L’ARC CHEZ LES ORIENTAUX ET EN AMÉRIQUE
le passage de la première rivière qui leur valait celte gratification, les autres ne leur rapportaient rien ; n’y aurait-il donc, dans l’eau comme sur terre, que le premier pas qui coûte?
D’autres soldats de l’année turque, faisant usage de l’arc, pouvaient avec leurs flèches transpercer les cuirasses de la meilleure trempe; ils traversaient aussi d’outre en outre des lames de cuivre d’une épaisseur de quatre doigts: « J’en vis un, en 1543, dit Biaise de Vigenère, quand l’armée de terre turquesse (sic) vint à Toulon sous la conduite de Caïraddin Bassa, dit Barberousse, amiral du Grand Solyinan, percer à jour d’un coup de flèche un boulet de canon *. »
Les Orientaux conservèrent l’usage de l’arc militaire plus longtemps que ne le firent les Occidentaux. Us s’en servaient encore vers la fin du seizième siècle, et à la bataille de Lépante (1571), les Turcs abattirent avec leurs flèches plus de chrétiens que les chrétiens ne tuèrent de Turcs avec leurs armes à feu.
Des peuplades qui formaient, il y a des siècles, de nombreuses et puissantes tribus, les Indiens de l’Amérique du Nord, exécutaient des prodiges au moyen de Tare. Plus tard, elles adoptèrent les armes importées sur leur sol par les Européens, et s’en servirent au grand détriment de ces derniers ; car le fusil, manié par des tireurs tels qu’on en voit dans les romans de Fenimore Cooper, était aussi redoutable que Tare l’avait été, jadis, dans les mains de Teurs ancêtres.
Les Indiens s’exerçaient, dès le bas âge, au maniement de Tare. A peine les enfants étaient-ils en état de marcher qu’ils s’ingéniaient à imiter leurs pères, auxquels ils demandaient une arme et des flèches. Leur en refusait-on ,
' Histoiie de la décadence de l'empire grec, etc., ouvr. cité, p. TiO.
rOUCE ET ADRESSE.
ils en fabriquaient eux-mêmes avec de petites baguettes, et s’amusaient à poursuivre les souris dans la maison. Ce gibier domestique faisait-il défaut, ils chassaient aux mouches, et quand ils n’en trouvaient point, ils s’en allaient hors du logiscbercher des lézards qu’ils attendaient quelquefois cinq ou six heures avec la patience et la ténacité qui caractérisent le sauvage.
Tels étaient les exercices des jeunes Indiens de la Floride, au temps où les Espagnols pénéirèrent dans le pays pour en faire la conquête, c’est-à-dire au commencement du seizième siècle. En avançant en âge, les Floridiens se perfectionnaient encore. Ils tiraient surtout avec une force surprenante. Dans une rencontre, un cheval très-vigoureux ayant été tué la nuit d’un coup de lléche, les Espagnols eurent la curiosité d’examiner le matin la manière dont il avait été frappé. La flèche était entrée par le poitrail, avait percé le cœur, et s’élait arrêtée dans les hoyaux.
Une autre fois, un des officiers de l’armée espagnole reçut dans le flanc droit un coup de flèche qui traversa son buffle et sa cotte de mailles; c’en était fait de lui, si le trait n’avait dévié.
La vue de cette cotte de mailles parfaitement trempée (elle avait coûté 150 ducats), et non moins parfaitement percée par un seul coup de flèche, donna fort à réfléchir à l’état-major espagnol, qui commença dès ce jour à n'avoir plus autant de contiance en la solidité de ses jaquettes de fer ou d’acier. Pour savoir encore mieux à quoi s’en tenir, les officiers délièrent un de leurs prisonniers, lui mirent entre les mains un arc et une flèche, et.lui ordonnèrent de tirer sur une cotte de mailles, la plus forte de toutes, dressée à cent cinquante pas de distance, et qu’on avait enroulée autour d’un tissu de roseaux fort épais. L’Indieu pour se donner plus de force, étendit et secoua les bras, serra les poings, puis tira ; le trait fut lancé si violemment
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que, traversant l’armure, il perça le tissu de roseaux, et qu’un homme aurait été tué, si cet homme s’était trouvé dans la cotte de mailles. On doubla la garniture, on mit deux cottes autour du panier, et rindien fut armé d’un nouveau projectile. Les trois objets furent encore traversés ; mais comme la flèche n’était pas entrée profondément, l’Indien réclama le bénéfice d’une seconde épreuve, disant qu’il consentait à perdre la vie s’il ne lirait pas avec la même vigueur que la première fois.
Les Espagnols savaient maintenant tout ce qu’ils voulaient savoir, ils ne lui permirent pas de donner une nouvelle preuve de son habileté. Dès lors ils n’appelèrent plus leurs cottes de maille tant vantées que des toiles de Hollande. Les hommes se garantirent le mieux qu’ils purent; mais ce n’était pas assez, il fallait aussi protéger les chevaux, dont la vie était précieuse; car on n’aurait pas trouvé à les remplacer dans le pays, où ces animaux étaient inconnus ; on fabriqua donc avec du drap grossier des espèces de justaucorps de quatre doigts d’épaisseur qu’on appliquait sur la poitrine et sur la croupe de la hôte; à partir de ce moment, les chevaux furent à l’abri des traits si redoutables du Floridien.
Celte précaution ingénieuse n’était pas encore adoptée, quand les Espagnols passant un jour un ruisseau, un Indien, blotti derrière les buissons, atteignit un officier espagnol. La flèche, décochée avec une vigueur peu commune, traversa la colle de mailles, perça la cuisse droite, rompit l’arçon de la selle et pénétra dans les flancs du cheval, qui, rendu furieux par cette blessure, se précipita hors de l’eau, bondissant à travers la plaine et tàchantde se débarrasser du javelot et du cavalier. Des soldats accoururent à l’aide et s’aperçurent que l’homme était rivé pour ainsi dire à son cheval , tant le coup avait été rude. Le nouveau centaure fut conduit au quartier général;
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ses compagnons, le soulevant adroitement, coupèrent le trait entre la cuisse et la selle. La flèche n’était qu’un roseau garni d’une pointe de canne ; les Espagnols se demandaient avec étonnement comment un trait aussi léger avait pu percer tant d’obstacles L
Longtemps après cette époque de la conquête, ou plutôt de l’invasion espagnole, on vantait encore l’adresse des Indiens de la Floride. Et ce n’était pas sans raison. Ils se réunissaient quelquefois au nombre d’une dizaine; chacun était muni de son arc et d’un carquois rempli de flèches ; on formait un cercle au milieu duquel on jetait en l’air un épi de mais ; et cet épi servait de but commun. L’habileté consistait à ne pas le laisser tomber à terre tant que toutes les graines n’avaient point été enlevées à coups de flèches. On voyait quelquefois l’épi de maïs rester suspendu pendant un laps de temps considérable, maintenu qu’il élait dans l’air par les flèches qui le perçaient à la ronde, et dont la dernière retombait avec le dernier grain.
* Garcilasso del Vega, cité plus haut, page 210.