CHAPITRE II
LA LUTTE ET LES LUTTEURS
Les inventeurs «le la lutle. — Hercule et Antée. — Thésée et Cercyon. — Deux espèces de lutte : la perpendiculaire et l'horizontale. — La lutte du bout des doi'^ts. — Une description d'Homère. — A quelle époque les athlètes combattirent tout â fait nus. — Le Pancrace. — Onctions et frictions. — Le groupe des Lutteurs. — Les avantages de la lutte, chez les anciens. — Les montagnards suisses.
Tous les athlètes que nous venons de citer, Milon, Polydamas, Théagène, etc,, étaient de la catégorie des lutteurs.
La lutte est un des exercices les plus anciens, sinon le plus ancien de tous. Il ne supposait pas toujours, entre ceux qui le pratiquaient, un état d’hostilité, de haine et de vengeance; — loin de là. — La plupart du temps ce n’était pour des individus de même race, de même tribu, de même famille, qu’un moyen d’essayer leurs forces respectives. Deux frères d’armes se saisissaient au corps et tâchaient de se renverser; histoire de plaisanter, et de se préparer à des combats plus sérieux. Mais ces duels corps à corps étaient empreints de toute la grossièreté des temps primitifs. La force brutale y décidait de la victoire; on accablait son adversaire sous le poids et la masse du corps; on l’écrasait comme on écrase le grain sous la meule, et on ne lâchait prise que s’il s’avouait vaincu. Dans les siècles héroïques, l’homme s’attachait donc à rendre
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son corps aussi massif que possible, soit par des exercices répétés, soit par un régime fortifiant, aOn de peser dans les combats de toute la force de sa taille et de ses muscles. Que des hommes aient profité, pour dominer et exploiter leurs semblables, des qualités physiques que la nature leur avait départies et qu’ils avaient encore développées par la cullure — c’est un sentiment dont personne ne sera surpris. Plus tard l’homme aljusa pour la même fin, et il continue tous les jours à faire abus de ses facultés morales. De là, dans l’ordre physique, ces êtres redoutables, d’une force exceptionnelle, qui tourmentaient les hommes et les dominaient par 1a crainte ; Antée et Cercyon étaient les plus dangereux de ces monstres, dont Hercule et Thésée furent forcés de purger la terre. On prétend que c’est à eux que nous devons l’invention de la lutte. Ils obligeaient les voyageurs à se mesurer avec eux, en venaient facilement à bout et les tuaient après les avoir terrassés. Antée, géant de Libye, ne courait pas personnellement de grands dangers. Dans ces rencontres, sa chute n’était pas une défaite, comme pour le commun des lutteurs, mais le point de départ et l’occasion de nouveaux succès ; il était, ainsi que l’on sait, fils de la Terre, et cbaque fois qu’en tombant, il touchait le sein maternel, il reprenait de nouvelles forces. 11 fallut qu’Ilercule s’arrachât trois fois à ses embrassements, le soulevât dans ses bras noueux, et l’étouffât sans
HerculeelAnlée. (Pierre gravée du initiée de Chiusi.)
lui permettre de prendre terre.
Thésée eut des obstacles du même genre à surmonter dans sa lutte avec fercyon d’Élcusis, (pii arrêtait les passants et les attachait à des branches d’arbre; l’arbre avait
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I d’abord été recourbé ; — quand il se redressait, les
membres de ces malheureux se déchiraient avec d’horribles craquements. Les brigands de nos jours, en Calabre et ailleurs, ont aussi de ces raffinenienis de miaulé. Mais les gouvernements d’aujourd’hui sont armés de moyens de répression beaucoup plus efficaces. Thésée ne disposait d’aucune de cæs ressources des sociétés modernes ; c’était tout bénévolement, et à ses risques et périls, qu’il remplissait des fonctions dévolues de nos jours à la force publique. S’il se tira d’une lutte inégale à son avantage et même avec honneur et gloire, c’est qu’il avait découvert quel était le défaut de tous ces hercules de grand chemin. Us possédaient la force brutale et grossière; mais cela ne suffisait pas , tant qu’on u’y joignait point l’adresse; l’adresse qui tire de la force tout le parti désirable, — l’adresse qui réfiéchit, juge et combine, — qui devine et ne se laisse pas deviner, — qui sert à la fols de bouclier et d’arme offensive. Thésée sentit le premier quel poids cet élément devait peser dans la balance, et ce fut lui qui l’introduisit dans la lutte; ce qui jusqu’alors n’avait été qu’un exercice sans méthode et sans régies, devint un art qui fut enseigné dans les gymnases ou palestres.
