‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 34 sur 104 · ARCHANGE TUCCARO, SALTARIN DU ROI DE FRANCE CHARLES IX · texte numérisé non relu

ARCHANGE TUCCARO, SALTARIN DU ROI DE FRANCE CHARLES IX

Tiiccaro exerce d’abord en Allemagne. — Il passe an service de Charles IX. — Il lui donne des leçons dans l'art de sauter. — Quoi qu'en dise Aristote. — Le livre de Tuccaro. — A quoi Charles IX s'exercait dans le silence du cabinet. — .Adresse de ce prince pour tous les exercices du corps. — Séjour dans un château de la Touraine. — Où donc est passé Tuccaro? — Méditations de l’artiste. — Son œuvre a failli périr.

Saluons ce grand homme peu connu, qui avait une si haute opinion de lui-môme, en véritable Italien ; mais hàtons-nous, car avec la facilité qu’il possède de voltiger par les airs, il sera dans un clin d'œil à cent lieues de nos faibles regards.

C’était le type accompli de ces Italiens adroits, souples, exercés à tous les exercices du corps, qui vinrent en France au seizième siècle, quand les arts et les jeux de l’Italie commencèrent à s’introduire à la cour de nos rois. Cependant il n’avait pas été amené dans le beau pays de France par une de ces princesses italiennes qui portèrent chez nous avec l’esprit d’intrigue le goût des bals et des fêtes. 11 était à la vérité le serviteur d’une princesse, mais d’une Allemande, Élisabeth, fille de l’empereur Maximilien, mariée au roi de France Charles IX.

11 y avait trois choses dont Archange Tuccaro, natif du pays des Abruzzes, remerciait le ciel. Ces trois choses ne ressemblaient guère à celles dont se félicitait un Grec de

AHCIIANGE TL'CCVnO.

rantiqnilc, qui remerciait tous les jours les dieux de l’avoir fait liomme et non bête, homme et non femme, Grec et non barbare. Ce qui causait le bonheur d’Arcbange Tuccaro, c’était d’abord d’avoir servi l’empereur d’Allemagne Maximilien, deuxième du nom, « lequel, mariant sa fille la reine Isabel au roy Charles IX, m’avoit commandé de la suivre, me résolvant à lui obéir, pour voir la beauté de ce royaume très-heureux, et auquel j’ai toujours depuis lait séjour, y étant retenu avec le consentement de mon premier maitre et seigneur par Sa Majesté, pour serr/raua: exercices honnêtes quicehd savait être en moy, et ainsi d’avoir eu place honorable ès deux premiers cours de la chrétienté. » Le second point qui lui faisait remercier le ciel, « si bénin en son endroit, » c’était d’avoir « trouvé le moyen de réduire ce saut merveilleux (le saut cubisti- (jue) sous règles et mesures certaines, ce qui n’avoit point été fait devant moi. » Et enfin, c’était de pouvoir dédier le livre où il exposait ses principes, « ce mien petit œuvre, » à Sa Majesté très-chrétienne de France. Ce livre curieux, aujourd’hui rare, orné de nombreuses figures, est intitulé : Trois dialogues de l’exercice de sauter et de voltiger en l’air (Paris, 1599, in-4®).

Nous parlerons plus loin d’un historien de la danse, enthousiaste de son sujet ; mais l’admiration de Bonnet n’approche pas du lyrisme de Tuccaro, qui remonte aux premiers Ages du monde, prend la Bible à témoin, cite Homère, Aristote, Platon et bien d’autres, surtout luiméme, pour démontrer l’excellence de l’art de sauter. A l’en croire, Aristote a dit « que [le saut qui se fait avec le tour du corps, nommé par les anciens cubistique, est d’une dextérité incroyable entre toutes les autres souplesses corporelles, quelles qu’elles soient, et requiert un bon jugement avec un courage assuré.» Un bon jarret n’est-il pas ici plus nécessaire qu’un bon jugement? Mais où donc

KOKCE ET ADllESSE.

lôS

Aristote a-t-il dit toutes ces belles choses? Est-ce au chapitre (leu chapea7ix‘f ou peut-être au chapitre des cabrioles ?

Archange Tuccaro. comme on voit, ne doute de rien. Il est lier d’avoir écrit la grammaire de cet art renouvelé des Grecs. C’est le Lhomond dn saut périlleux. 11 se fait adresser un sonnet, imprimé en tête de son œuvre :

Il intn ite onti e tous une double louaii{;c,

Et qu’on S.-UTC son nom à la postérité;

tlar bien dire et sauter, sont le fait d’un Archang-e.

Mais ce qu'il y a de plus curieux dans son livre, c'est le renseignement tpt’il nous donne sur Charles IX. « Ce magnanime roi, et qui jamais ne sera assez loué — ic’est lui, bien enlendu, qui parle ainsi) — était désireux an possible de s’exercer à ces sauts périlleux, ès quels j’avois riionnenr de lui servir de maître. » Et en effet Tticcaro jirend le titre de Saltarin du Roi. Les sauts et les tours que nous trouvons dessinés dans son livre, il les a sans doute représentés devant Charles IX, et son royal élève a dû les exécuter pour son propre compte. Se livraient-ils ensemble au mut du tveiuplin, « l’an des plus beaux pour la proportion juste qu’il a, » et dans la gravure que donne Tuccaro, faut-il voir Chai les IX et son professeur ? Charles IX é!ait-il dessus on dessous, en l’air ou sur le sol ?

