‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 71 sur 104 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

L’arhalête. — Aventure de Guillaume Tell. — Silence des historiens du temps. — Le bailli Gessler est un mythe. — Mot de Voltaire. — L'histoire de la pomme révoquée en doute par un Suisse. — Brochure brûlée par le bourreau. — E.st-ce une tradition danoise? — Palnatoke accomplit le même coup d'adresse au dixiéme siècle. — Récit de l'historien Scandinave. — Lxamen critique de la léf;ende. — Un curieux dicton. — Guillaume Tell a-t-il existé? — Ce qu’il faut en penser. — Cloudesly tii e également sur la tête de son enfant. — C'est le troisième I — Le prénom de Guillaume. — Deux coups d'arbalète.

L’arbalète avait eu, comme l’arc, scs jours de gloire et de triomphe.

Le lecteur a déjà nommé Guillaume Tell. Bien que son aventure de la pomme soit classique et connue de tous, il nous faut la rappeler en quelques lignes, en même temps que l'histoire de celui qui en est le héros.

Tell était un pauvre paysan, né à Bürglen, canton d’Uri, et domicilié à Altorf, dans le même canton. Il vivait à la fin du treiziéme et au commencement du quatorzième siècle. Ainsi que d’autres, parmi scs concitoyens, il ne voulait pas se courber sous l’autorité despotique d’un certain bailli autrichien, nommé Gessler. Ce dernier avait fait planter son chapeau sur le haut d’une perche au milieu de la place publique d'Altorf, et il exigeait que le peuple saluât ce simulacre ridicule. Tell, ayant refusé son hommage, fut soumis par l’ordre de Gessler à une cruelle épreuve, qui consistait à abattre une pomme placée sur la tête d’un de ses enfants.

FORCE ET ADRESSE

La mort devait être son chAliment, s’il ne touchait pas le but désigné. Tell fut assez adroit et assez heureux pour réussir. Néanmoins, il fut retenu par le bailli, qui résolut de l’enfermer dans son château de Küssnach, sur le lac des Quatre-Cantons. Une tempête s’éleva pendant la traversée ; effrayé, le bailli défit lui-même les liens de son captif, qui prit le gouvernail et conduisit la barque au rivage. Mais arrivé près du bord. Tell s’élança à terre, poussa du pied l’esquif, et s’enfuit. 11 alla s’embusquer dans un chemin creux où devait passer Gessler pour se rendre à Küssnach, et le tua d’un coup de flèche. Telle est l’histoire du héros suisse. On dit qu’il prit part à la révolution commencée en 1507 pour délivrer les cantons helvétiques du joug de l’Autriche, et qui fut préparée par le fameux serment du Grütli, où les trois libérateurs du pays, Werner Stauffacher (Schvvytz), 'NValter Fürst (üri), et Arnold Melchthal (Unterwalden), se liguèrent pour la délivrance de la patrie. On croit aussi qu’il combattit à Morgarten (1515), bataille qui consolida l’indépendance de la Suisse, et qu’il périt en 1554 dans une inondation à Bûrglen.

L’histoire de la pomme est ce qui séduit le plus l’imagination populaire dans la vie du héros suisse.

On connaît la scène du Guillaume Tell de Schiller :

« Gessler. — Tell, on dit que tu es passé maître dans l’art de tirer de l’arbalète, et que tu défies tous les archers.

VValther. — Et cela doit être vrai, seigneur. Mon père perce une pomme sur l’arbre à cent pas.

Gessler. — Est-ce là Ion fils. Tell ?

'Fell. — Oui, mon bon seigneur.

Gessler. — As-tu d’autres enfants?

Tell. — J’ai deux garçons, seigneur.

Gessler. — Et quel est celui des deux que tu préfères?

Tell. — Seigneur, tous les deux sont également mes enfants chéris.