La lutte fit partie des jeux Olympiques dès les temps reculés, puisque le héros Hercule (qu’il ne faut pas confondre avec rilercule-dieu, fondateur de ces solemnitésgymniques) y remporta le prix offert à la force physique. Les troubles delà Grèce firent tomber en désuétude la célébration de ces jeux ; mais quand ils eurent été rétablis sur les avis de l’oracle de Delphes, la lutte y fit sa rentrée triomphante dans la 18® olympiade; et le Lacédémonien Eiirybale eut le premier l’honneur de s’y entendre proclaniei' vainqueur à la lutte.
Les Grecs connaissaient deux manières de Intter ; 1 une debout, dite perpeiuliculnire, dans laquelle les condiat-
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tanls pouvaient se relever, quand ils avaient été renversés; — l’autre, où’ les lutteurs n’avaieiit pas à craindre de chute, puisqu’ils ne se tenaient pas sur leurs jambes; c’était la lutte couchée, autrement dite horizontale. On l’appelait aussi rotatoire, parce que dans leurs évolutions et leurs enlacements multiples, les lutteurs, tantôt dessus, tantôt dessous, se roulaient d’un côté et de l’autre sur lè sable de l’arène.
Quelques auteurs ont affirmé qu’il existait une troisième espèce de lutte, Vacrochéirisme , qui consistait à saisir
Lutte avec le bout des doigts. — Vase peint de la collection llamilton. (Tisclibein, vol. IV, 4i.)
l’extrémité des doigts de l’adversaire, sans toucher aucune autre partie de son corps ; le nom le fait assez entendre (de âxpoç, extrême, et x^ip, main) ; mais Krausc, dont le savant ouvrage sur la gymnastique des Hellènes fait autorité, démontre que l’acrochéirisme était simplement le prélude de la lutte proprement dite, et non un exercice particu-
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!ier‘. Toutefois, cette entrée en matière semble avoir eu par elle-même quelque importance, puiscpie certains athlètes en firent leur spécialité ; plusieurs inènie y excellèrent. On cite en ce genre Sostrale, de Sicyone, ainsi que Léontisque, de Messine, qui, selon Pausanias, ne se fatiguait jamais à combattre corps à corps, mais se contentait de serrer, de tordre les doigts à son adversaire avec tant de vigueur, que celui-ci était obligé d’avouer sa défaite. Ainsi la lutte pouvait se borner quelquefois à ce jeu de mains préliminaire. — 11 n’est donc pas étonnant que des critiques modernes l’aient considéré comme un. exercice spécial.
Dans les temps homériques, on ne connaissait pas ce
Lulle perpendiculaire. (Uouumenl, daU' Iiistitulo..., I, Ü, n° 8 b.)
procédé, non plus que l’art savant et recherché de combattre dans la position horizontale. La lutte debout était la seule que l’on pratiquât. Quand Ajax, fils de Télaraon
* La GijmiiaHiquc et i Agonistique Jes Grecs, d’après les monuments écrits et lig-urés de raiitiquité, par J.-H. Krause. — Leipzig, t841, 2 vol. in-8“. Dans son grand ouvrage : Institutions, mœurs et usages lie la Grèce ancienne. (En allemand.]
