‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 7 sur 104 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE PUGILAT CHEZ LES ANCIENS

Les Grecs, fanatiques ilu pugilat, malgré leur délicatesse. — D'où veuaieiil les meilleurs pugilistes. — Diagoras et ses trois fils. — Les coups de cetU. — Le combat de Kreugas et de Damoxèiic. — Férocité d'un athlète. — Mélancomas et sa méthode artistique. — Glaucus. — Les enfants s’en mêlent. — Épigrammes de r/tnlliologie.

Le pugilat remonte à la plus haute antiquité. Longtemps avant la fabrication des armes défensives et offensivesi les hommes durent se servir de l’arme la plus simple et la plus naturelle, de celle qui se trouvait à leur portée. Comment les Grecs, amis des arts, les Grecs, si délicats, en vinrent-ils à se passionner pour un exercice dont la force brute, matérielle, grossière, constituait tout le mérite ? C’est que les Grecs, malgré le raffinement de leur civilisation, étaient restés les enfants et les disciples de la nature. Quoi qu’il en soit, ils avaient fait du pugilat une science qu’on enseignait à l’égal de la philosophie et des beaux-arts. Les jeunes gens venaient s’instruire et se former dans les gymnases, sous des maîtres habiles, connaissant à fond toutes les ruses et les ressources de cet art homicide. Dans les diverti.ssements publics, aux funérailles des héros , et jusque dans les cérémonies religieuses, se célébraient des luttes de ce genre. Le pugilat figure, par exemple, dans ïlliade, au nombre des jeux funèbres donnés en l’honneur de Patrocle. On lit dans

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VOdyssée qu’il était pratiqué chez les Phéaciens, à la cour d’Alcinoüs. Les héros antiques mettaient une bonne partie de leuC gloire dans la solidité de leurs poings. Panni ceux qui excellèrent dans cet exercice, on peut citer, d’après le poète grec, Amycus, roi des Bebrices (Bithynie), qui ne laissait sortir les étrangers de ses États qu’à condition qu’ils lutteraient avec lui ; — l’avantage lui restait toujours ; — et Epéus, constructeur du fameux cheval de bois, qui causa^la ruine des Troyens, — lequel Epéus

Pugilistes et surveillant de la lutte dans un gymnase. — Peinture d’un vase grec.

se vantait de n’avoir pas encore rencontré son pareil au pugilat. C’est à ces deux héros qu’on doit l’introduction du pugilat parmi les exercices des athlètes. Toutefois, on n’en fit d’abord que peu de cas, et après tout, le cas qu’il méritait ; car on ne l’admit qu’assez tard aux jeux célébrés en Élide ; ce fut dans la 25* olympiade, et celui qui en remporta le prix pour la première fois, était un certain Onomaste de Smyrne.

Les meilleurs pugilistes, chez les Grecs, sortaient de Rhodes, d’Égine , de l’Arcadie et de l’Élide. C’était un Rhodien que ce Diagoras, chanté par Pindare, qui, après

LE Pl'GILVT CHEZ LES ANCIENS.

avoir remporté dans son temps de nombreuses couronnes, conduisit, sur le déclin de sa vie, ses deux fils aux jeux Olympiques. Les jeunes gens furent proclamés vainqueurs; aussitôt, prenant le vieillard sur leurs épaules, ils le portèrent dans l'assemblée aux applaudissements d’une foule enthousiaste. « Tu peux mourir, Diagoras, s’écria un Lacédémonien ; tu ne monteras pas au ciel ! » voulant dire par

Pugiliste se préparant à la lutte et se faisant frotter d’huile. — D'après une ciste en bronze, appartenant à l’Académie de Saint-Luc.

là que le vieillard avait atteint le plus.haut degré de bonheur auquel l’homme puisse parvenir. Diagoras était sans doute aussi de cet avis ; car, ne pouvant supporter l’émotion de cette journée, il expira, sous les yeux des Grecs assemblés, entre les bras de ses fils aînés, dont il avait au moins salué la victoire. Mais il ne put voir le triomphe du troisième, qui plus tard éclipsa même la gloire de son père.

Si des coups de poing appliqués suivant les règles de Fart provoquaient chez les Grecs de semblables témoi-

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^nsgcs d’admiration, pout-on dire, avec certains auteurs, que cet exercice fût méprisé et presque entièrenrenl abandonné aux gens du peuple? 11 est triste de songer à cette passion, à cet enthousiasme des Grecs pour un jeu si brutal; c’était ridicule, insensé; mais enfin c’est un fait que l'histoire doit constater tout en le déplorant.