Gessler. — Eh bien, Tell, puisque tu perces une pomme sur l’arbre à cent pas, il faut que tu me donnes une preuve de ton adresse.... Prends ton arbalète, aussi bien tu l’as dans la main, et prépare-toi à tirer une pomme sur la tête de ton fils. Mais, je le le conseille, vise bien; car si lu n’atteins pas la pomme du premier coup, tu périras. (Tous les assistants donnent des signes d’effroi.) » Guillaume Tell plus encore (jue tous les autres, comme bien on pense, ce qu’ayant remarqué, Gessler dit :

« Ah ! Tell, te voilà tout à coup bien prudent. On m’avait dit que tu étais un rêveur, que tu t’éloignais de la manière d’agir des autres hommes, que tu aimais l’extraordinaire .. Voilà pourquoi j’ai imaginé pour toi ce coup hardi. » Et se tournant vers les assistants :

« — Qu’il se place à la distance d’usage... Je lui donne quatre-vingts pas, ‘iii plus ni moins. 11 s’est vanté de loucher son homme à cent pas... » — « Tell, dit-il en s’adressant à lui de nouveau , tu vantes la sûreté de ton coup d’œil : tireur, il s’agit de manifester ton habileté. Le but est digne de toi, le prix est grand. D’antres peuvent également toucher le point noir de la cible; mais le vrai maître, à mes yeux, c’est celui qui toujours est sûr de son art, et dont le cœur n’a d’aclion ni sur l’œil, ni sur la main. »

Gessler donne ici un précepte de tir qu'il est bon de noter on passant. Cependant, Tell a lancé sa flèche. Le trait frappe le but, et l’enfant se précipite dans les bras de son père. « Père, voici la pomme, je savais bien que lu ne blesserais pas ton enfant. » Et la foule de s’écrier : « Voilà un coup hardi, on en parlera jusque dans les siècles les plus reculés ! On racontera l’histoire de l’archer Tell aussi longtemps que les montagnes reposeront sur leur base! »

FORCE ET ADRESSE

Nous ne dirons pas, nous ; « tant que les montagnes subsisteront ; » car l’argument, appliqué à la Suisse, n’est peutêtre pas aussi solide qu’il en a l’air. N’a-t-on pas vu, plus d’une fois, des quartiers énormes de montagnes se détacher et rouler dans les vallons qu’ils comblaient, après avoir entraîné tout sur leur passage? Mais, tant que les mots de patrie, d’indépendance et de liberté ne seront pas des expressions vides de sens, tant qu’ils éveilleront dans l’âme humaine des sentiments généreux, on se souviendra, je ne dis pas de Guillaume Tell seulement, mais de tous ceux qui, plus que lui peut-être, contribuèrent à la révolution de 1507 et à la fondation de l’indépendance suisse.

On va nous demander ce que signifient ces mots : plus que lui. Guillaume Tell n’est-il donc pas le principal libérateur del’Helvétie? C’est pourtant lui que les Suisses reconnaissent et honorent comme leur principal héros. C’est pour glorifier ses actions et en perpétuer le souvenir que des fêtes ontété instituées, des médailles frappées, des monuments consacrés. Tout le monde a parcouru la Suisse; qui n’a été témoin de la vénération du peuple pour la mémoire de Guillaumé Tell? qui n’a vu la fameuse chapelle portant son nom, ainsi que la plate-forme sur laquelle il s’élança de la barque et qui s’appelle encore aujourd’hui le Saut de Tell? Voici la fontaine où le père se plaça pour décocher sa (lèche, et cette tour que vous voyez, était voisine, ou même a été construite sur l’emplacement du tilleul où l’enfant fut attaché par ordre de Gessler. Mais ces monuments (je ne parle pas de la chapelle), sont-ils bien authentiques? Et ici se présente une question plus importante ; l’histoire du héros lui-même est-elle véridique dans toutes ses parties; certains détails ne sont-ils pas plutôt du domaine de la légende?

11 est des auteurs qui ont révoqué en doute ses aventures ; il en est même qui ont nié son existence, et celle du

bailli Gessler. Ce qu’il y a de certain, c’est que les chroniqueurs suisses contemporains ne parlent point de ces faits, et ne citent môme pas le nom de Guillaume Tell. On a les chroniques de deux historiens du temps, Conrad Justiiiger de Berne et Jean de Winterthûr; ils ne disent pas un mot de Guillaume Tell. Est-ce ignorance de ce qui s’est passé? Est-ce oubli? Mais des historiens aussi consciencieux que ces deux chroniqueurs ne tombent pas dans cette double faute ; ne serait-ce pas plutôt que certains faits attribués à Guillaume Tell n’avaient pas alors toute la notoriété qu’ils ont acquise depuis, grâce à l’imagination populaire ?