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se mesure avec l’ingénieux Ulysse, aux jeux célébrés pour les funérailles de Patrocle, celte lutte a lieu de pied ferme. « Les deux héros se dépouillent, se ceignent les reins, et se poussent ; ils se serrent étroitement dans leurs bras nerveux ; on dirait deux poutres qu’un habile cliarpentier unit au sommet d’un édifice pour qu’elles puissent braver l’impétuosité des vents. Leurs dos craquent sous les coups redoublés de leurs bras robustes ; — la sueur coule à flots de leurs membres, — sur leurs flancs et sur leurs épaules s’élèvent des tumeurs rouges de sang. Ulysse ne peut abattre AJax, ni Ajax terrasser Ulysse. Craignant que cette lutte indécise ne lasse la patience des Grecs, Ajax prend la parole : « Fils de Laërte, enlève-moi, ou laisse-toi enlever « par moi, et que le puissant Jupiter décide du reste. » A ces mots, il soulève Ulysse ; mais celui-ci a recours à son adresse ordinaire, il frappe du pied le jarret d’Ajax, et lui fait plier le genou; Ajax tombe sur le dos, entraînant son adversaire dans sa chute. Ulysse essaye à son tour de soulever Ajax; — mais il s’épuise en efïorts inutiles, et c’est à peine s’il lui fait perdre terre. Us tombent pour la seconde fois et roulent l’un à coté de l’autre, couverts de poussière. Us se relèvent ; ils allaient recommencer pour la troisième fois, quand Achille intervient, et, retenant leurs bras : « C’en est assez, dit-il ; ne vous fatiguez point « à ces combats dangereux. Vous êtes tous deux dignes « delà victoire. » Et Achille leur donne généreusement le prix ex œquo.
Celle description d’Homère peut suggérer quelques remarques. Laissons de C(Mé le coup que le malicieux Ulysse applique sur le jarret de son adversaire ; ce qui lui donnerait le droit de réclamer la priorité pour l’invention du coup de Jarnac. Mais il est dans ce morceau d'autres détails à relever.
Notons d’abord que les advcrsairos se dépouillent de
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leurs vêtements. Ainsi, du temps d’Homère, les lutteurs n'étaient pas nus, au moins à l’endroit des reins, qu’ils entouraient d’une ceinture, d’une écharpe ou d’un tablier. Mais on reconnut dans la suite que c’était une gêne inutile, à l’occasion d’un accident grave dont l’athlète Orsippe fut victime, en disputant le prix de la course; sa ceinture glissa sur ses talons, et ses pieds s’y embarrassèrent. Aussi, supprima-t-on ce faible voile à partir de la 15® olympiade, au risque de blesser la pudeur des assistants ; mais il faut remarquer que les hommes étaient seuls admis aux jeux Olympiques, et que la vue de ces Spectacles était interdite aux femmes. 11 existait une loi trèssévère à ce sujet ; mais tel est pour le sexe curieux l’attrait du fruit défendu, que plusieurs fois des femmes cherchèrent à se glisser aux jeux Olympiques, et assistèrent au spectacle sous des habits d’homme, bravant la peine terrible qui les attendait, car les coupables étaient précipitées du haut d’un rocher.
Les lutteurs d’Homère étant ainsi préparés, ils en viennent aux mains, se poussent violemment, se serrent avec force ; mais observez qu’ils ne sefrappent pas. Les coups qui meurtrissent étaient réservés pour un autre genre de lutte, pour le pugilat, dont il sera question au chapitre suivant. Dans la
lutte proprement dite, il y LuUcurs. — Peinture d'une ampUorc
avait defense absolue de dair Mituia
frapper son adversaire. Cette i- 5 *•)
règle n’était point particulière à l’Age homérique; elle fut toujours en vigueui dans les siècles qui suivirent; on l’appliquait aux deux es-
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pèces de lutte, à la perpendiculaire, qui était la plus ancienne, la seule usitée, avons-nous dit, du temps d’Homère, et à celle où les deux adversaires se roulaient sur le sable.