Malgré cette partialité, le pugilat des anciens, nwnifestation de la force matérielle en ce qu elle a de plus brutal

1‘ugilisle armé du cesle. (Statue du musée du Louvre.)

et de plus grossier, ne mériterait pas qu’on s’y arrêtât, si certains athlètes n’avaient trouvé moyen de l’élever jusqu’à la hauteur d’un art. Tous les lutteurs ne se ruaient pas à poings fermés, faisant pleuvoir sur l’adversaire une grêle de coups, rendus plus dangereux par les lanières de cuir, enroulées autour de la main et de l’avantbras , qui formaient le gantelet appelé ceste. Les coups ainsi portés devaient être terribles ; « On entend les mâchoires cra-

quer sous les coups, dit Homère en parlant de la lutte d’Epéus et d’Euryale. Le divin Epéus, fondant sur son adversaire, lui applique sur la joue un violent coup de poing qui fait trébucher Euryale ; il tombe ; ses amis l’entourent et l’emmènent, les jambes pendantes, vomissant nn sang noirâtre, la tête inclinée sur l’épaule, sans connaissance. » Tels étaient les l ésultats du pugilat vulgaire où les efforts de l’athlète tendaient à frapper au visage, tout en rejetant

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soi-même la tète en arrière, — à étourdir son adversaire, en faisant le moulinet avec les poings, et enfin à lui porter le coup de grâce asséné par les deux cestes à la fois.

Lutte au pugilat. — U'aprés un vase peint du musée DIacas.

(Panofka, 1, 2.)

Les combats de ce genre présentaient quelquefois un caractère particulier de férocité; tel fut celui de Damoxène et de Kreugas, aux jeux Néméens.

Kreugas était un athlète originaire d’Épidamne, autrement Dyrrachium (aujourd’hui Dtirazzo, dans rAlhanie) ; Damoxène, son antagoniste, était de Syracuse.

Comme la lutte terrible qu’ils avaient engagée menaçait de se prolonger fort avant dans la nuit, tous deux, à un certain moment, convinrent de ne plus parer les coups qui seraient portés. Pendant que l’un frappait, l’autre devait rester immobile et inerte. Kreugas donna le premier; son poing tomba comme un lourd marteau sur la tète de son adversaire. La tête résista. C’était le tour de Damoxène. 11 fit signe à Kreugas de tenir son bras levé au-dessus de sa tête, ce qui fut exécuté; avançant alors sa main dont les ongles étaient longs et pointus, sa main qui n’était enveloppée que de meiliques, simple lacis de courroies molles et déliées qui venaient s’attacher dans la paume de la

C ^ . J b, Googli-

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main, laissant l’extrémité des doigis libre et à découvert, très-différentes par conséquent du ceste, qui n’était pas encore inventé, — Damoxène la dirigea vers le bas-ventre de Kreugas et l’enfonça jusque dans ses entrailles, qu’il saisit, lira dehors, et répandit sur l’arène. Le malheureux athlète rendit l’àrae sur-le-champ. Les magistrats qui présidaient aux jeux chassèrent Damoxène, parce qu’il était interdit de frapper l'adversaire avec l’intention de lui donner la mort, et ils accordèrent la couronne au défunt qui obtint, en outre, les honneurs d’une statue.

Certains athlètes comprenaient d’une tout autre ma-

Statue antique. (Clarac, Musée de sculpture, t. V, n*2181.)

nière les principes de leur profession. Ils ne frappaient pas de grands coups, ils s’abstenaient même d’en“porter; ils obtenaient la victoire sans coup férir. Ils n’étaient occupés que d’une chose : fatiguer leur antagoniste, lasser sa patitmcc sans lui donner de prise sur eux. Aucun n'ex-

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cella plus que Mélancomas, dans ce genre difficile d’escrime.

Il vivait sous l’empereur Titus, qui l’affectionna particulièrement, et il faut que ses talents aient été fort admirés et surtout estimés, car do grands orateurs, entre autres Dion Chrysostome, n’ont pas dédaigné d’écrire son panégj’rique. Mélancomas restait des heures entières, les bras étendus, en face de son adversaire, qui cherchait en vain à pénétrer jusqu’à lui et se brisait en efforts impuissants contre ces deux barres d’acier. On dit qu’il pouvait demeurer deux jours consécutifs dans cette position fatigante, où d’autres eussent épuisé leurs forces. Par cette manœuvre, il fermait pour ainsi dire toutes les issues à son adversaire qui, de guerre lasse, finissait par lui abandonner une victoire, que plusieurs auraient mieux aimé payer de leur sang. Mélancomas sortait de la lutte sans avoir donné ni reçu le moindre coup. C’était là le comble de l’art. Il trouvait cette manière de lutter beaucoup plus honorable et plus glorieuse que l’autre; car il devait la victoire, non à la force brutale, mais à sa persévérance, à l’énergie et à la vigueur de son corps qu’il avait fortifié par de longs exercices et par des habitudes de tempérance sévère. 11 regardait en pitié ses confrères qui, se frappant lourdement au visage, quittaient l’arène mutilés et défigurés. Cette grande dépense de forces lui paraissait, au contraire, un signe de faiblesse; car en se hâtant pour remporter la victoire, on semblait dire qu’on était incapable de supporter longtemps les fatigues inséparables d’une telle lutte. v