Même silence, à l’égard de Guillaume Tell, dans les chroniques étrangères contemporaines. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’on voit, pour la première fois, apparaître son nom et poindre l’histoire de sa vie, qui peu à peu se forme et se développe avec tout un cortège de détails intéressants et pathétiques. Comment Justinger et Jean de Winterthûr, ces deux contemporains de Tell , sont-ils muets en ce qui le concerne, — et comment des historiens qui écrivaient plus d’un siècle après l’événement, Melchior Russ, Petermann Etterlin, Stumpf, Egidius Tschudi, sontils si prodigues de détails que les premiers ignoraient totalement?

Notez, de plus, que ces historiens ainsi que ceux qui sont venus après, et les ont /copiés, ne s’accordent pas sur le nom du bailli ; tantôt c’est Grissler, tantôt Gryssler, le plus souvent, il est vrai, Gessler. Ce qui paraît à peu près démontré aujourd’hui, c’est qu’il n’a jamais existé dans le pays de hailli autrichien qui ait porté ce nom. 11 résulte de documents contemporains authentiques qu’en 1302, ce fut un certain Eppe qui fut nommé bailli de Küssnach, et qu’en 1514, la dignité se trouvait dans la même famille. Après l’extinction de cette maison, le titre passa dans les

FORCE ET ADR^SE

mains de Walter de Tottikon et, par sa fille Jeanne, au mari de cette dernière, Ileinrich de Ilunwile; et jusqu’en 1402, c’est-à-dire pendant l’espace d’un siècle, il ne fut jamais porté par un Gessler ni par un nom anald^'-ue. — Les hisloriens sont aussi peu d’accord sur la date de l’événement ; les uns n’en donnent aucune, ce qui est plus simple; les autres, plus téméraires, indiquent 1296, — 1513 ou 1514 ; — d’autres enfin 1507, date généralement adoptée aujourd’hui. C’est également celle que Jean de Muller a suivie dans sa célèbre Histoire de la Suisse. — Cet écrivain, en qualité de compatriote, a naturellement conservé dans ses moindres détails l’iiistoire dcGuillaumeTell.

Mais déjà Voltaire, peu crédule en fait de traditions, avait dit dans ses Annales de l'Empire : « 11 faut avouer que l’histoire de la pomme est bien suspecte, et que tout ce qui l’accompagne ne l’est pas moins. » C’est ce qu’un .''uisse eut la hardiesse de vouloir démontrer au dernier siècle, dans une brochure intitulée : Guillaume Tell, fable danoise, qui parut en 1760. Cet écrit d’un homme « assez téméraire ou assez éclairé, » comme on l’a dit, pour mettre en doute certains faits attribués à Guillaume Tell, souleva des tempêtes. L’auteur s’y attendait ; aussi avait-il eu le bon esprit de garder l’anonyme. « Je doute, disait-il, que les Suisses me sachent gré du parti que je prends. » En effet, l’ouvrage de Freudenberger — (c’était le nom de l’auteur ou du moins le nom qui fut publié ; mais on a lieu de croire que c’était encore un p.seudonyme), — l’ouvrage, disons-nous, fut supprimé par tous les cantons; celui d’Uri particulièrement le fit brûler par la main du bourreau.