Mais c’était une prétention singulière que de vouloir régler l’attitude de deux combattants, emportés par l’ardeur de la lutte. Comment n’y aurait il pas eu de part et d’autre quelques coups de poing donnés ou reçus en contrebande? Le moyen d’empêcher deux hommes, dont
LuUeiu's au pancrace. — Bas-x'elief du Musée He-Clémenlin. (Visconti, t. V, pi. 56.)
l’un se débat sous les étreintes de l’autre, de se menacer réciproquement du poing, et de passer du geste à l’action ! Le lutteur devenait dune malgré lui pugiliste, et les entraves qu’on prétendait lui imposer ne servaient à rien ; — ce fait bien avéré détermina sans doute l’invention de cet autre exercice qui s’appelait le pancrace. Inconnu du temps d’Homère, le pancrace ne fut introduit dans les jeux publics qu’à la 53® olympiade. C’était un exercice
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des plus violents, qui tenait à la fois de la lutte et du pugilat ; car il était permis non-seulement d’y pousser et d’y serrer un adversaire de toute la force de ses muscles, mais encore de le frapper à poing fermé.
Homère est uii historien tellement exact et consciencieux, qu’il faut noter ce qu’il dit, comme aussi ce qu’il ne dit pas. Les personnages qu’il met en scène, dans la description que nous avons citée, ne se présentent point au combat le corps frotté d’huile. Donc, les onctions n’étaient pas encore en usage parmi les lutteurs. Et pourtant, c’était une opération indispensable pour donner aux muscles plus de souplesse et d’élasticité. Cette coutume ne s’introduisiCque plus tard ; mais elle devint générale ; — aucun lutteur ne la négligeait, ni dans les gymnases, ni dans les jeux publics. Ou ne se contentait pas de se frotter d’huile, 011 se trempait aussi le corps dans la boue. Quel n’est pas rétonnement du Scythe Anacharsis, que Lucien le satirique fait pénétrer dans les palestres d’Athènes*! Il y voit des êtres à deux pieds comme lui, « qui se roulent dans la boue, et s’y vautrent comme des pourceaux. » Plus loin, dans la partie découverte de la cour, il en aperçoit d’autres auprès d’une fosse remplie de sable : « Ils s’en répandent, dit-il, à pleines mains les uns sur les autres, en grattant la poussière comme des coqs.» En effet des torses enduits de cette couche huileuse eussent glissé comme des anguilles, sans laisser aucune prise; il fallait bien que la main pût mordre sur ces chairs. La poussière dont ils se couvraient avait un autre avantage ; en se mêlant à l’huile et à la sueur, elle formait un enduit qui garantissait le corps des impressions du froid. I^s lutteurs, comme on vient de le voir
* Œuvres complètes de Lucien de Samosatc. Traduction nouvelle, par E. Talbot. 2* édition. — Paris, Hachette, 1866. t vol. in-12. Voy. ie 46* traité : Anacharsis, ou les Gymnases.
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dans Lucien, se rendaient mutuellement ce petit service; ils se saupoudraient et se frottaient, puis, la lutte terminée, ils se décrassaient les uns les autres, armés d’une étrille nommée strigille, dont les bains et les gy mnases étaient toujours amplement pourvus. Les monuments antiques reproduisent quelques-uns de ces ustensiles, avec des athlètes qui en font usage, soit deux à deux, soit séparément.
L’art grec nous a transmis des œuvres plus curieuses et plus importantes pour le sujet qui nous occupe; — ce sont des lutteurs en action. Le groupe le plus célèbre est celui de la galerie de Florence. Qui ne le connaît? Quel apprenti dessinateur n’a copié cette antique au moins une fois dans sa vie? 11 n’est pas de salle de dessin, pas d’atelier de peinture ou de sculpture qui n’en possède un moulage. Cependant ces deux figures ne représentent pas des lutteurs de profession. 11 est facile d’en juger à leurs corps fins et déliés, à leurs traits qui ne portent aucun vestige de fatigue ni de contraction, à leur charpente nerveuse, qui n’a rien de la musculature exagérée des athlètes, et surtout à leurs oreilles, doiit lés contours délicats ne sont ni entamés, ni déformés par les coups, comme il arrivait chez les lutteurs et les pancratiastes.