Avant cet athlète hors ligne, d’autres chez les Grecs avaient employé les mêmes procédés. Tel était Glaucus,

qui brillait en plusieurs genres d’exercices. Sa statue, que Pausanias put voir à Olympie, le représentait dans 1 attitude où se plaisait Mélancomas, c’est-à-dire les bras roidis,

portés en avant, pour tenir l’adversaire à distance et dans l’impossibilité de nuire.

M ais on peut croire qu’il se servait aussi de la méthode

Lutte d’enfants. — Pierre gravée du musée de Florence.

ordinaire, plus prompte et plus facile; dans ce cas, son bras faisait l’office d’une massue et laissait des traces ef-

Lutte d'enfants. — Pierre gravée du musée de Florence.

frayantes de son passage. C’est lui, comme on sait, que son père aperçut un jour, se servant de sa main, en guise de marteau, pour enfoncer le soc de sa charrue, qui s’était

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détaché. Car Glaucus n’était pas d’abord un lutteur de profession ; c'était un simple laboureur. Devinant par ce seul trait quelle serait la vigueur de son bras, le père le conduisit aux jeux Olympiques. Là, Glaucus concourut pour le combat du ceste ; mais, pressé par un adversaire plus adroit et plus exercé, il allait succomber, quand son père lui cria :« Frappe, mon fils, comme sur la charrue. » Ranimé par cette parole, le pugili ste redoubla d’ardeur et la victoire lui resta.

Des enfants eux-mêmes pratiquaient la méthode employée par Glaucus; on cite, entre autres, un jeune Éléen, Ilippomaque, qui, dans les combats enfantins, mit ainsi de côté trois antagonistes, qu’il lassa successivement plutôt qu’il ne les combattit, se tirant d’une triple rencontre, sans un coup, sans une cicatrice. En effet, le triomphe devait être de sortir d’une si rude épreuve sain et sauf, le visage intact, le corps entier; mais c’était là l’exception.

Tous les autres se reliraient affreusement défigurés, et quelquefois estropiés pour la vie.

L’état piteux, dans lequel ils se trouvaient, eût ému des cœurs de roche; mais les poêles, gens qui s’attendrissent d’ordinaire assez facilement, n’en ont pas été touchés, surtout les poêles satyriques, car le recueil de YAntholQgie . grecque fourmille d’épigrammes sur ce sujet fécond. Si nous les reproduisons, ce n’est pas tant pour nous apitoyer sur le sort des vaincus, que pour constater la force déployée par les vainqueurs dans ces engagements redoutables :

Pugiliste combattant. {Glarac.

Musfe de sculpture, t. X, II* 2182.)

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« Le vainqueur aux jeux Olympiques que tu vois en cet état, avait jadis un nez, un menton, des sourcils, des oreilles et des paupières. Mais à l’exercice du pugilat, il a perdu tous ces agréments, et même son patrimoine. En effet, il n’a pu avoir part à la succession paternelle. Car on l’a confronté avec son portrait que son frère a produit en justice ; il a été décidé que ce n’était pas le même individu. Pas la moindre ressemblance entre ce portrait et lui. »

« Ulysse, de retour dans sa patrie, après vingt ans d’absence, fut reconnu par son chien Argos ; mais toi, Stratophon, après quatre heures de pugilat, tü deviens méconnaissable, non- seulement pour les chiens, mais pour toute la ville, et si lu veux te regarder au miroir, tu t’écrieras: « Je ne suis pas Stratophon, » et lu le jureras. »

« Apollophane, ta tête est devenue comme un ci ible, ou comme les marges d’un livre mangé des vers. On prendrait les cicatrices que le cesle y a laissées pour une tablature de musique lydienne ou phrygienne. Cependant, tu peux lutter encore, sans craindre de nouveaux outrages ; ta tête n’a plus de place pour porter d’autres blessures. »

« Moi, Andreolus, j’ai combattu vaillamment au pugilat dans tous les jeux de la Grèce. A Pise, je perdis une oreille; à Platée, un œil ; à Delphes, on m’emporta sans connaissance. Mais Damotèle, mon père, avec mes compatriotes, était préparé à me faire enlever de l’arène ou mort ou blessé. I)

« .\ulus le pugiliste consacre au dieu de Pise tous les os de son crâne, recueillis un à un. Qu’il revienne vivant des jeux Nèméens, puissant Jupiter, et il l’offrira sans doute aussi les vertèbres de son cou ; c’est tout ce qui lui reste. »

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