Nousn’entrerons pas, bien entendu, dans l’examen de ce pamphlet. Un seul point nous intéresse et nous devons nous y arrêter : c’est l’histoire de la pomme percée d’une flèche sur la tète d’un enfant.

a Je défie foui arbaléfrier, tant habile défaire un coup pareil, » dit Kreudonberger. L’auteur ici, se laisse enporter* par la passion. 11 oublie lui-niéine son |Kiiut de départ. Que veut-il prouver? Que l’Iiisloire de Guillaume Tell, — et surtout l’iiistoire do la ponnne, — est une fiddc enipruutée au Danemark. Lli bien, pourquoi niez-vous dans un archer suis.sc un trait que vous admetlez dans un archer danois, nommé Toke ou Toko, qui vivait au dixième siècle et dont Saxo Grammaticus a parlé dans sa Chrnvique? En effet, de même queGuillaumoTell, Toke fut condamné, non par un bailli, nrais par un roi (le roi llarald à la Dent bleue, en 965), à tirer sur une pomme qui surmontait la tète d’un de scs curants ; — de même ([ue Tell, il avait caché tmc ou deux flèches pour s’eu servir contre celui qui le contraignait à un pareil .sacrilège, — de même que Tell, il frappa mortellement son ennemi, dès qu’une occasion favorable se présenta.

Toko parait être le même pei-sonnage que le fameux chef de pirates Scandinaves, l'alnatokc, dont le^ sagas du Nord racontent les exploits. Toujours en guerre avec les petits rois du Nord, Pahiatoke avait fondé, dans l’ile de VVollin, une association célèbre dont le centre était la forteresse de Jomsborg. Tous ceux qui servaient sous ses ordres, se considéraieul comme frères et solidaires les uns des autres; ils s’engageaient à venger en mas.se les injures faites à l’iin d’entre eux, à metti e en commun et à partager le butin. Les lois de celte assficiation maritime étaient d’une extrême rigueur. Aucune femme, par exemple, ne pouvait entrer dans la forteresse deJoinsborg. Pahiatoke mourut, dit-on, dans l’ile de l‘ionio. Les habitants de celte île en conservent encore le souvenir, et prétendent que son ombre leur apparait quelquefois.

Saxo Grammaticus ne parle point de Pahiatoke le pirate, mais seulement de Toko ou Toke l’archer. Il va

FOaCE ET ADRESSE.

pourtant lieu de croire, comme nous l’avons dit, que c’est un seul et même personnage. Or, c’est à lui qu’on attribue l’aventure de la pomme qui a rendu si célèbre le nom de Guillaume Tell. Il est nécessaire, pour que le lecteur puisse juger en connaissance de cause, de mettre sous ses yeux le récit même de l’historien Scandinave :

« Un certain Toko, au service du roi Harald, s’était fait beaucoup d’ennemis parmi ses compagnons d’armes, à cause de son zèle et de la supériorité de ses talents. Un jour, au milieu d’un festin, à la suite de copieuses libations, il se vanta de son adresse à tirer de Tare, adresse si grande, suivant lui, qu’il abattait du premier coup une pomme, quelque petite qu’elle fût, placée sur un bâton à une cerlaine distance. Ces paroles, colportées par l’envie parvinrent aux oreilles du roi, qui, dans sa méchanceté, résolut de mettre ù l’épreuve la confiance que le père avait en ses forces ; seulement, il lui ordonna de placer son propre fds en guise de bâton, et dans le cas où l’archcr ne toucherait pas la pomme du premier coup, il devait payer de sa vie une parole imprudente. Le voilà donc mis en demeure, de faire plus qu’il n’avait promis, car • ce qu’il avait dit n’était que propos de buveur ivre, dont ses ennemis avaient abusé pour le perdre. Mais leur attente fut déçue, car l’événement confirma la témérité de ses paroles. La noirceur de ses ennemis ne put lui faire perdre la confiance qu’il avait en lui-même ; et plus l’épreuve était difficile, plus il en sortit avec honneur.

« Il encouragea son fils par quelques douces paroles.

«t Prends garde, lui dit-il ; tiens-loi droit, ne bouge pas la tête, ne l’effraye pas du sifflement de la flèche; car le moindre mouvement est capable de déjouer les calculs du plus habile tireur. » Enfin, pour lui enlever jusqu’au moindre sujet de crainte, il lui fit détourner la tête, afin que la vue du trait ne lui causât aucune émotion. Ayant en-

suite tiré trois flèches de son carquois, il en mit une à son arc, tendit la corde et toucha le but désigné. Si le hasard avait mis devant sa flèche la tête de son fils, il payait de sa vie ce crime involontaire, et l’erreur de sa main eût été cause d’un double trépas ! Aussi je ne sais ce qu’il faut admirer le plus, le courage du père ou le sang-froid du fils; l’un par son adresse évita un infanticide; l'auti'e par son attitude, et sa présence d’esprit, préserva sa propre vie, et la tendresse d’un père. Le jeune homme donna du cœur au vieillard; car il attendit la flèche fatale avec autant de courage que son père déploya d’adresse en la lançant.