Avec son érudition sagace, Winckelmann a fixé le sens historique de ce groupe jusqu’alors anonyme. Il y a reconnu les fils de Niobé, les victimes de la colère d’Apollon et de Diane, qui au moment où le dieu s’apprêtait à les percer de ses flèches, se livraient, dans une plaine, à divers exercices, les aînés à des courses de chevaux, les plus jeunes à la lutte. Au reste, ce groupe si remarquable par son anatomie savante, et qui malgré l’entrelacement hardi des membres, n’offre rien de tourmenté, rien de choquant pour l’œil du spectateur, bien au contraire, qui le repose, grâce à riiarmonie de l’ensemble; ce groupe fut déterré
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dans le même lieu que les autres statues des Niobides. Ce qut rehausse encore aux yeux de l'artiste le prix de ce chef-d’œuvre, c’est la conservation des mains, qui manquent dans la plupart des statues antiques, mutilées par letemps ou par la barbafie des Hommes.
Toutes les statues de lutteurs, qui sont parvenues jusqu’à nous, n’ont pas cette valeur esthétique; mais elles servent du moins à faire comprendre les descriptions des poètes et des historiens. Les poètes surtout se sont étendus complaisamment sur un sujet qui prêtaitaux images fortes et vives; on a dans V Iliade la lutte dont nous avons parlé plus haut (liv. XXIll) ; dans VÉnéide (liv. V) , celle de Darès et d’Entelle ; dans les Métamorphoses d’Ovide, celle d’Hercule et d’Acheloüs (liv. IX) ; dans la Pharsale de Lucain(liv. IV), celledu mémeHercule avec Antée; dans la Thébaîde deSface (liv. VI), la lutte de Tydée et d’Agyllée; — enfin dans l'Histoire Éthiopienne d’Héliodore (liv. X), celle de Théagène et du farouche Éthiopien.
On peut voir dans ces tableaux tout ce que les lutteurs déployaient d’énergie, de ruses et d’adresse pour venir à bout de leur adversaire. Chacun cherchait à jeter l’autre à bas; c’était le seul but de la lutte perpendiculaire.
Pour y parvenir, il s’empoignaient par les bras, se liraient en avant, se poussaient en arrière, se prenaient à la gorge, se tordaient le cou jusqu’à se faire crier, s’enlaçaient sous les membres, se secouaient vigoureusement, essayant de se soulever en l'air ou de s’abattre sur le flanc. On en voyait qui commençaient par le jeu de mains dont nous avons parlé; d’autres qui se précipitaient tète baissée en se frappant le front comme des béliers. Ce n’était pas tout : « Voici que l’un enlève son adversaire par les jambes, raconte Lucien, à propos des exercices dans les gymnases, le jette à terre, se précipite sur lui, 1 em*pèche de se relever, et le pousse dans la boue, lui presse
FORCE ET ADRESSE
Je ventre avec les jambes, lui applique le pouce sur le gosier et étouffe déjà le malheureux qui, lui frappant sur l’é-
Lttttear». — Peintwe d'un tombeau étrusque i Ghiusi.
Autre scène. —
paule, le presse avec instance de ne pas l’étrangler... » Les règlements établis autorisaient, en effet, à labourer
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l’abdoraeii de son adversaire, comme à lui enfoncer le coude sous le menton, de manière à lui ôter toute respiralion. Malgré les terribles secousses que ces combats occasionnaient, les médecins de l’antiquité recommandaient cet exercice comme favorable à la santé, prétendant que la lutte horizontale agissait d’une façon salutaire sur les reins et les membres inférieurs, tandis
Lutteurs se précipitant tête baissée. — D'après un vase peint, trouvé à Vulci.
que la perpendiculaire exerçait principalement son influence sur les parties supérieures du corps. Cœlius Aurelianus la vantait comme un préservatif contre l’embonpoint.
Ce qui est certain, c’est, qu’en général, la lutte des Hellènes aidait au développement des muscles et des organes respiratoires, à la circulation du sang, à l’expulsion des humeurs vicieuses qui se dégageaient par les pores. On était si convaincu des effets salutaires de cet exercice qu’on y encourageait même les enfants qui jouissaient du privilège de combattre contre leurs pareils aux jeux Olympiques.
