LE SAUT PÉRILLEUX. — LES CUBISTES DANS L'ANTIQUITÉ
Le saut périlleux dans Homère, Platon et Xénophon. — Un banquet antique, — Exercice des cerceaux. — La danse des épées. — Le jeune Hippo. clide d’Athènes. — Il manque un superbe mariage. — Pourquoi?
Le saut, pratiquédans ces conditions même un peu violentes, était un exercice naturel et décent, qui pouvait sans inconvénient aucun s’exercer en public; à ce titre, il avait ses entrées et ses couronnes aux jeux Olympiques. Mais à côté du saut classique, il y en avait un autre qui tenait moins de la nature, que les Grecs appelaient cubistique, et que nous nommons vulgairement culbule. C’était le saut artificiel, violent, romantique, si je puis m’exprimer ainsi. Dans l’antiquité, ce divertissement se rattachait à la danse. Sauter et danser sur les pieds était trop simple et bon pour des peuples primitifs; on imagina des spectacles plus recherchés, et il se trouva des gens qui, pour amuser leurs semblables, dansèrent et sautèrent sur la tête en s'aidant des pieds et des mains. Ne calomnions pas le singe; ce n’est pas toujours cet animal qui nous imite ; l’homme a plus souvent encore singé l’animal.
Cette variété du saut est d’une très-haute antiquité. Dans Vlliade et dans YOdysse’e il en est déjà question. Aux fêles célébrées dans le palais de Ménélas, à Lacédémone, pour les noces de sa fille, on voit deux cybislères ou
LE SAIT PÉUILLEIX. — LES Cl «ISTES. 1A9
cybistelères, plus simplement encore cubistes (c’est ce terme qui a prévalu parmi les archéologues) exécuter leurs tours en présence de la noble assemblée ( Odj/ssee, liv. IV). Sur le fameux bouclier d’Achille, Vulcain avait représenté des cubistes ou danseurs qui sautaient et tournaient sur eux-mêmes la tête en bas {Iliade, liv. XIX). Ces danses à l’envers, en usage pour les noces et les festins, se passaient ordinairement au son de la llùte. Les femmes ne tardèrent pas à s’en mêler, et les auteurs les plus graves de l’antiquité, Platon et Xênophon, n’ont pas craint défaire connaitre les tours qu’elles exécutaient au milieu d’épées nues.
Ouvrez le traité de Xênophon intitulé /cltn/nyt/ct, vous y verrez le compte rendu d’un de ces spectacles comiques.
Callias régale quelques amis en sa maison du Pirée, à l’occasion de la victoire remportée dans les jeux publics par un jeune homme de sa connaissance. Comme il rencontre Socrate et sa bande, il les invite à se joindre aux convives. Un festin grec n’eût pas été complet sans la présence d un j)arasite et d’un bouffon ; nous voyons donc apparaître bientôt un certain Philippe, qui réunit en lui cette double qualité. Le repas achevé, la table desservie, on fait des libations, on chante le pëan (hymne en l’honneur d’Apollon), et le divertissement commence. Parmi les acteurs se trouvaient une joueuse de flûte fort bien faite, et une danseuse, de Yespèce de celles qui font des sauts périlleux, remarquable par ses tours de souplesse. « La première se mit à jouer un air de flûte ; quelqu’un s’étant
Cubiste. --- Bronze antique (lu Cabinet des M&lailles. (Bibl. inip.)
FORCE ET ADRESSE
alors approché de la danseuse, lui donna des cerceaux, au nombre de douze. Elle les prit, et, en dansant, les lançait en l’air avec tant de justesse, que, lorsqu’ils retombaient dans sa main, leur chute marquait la cadence. » Socrate, pour qui les moindres incidents étaient matière à réflexion, fît remarquer à ce propos combien la femme est un être intelligent, prompt à apprendre et à imiter, qui ne le céderait en rien à l’homme, si la force physique ne lui faisait souvent défaut.
Sur ces entrefaites, on apporta un grand cercle, garni d’épées, la pointe tournée en dedans; la danseuse y fit plusieurs culbutes, non sans causer quelque frayeur aux
Danseuse antique, faiseuse de tours. — (,\nse d’une ciste en bronze du musée du Louvre.)
assistants, qui craignaient qu’elle ne se blessât; mais elle s’en tira de la façon la plus heureuse et la plus hardie, sans le moindre accident. Ensuite, elle exécuta d’autres tours surprenants, avec une roue qu’on lui présenta. Quand elle eut terminé, le bouffon essaya de se livrer aux mêmes exercices, mais en les chargeant et les prenant à rebours; ainsi, la danseuse avait fait la roue en se rejetant en arrière, lui, prétendait l’imiter en se courbant en avant.
« 11 me semble, objecte Socrate, que faire des culbutes à travers un cercle d’épées nues est un divertissement qui ne convient pas à la gaieté d’un festin. 11 existe d’autres
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LE SAI T PÊIULLEUX. — LES CÜHISTES. lôl
tours de force étonnants, tels que celui de lire et d’écrire en tournant sur une roue (?). Mais je ne comprends pas le plaisir que peuvent causer de pareils spectacles. P’sl-il plus récréatif de voir une belle personne se tourmenter, s’agiter, faire la roue, que de la contempler calme et tranquille? Qu’un couple de jeunes acteurs danse au son de la llüte, avec le riant costume sous lequel on nous dépeint les Grâces, les Saisons et les Nymphes, à la bonne lieure, c’est plus simple et plus réjouissant... »
Cubiste. — D'après un vase peint de la collection Hamilton. (Tisi;hb. 1, GO.)
A cette page curieuse de Xénophon, il ne manque que des vignettes pour illustrer le texte. Peut-être les trouverait-on, en cherchant bien. Si ce n’est la propre scène du banquet socratique, ce sera au moins quelque chose d’approchant. En effet, plusieurs des tours et sauts périlleux qui s’exécutaient pendant les festins, nous les trouvons représentés sur des vases, des pierres gravées, ou d’autres monuments de l’antiquité, parvenus jusqu’à nous. Voici, par exemple, une femme qui fait sa partie dans une danse guerrière, la pyrrhique; — cette peinture forme an champ supérieur au-dessus de la tête des guerriers.
KüHCE ET ADRESSE.
La femme marche sur les mains, et ses pieds eux-mèmes ne restent pas inactifs; de l’un, elle saisit un vase à verser le vin, de l’autre un simpulum (sorte de cuiller) avec lequel elle puise, selon l’usage, dans un cratère, tandis qu’une autre femme regarde ce spectacle avec étonnement. Dans
une autre scène, on voit une femme faisant la culbute au milieu d’un cercle d’èpèes dressées la pointe en l’air.
Ces divertissements folâtres avaient le privilège de dérider le front des convives, et quels étaient ces convives, s’il vous plaît? Souvent les philosophes les plus austères, les premiers magistrats de la république. On voit bien, chez nous, les juges et les présidents de cour assister aux ballets de l’Opéra. Les yeux pouvaient donc s’en donner tout à leur aise ; mais si la vue de ces danses à caractère était permise, il était contraire aux bienséances de s’y mêler en qualité d’acteur, ce qui, paraît-il, arrivait quelquefois. L’homme de bonne société ne devait pas jouer au cubiste. Un fils de famille, le jeune Hippoclide. en fit l’expérience à ses dépens, comme on le verra par l’histoire suivante, tirée d’Hérodote.