< ilarald lui ayant ensuite demandé pour quelle raison il avait tiré plusieurs flèches de son carquois , n’ayant à tenter qu’une seule fois la fortune: « Afin, dit-il, de venger avec celles qui restaient, l’erreur de la première, si le coup avait manqué, et de punir le coupable si l’innocent succombait. » Par ces paroles hardies, il montra ce qu’il était, et ce qu’il y avait d’odieux dans la conduite du roi.

« A quelque temps de là, Harald s’étant enfoncé dans les profondeurs de la forêt, tomba sous la flèche vengeresse de Toko; emmené blessé, il ne tarda pas à expirer*... .»

On le voit, l’analogie est frappante. Mais cette similitude est-elle l’effet d’un hasard ou bien d’un calcul? 11 se pourrait à la rigueur que le même fait se fût répété dans deux pays différents et à plusieurs siècles d’intervalle. Je n’examine pas ici la question de savoir si jamais un père a pu SC prêter à un tel caprice, et si jamais ce caprice a traversé le cerveau d’un tyran. Mais il se peut aussi que l’aventure de Guillaume Tell ne soit qu’une fable calquée sur l’histoire de Palnatoke ; le silence des historiens contemporains autorise à le croire. Que la légende Scandinave

* Hist.-.ria Daniœ, lih. X.

FORCE ET ADRESSE

ait été connue en Suisse, il n’y a là rien d’étonnaiil, si la Suisse a reçu, comme on le prétend, des colons venus de la Scandinavie, et particulièrement de la Suède. Le territoire de Schwytz ne portc-l-il pas dans le latin du temps, le même nom que la Suède, Suecia ?

Ce chaos, déjà fort difficile à débrouiller, certains critiques ont trouvé moyen de l’obscurcir encore. Ils ont imaginé d’accuser de plagiat Saxo Grammaticus. Et comment cela? Le pauvre homme aurait pu répondre : « Moi, plagiaire! mais Guillaume Tell n’était pas né quand je vivais ; il n’est venu que plusieurs siècles après. » Aussi n’est-ce pas à Saxo Grammaticus en personne, que le reproche s’adresse ; mais bien aux éditeurs et réviseurs de son ouvrage posthume, qui n’ont pas craint de glisser dans l’histoire publiée sous son nom, une foule d’anecdotes étrangères. En ce cas, l’aventure de Guillaume Tell aurait trouvé place dans le recueil interpolé de Saxo Grammaticus, pendant le cours du quatorzième ou même du quinzième siècle. En effet, l’ouvrage danois ne fut impiûnié pour la première fois qu’en 1514.

Mais nous n’avons pas à entrer dans cette discussion critique. Il est un point qui nous touche de plus près, et qui a même une grande valeur pour le sujet qui nous occupe. On ne sait guère en France qu’il existait autrefois parmi les populations du Nord, un dicton fort répandu, qui, pour exprimer le comble de l’adresse d’un archer ou d’un arbalétrier, disait : C’est un tireur si habile, gu' il abat une pomme siir la tête de son enfant. La question serait bien simplifiée et le problème résolu, si l'on pouvait remonter à la source de ce proverbe. Mais quelle en est l’origine? quelle aventure primitive a fait naître cette locution populaiie, qui peut-être a précédé l’aventure de Palnatoke?