La lutte permettait, en outre, de faire valoir l’élégance
et la beauté du corps dans les poses les plus variées. La palestre et le stade n’étaient pas seulement pour la jeunesse des écoles d’émulation, c’étaient comme des académies ou des cours permanents de beaux-arts. « Forcésdc paraître sans vêtements devant une nombreuse assemblée, dit Solon à Anacharsis dans le dialogue de Lucien, ils
Lutteurs — Bronze antique. (D'après Crivaud de la Vincelle, pl. 20.)
auront soin de prendre de belles attitudes, afin de n’avoir pas à rougir de cette nudité, et de se rendre en tout dignes de la victoire... »
Les luttes des montagnards suisses offriraient à l’artiste d’aujourd’hui des sujets d’étude non moins intéressants ; pour le touriste, elles ne présentent guère qu’un attraitde curiosité; mais que l’étranger y prenne garde! Qu’il se
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borne prudemment au rôle de spectateur et n’aille pas se mêler à ces jeux véhéments, comme les gens du pays ne manqueront pas de l’y convier. Car, fût-on le plus fort gymnaste de la gymnasticante Allemagne, on aurait immanquablement le dessous.
Je ne prétends pas dire que les pâtres de l’Ilelvétie rappellent lesathlétes des jeuxOlympiques, mais ils les imitent en beaucoup de . points. Ils inaugurent parfois le combat comme les lutteurs anciens en ne se touchant que le haut du corps et en se frappant tête contre tête; d’ordinaire, avant d’en venir aux prises, ils se tendent la main, pour indiquer qu’ils ne se garderont pas rancune. Alors ils posent une main sur la ceinture du pantalon de l’adversaire et l’autre sur son épaule. C’est le signal de la lutte qui consiste à renverser son adversaire sur le dos. La victoire ne s’obtient qu’à cette condition. Bientôt tous les muscles sont tendus, toutes les veines gonflées, les yeux semblent sortir de leur orbite, les narines s’ouvrent haletantes; chacun cherche à passer sa jambe sur celle de l’autre afin de la comprimer et de faire choir le lutteur {Fleutischwung) ; mais à ce tour, le champion riposte par un autre non moins ingénieux; il glisse sa main gauche sous la cuisse droite de son adversaire, la ramène en avant autour de la cuisse gauche et le tenant ainsi par les jambes, le soulève en l’air de toute la force de ses poignets et le lance sur le dos par-dessus sa tête (gerade aufziehen). D’autres fois, c’est une espèce de croc en jambe, un coup porté talon contre talon {Hœggeln), qui détermine la chute.
On se doute bien que tous les stratagèmes sont mis en œuvre ; une de leurs ruses favorites, c’est au milieu de ■ l’action de dégager leur main droite, de la passer de^ant le nez de l’adversaire et de l’appliquer à plat sur la peau du cou, du côté gauche, comme s’ils voulaient écraser une
FORCE ET AltRESSE.
mouche ; c’est même de là que ce mouvement tire son nom {Fleugendœtsch) . Cette main, comme bien vous pensez, n’est pas venue se poser sur l’épaule avec autant de délicatesse et de légèreté que l’abeille sur la fleur. — Mais une fois qu’elle lient sa proie, elle ne la quitte plus; le lutteur se recule un peu en arrière, fait plier les genoux à son adversaire, et le lance à terre.
Le pancrace, c’est-à-dire la lutte assaisonnée de pugilat, ne parait pas faire partie de ces jeux helvétiques. Chez les Grecs, le pancrace était la lutte élevée à sa suprême puissance. Les athlètes qui s’y destinaient devaient être les plus vigoureux de tous, et cela se conçoit; car, dans ce genre de combat, tous les membres entraient en action, les mains comme les pieds, les bras comme les cuisses, les épaules, le cou, les coudes et les genoux. Le pancrace était la fusion des deux exercices les plus violents ; nous avons décrit le premier, il nous reste à parler de l’autre.