la distance était de 80 lieues, soit 40 lieues en vingt-quatre heures. Un de ces messagers fit un jour le pari de parcourir la distance d’une de ces villes à l’autre, entre deux soleils, pendant les plus fortes cha-

KÜRCE ET ADRESSE.

leurs du mois d’août, et il l’accomplit en effet, à ce que rapporte Théodore Cantacuzêne.

En racontant le fait, dans ses Commentaires sur l’historien byzantin Chalcondyle, — un assez mauvais traducteur, mais un curieux érudit du seizième siècle, Biaise de Vigenère ajoute quelques détails qu’on ne s’attend pas à trouver en cet endroit, et qui sont d'autant plus précieux à recueillir pour le sujet qui nous occupe :

(' Cela n’est pas du tout incroyable, dil-il; car je sais au vrai qu’il n’y a point vingt-trois ans, un grand laquais du feu vicomte de l’olignac, âgé de plus de soixante ans, vint du Puy, en Auvergne, à Paris, où il y a près de 100 lieu s de l’un à l’autre, et retourna en l’espace de sept joui’s et demi, si qu’on l’estirnoit faire les grandes traites par quelque voie extraordinaire. Je le rencontrai, allant lors en poste à Rome, secrétaire pour le roi Charles IX en Italie, — près la Charité, environ la fin de juillet, l’an 1566, et me mis tout exprès à le suivre, rebroussant chemin vers Paris, où il allo.t, une gaule blanche à la main, par plus d’une bonne lieue pourvoir à l’œil ce que c’en étoit; mais . je le vis arpenter avec ses grandes jambes (car il étoit fort bien fendu) de telle sorte devant moi, qu’il s’en forlonçfea (c’est-à-dire gagna de l’avance) aisément, quoique je pressasse au grand galop mon cheval, qui n’étoil des pires. — Au moyen de quoi, je jugeai qu’il n’y avojt autre secret ni enchantement dans son fait qu’une disjiosition naturelle en ce gi*and corps avantageux, accompagnée d’une haleine longue, joint sa sobriété, et aussi qu’il ne s’arrêtoit aucunement en nulle part, et ne reposoit que quatre heures en toute la nuit, et le jour il gagnoit pays*. »

* Hhtoire de la décadence de l'empire grec, el rInbUssemeid de celui des Turcs, par Elmlcondyle, Athénien. De la traduction de RI. de Vigenère, illustrée par lui de curieuses recherches... — Paris, tl.12, in-folio.

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