Quant à Guillaume Tell, il nous paraît difficile, comme

GUILLAUME TELL ET LA LÉGENDE DE LA POMME. Ôi5

quelques-uns l’ont avancé, de nier sou existence. On en . doutait à une époque trés-rapprochée de celle où le personnage avait dû exister , puisqu’en 1 388 , c’est-à-dire une trentaine d’années seulement après sa mort, on fut obligé de faire constater son existence par un document public. M4 personnes vinrent attester qu’elles avaient connu Guillaume Tell. Ce nombre est considérable ; il faut que l’incrédulité ait été déjà bien forte à cette époque, pour qu’on ait eu besoin d’appeler tant de gens en témoignage. Mais, abondance de témoins ne nuit pas; au contraire, et c’est une forte preuve de 1 existence de Tell, comme le dit très-bien Ludwig Hausser, dans un savant mémoire couronné par la faculté de Heidelberg, et intitulé : la Légende de Guillaume Tell (Heidelb., 18-40, en allem.), que nous avons mis à profit pour la narration de cet épisode*. 2 ou 3 pei-sonnes peuvent se tromper, 114 ne se trompent pas à la fois !

L’historien que nous venons de citer, conclut donc à l'existence du personnage; mais il ne lui accorde pas 1 importance historique qu’on lui prête d’ordinaire. S il est

* Outre 11 dissertation de L. Hausser, il faut consulter, sur le per sonnage qui nous occupe, les documents suivants :

Guillaume Tell, mythe et histoire, par J. -J. Hisely. Genève, 1843, in-8. — Us Cantons suisses, avec un appendice sur Guillaume Tell, par Alf. Huber. Innsbruck, 1863, in-8 (en allemand). IJgende

de la délivrance des Cantons, par W. Visclier. Leipzig, 1867, m 8 (en allem.).— Us Origines de la Confédération suisse ; Histoire et légende, par Alb. Rilliet. Genève et Bàle, 1868, in-8. — U Suisse et ses Mlades, par L. Etienne. [Revue des Deux Mondes du 15 août

M. Scherer, rendant compte, dans le journal le Temps, dan des ouvrages que nous venons de citer, va p''.’" loin que M. Hausser, il prétend que Guillaume Tell est un jiersonnagc purement imaginaire. Et il ajoute : « Que de poi'sonnes ù qui cette assertion paraîtra un sacrilège 1 Hasardez-la dans un petit canton de la Suisse, et vous risquerez d’ôtre lapidé. Glissez-la môme dans un de nos salons bien pensants, et vous verrez avec quel dédain protesteront la routine historique et les préjugés conservateurs ! »

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vrai que Guillaume Tell exerça tant d’influence sur son pays, comment se fail-il qu’il n’ait joué aucun rôle dans les événements qui accompagnèrent et suivirent la révolution de 1307? Assistait-il au serment du Grütli? se Irouvait-il parmi les trente citoyens qui se joignirent aux trois chefs de la conjuration? était-il avec Walther Fûrst, dont il aurait, dit-on, épousé la fille? On ne sait rien de positif à cet égard. Assistait-il à la bataille de Morgarten? Uien ne le prouve. 0u-4)ien, s’il fut témoin de ces deux grandes journées qui décidèrent de l’avenir de la patrie, il se trouvait perdu parmi la foule, soldat obscur d’une grande cause. Rien ne l’y désignait particulièrement à l’attention publique; il n’était pas de ceux dont le nom éclatant vole de bouche en bouche. Comment alors est-il parvenu à tantde célébrité? C’est que la Suisse a symbolisé sous un .seu I nom la glorieuse résistance de tout un peuple à la tyrannie. Dès que le pays fut délivré de ses oppresseurs, dès qu’il eut conquis son indépendance et donné le baptême de la gloire au nom qui venait d’ètre adopté, à ce nom nouveau de Suisse, obscur la veille, aujourd’hui célèbre, on sentit le besoin d’avoir une histoire, des origines, et l’on rechercha curieusement dans le passé, tout ce.qui se rattachait à la révolution de 1507. Guillaume Tell, c’est évident, avait fait ce que ses compatriotes n’avaient pas encore osé faire, il avait tenté quelque chose de hardi ; mais en quoi consistait sa hardiesse? Les contemporains ne le disent pas, puisqu’ils ne citent même pas le nom du montagnard. 11 est probable qu’il ne voulut pas reconnaître l’autorité des baillis autrichiens et qu’il leur résista ouvertement. Peut-être, eu effet, refusa-t-il de s’incliner devant un bâton coiffé d'un chapeau ? et quel despotisme devait peser sur ces malheureux paysans, pour qu’un acte aussi naturel ait excité autant d’admiration?