Mais peut-être le roi, dans le silence du cabinet, se livrait-il seulement au saut cubistique d’après les préceptes de Tuccaro. Heureux s’il ne s’était jamais livré qu’à ces jeux innocents! mais nous n’avons pas à juger ici le politique instigateur de la Saint-Barlliélemi ; nous devons seulement constater que Charles IX était fort adroit à tous les exercices du corps, et qu’au dire de Tuccaro, le prince aimait à se mesurer avec les plus forts lutteurs, s’étudiait

AIICII.VNCK TCCr. AFlO.

à la course, lirait fort proprement les armes avec les plus grands maîtres d’escrime, était merveilleusement agile à voltiger sur un cheval de bois, s’adonnait à toute espèce de sauts, était passionné pour les tournois non moins que pour la (‘basse, enfin s’amusait à dompter les chevaux les plus fiers et les plus difficiles, ou, comme dit son professeur « les plus rebours. » l*ar ce ccMé, le fds de Catherine de Médicis appartient entièrement à notre sujet.

A l’exemple du roi, les gentilshommes de la cour et les nobles en général, se livraient à tous ces exercices du corps. L’auteur le raconte dés le début de son livre, qui s’ouvre comme un roman de chevalerie. Figurez-vous un château, situé dans une des plus belles contrées de France, la riante Touraine (( si belle, si douce, si bonne et si fertile, dit Tuccaro, qu’elle est tenue pour le jardin de la France, tant pour la douceur de l’air, que pour l’abondance des choses nécessaires à cette vie, comme étant remplie de belles campagnes, de grandes et hautes forêts, de fort belles rivières, de grands et spacieux vergers. » Après la célébration des noces royales à Méziéres, Charles IX, désireux de montrer ses États à la nouvelle reine, s’était acheminé vers cette province avec une suite nonibreuse et brillante. La beauté du pays, la douceur du climat Fiuigagérenl à y séjourner quelque tenqis, surtout au château du boys, l’une des maisons du seigneur de Fontaines ou Fontane. La noblesse des environs se donnait volontiers rendez-vous sur ce domaine ; il y avait là comme une école ou une académie de toute sorte d’exercices ; on y passait joyeus(‘inent la vie; et pendant le séjour du roi principalement, on ne songeait qu’à chasser, « à courir la balle, à combattre à la barrière, jouer à la paume et au ballon, » et â • deviser de choses et d’autres.

Tel est le lieu de la scène. Or, un jour, dans ce jardin « le plus plaisant et le plus beau qui soit en Touraine, ’>

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FORCE ET ADRESSE

tandis que les uns font de la musique, que les autres dansent, et que d'autres tirent les armes, un des seigneurs, revenant de la promenade, demande où est pour lors son cher maître, « le prince des plus rares exercices du siècle ; » c’est de Tuccaro qu’il s’agit, vous le devinez bien : et l’un des assistants répond : « qu’il l’a laissé dans sa chambre, dressant l'architecture de quelques admirables sauts qu’il avait naturellement inventés. » Quel enthousiasme ! quelle pompe dans le langage ! Dresser l’architecture d’une culbute ! Ces Italiens ont une manière à eux de dire les choses les plus vulgaires ; mais enfin, l’entrée en matière est trouvée, et Tuccaro part de là pour initier les gentilshommes qui l’entourent aux mystères de l’art de sauter.

Et dire que ces trois fameux dialogues (à quoi tiennent les destinées !) ont failli périr au milieu des discordes civiles, car « étant absent, dit Tuccaro, de cette ville de Paris, à cause de quelques miennes affaires que j’avais au dehors, un peu auparavant la journée des Barricades , et n’y pouvant sûrement retourner à cause de la guerre qui s’y était enflammée, sinon que quand Sa Majesté s’en rendit le maître et paisible possesseur, » il trouva, c’està-dire il ne trouva plus ses papiers lorsqu’il rentra. Tout était à recommencer , « ce qui ne fut pas petite peine, » d’autant plus qu’il craignait que quelqu’un ne voulût « se revêtir de ses œuvres élaborées et composées avec si grand travail; » et encore cette seconde version, il n’a pu « l’habiller, la digérer, » comme c’eût été son désir, « à cause de la cour qu’il m’a toujours fallu suivre de çà et de là. » Quel travail sérieux et longuement médité peut-on demander à un homme, à un sauteur qui suit la cour ! Ce qui ne l’empêche pas de déposer son œuvre, non aux pieds de Charles IX, qui ne vivait plus à cette époque, mais à ceux de Henri IV, où il se jeta, j’aime à lecroire, avec sa culbute la mieux réussie.

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