Au reste, selon le même critique, certains détails de

filILL.U ME TEI.L ET I.V ].ÊGEM)E DE LV POMME. 327

l’histoire de Guillaume Tell résisleraieiil difficilement à uii examen sérieux. L’arhalélrier refuse avec raison d’obéir à l’ordre de Gcssler, et passe la tête haute et tiére devant le chapeau. Mais ce même Gcssler lui ordonne d’abatire une pomme sur la tète de son enfant, et Guillaume Tell s’y soumet! N’élait-ce pas ici qu’il fallait désobéir? Mais, dirat-on, Gessler se serait vengé sur son fils. Il est permis de tout hasarder pour sauver son enfant, excepté toutefois d’expo.scr la vie d’un être si cher.

Ce que nous disons là n’est pas par esprit de dénigrement, ni par amour du paradoxe. Loin de nous une telle pensée ! Nous n’avons qu’un but ; la recherche de la vérité. Que la vie de Guillaume Tell appartienne à l'histoire ou bien soit du domaine de la légende, qu’importe? Cela n’enlève rien au mérite de ses compatriotes, ne diminue pas l’héroïsme de tous ceux, quels qu’ils soient, obscurs ou connus, qui ont pris part à la révolution suisse et délivré la patrie d’un joug odieux. C’est là une gloire que personne ne songe à leur contester ni à leur ravir.

Mais, trouvant sur notre chemin l'hisloire de Guillaume Tell, il était de notre devoir de contrôler, de rechercher ce qu’elle contenait au fond de vrai ou de fictif, au moins en ce qui concerne l’épisode de la pomme. On a vu que ce coup d’adresse n’avait pas lieu pour la première fois. Palnatoke ou Toke l’avait osé déjà au dixième siècle. De plus, il courait à ce sujet parmi le peuple un dicton fort curieux. Mais ce n’est pas tout: Palnatokc avait eu pour imitateur, avant Guillaume Tell, ce William de Cloudesly dont nous avons parlé ci-dessus, à propos de Robin IloodL La ballade qid porte son nom, et dont nous avons traduit un fragment, ne finit pas au moment où Cloudesly vient de couper en deux, à quatre cents pas, une baguette de cou-

• Voy. page29i pt siiiv

rO«œ ET ADRESSE.

drier; die nous montré l’archer anglais s’avançant vers le roi et lui disant :

« — Après cet exploit, je ferai quelque chose de plus fort pour l’amour de toi. J^’ai un fils de sept ans, qui a toute ma tendresse; je vais l'attacher à un piquet devant tous ceux qui sont ici; — je placerai une pomme sur sa tête ; je me reculerai à six fois vingt pas de lui,, c’est-à-dire à cent vingt pas, et aj-mé de l’arc, je couperai la pomme en deux. »

« — Eh bien L hàte-toi, dit le roi ; par celui qui est mort sur la croix, si lu ne fais pas comme tu l’as dit, lu seras pendu. Mais si tu louches la tète ou le vêtement de ton enfant, je le jure par tous les saints du ciel, et je prends à témoin tous ceux qui nous regardent, je te ferai pendre avec tes deux acolytes. »

« — Ce que j’ai promis de faire, dit William, je n’y manque jamais. » Et en présence du. roi, il plaça en terre un piquet, y attacha son fils aîné, en lui recommandant de ne faire aucun mouvement. De plus, il lui tourna via figure de l’autre côté, afin que l’enfant ne fût pas effrayé... — Quand il fut sur le point de tirer, les yeux des assistauts se remplirent de larmes... »

Cependant Cloudesly ajuste et coupe la pomme en deux :

« Dieu me préserve, s’écrie le roi, de te servir jamais de * but^!. »

11 faut noter en passant une coïncidence assez singulière; Tell et Cloudesly, qui font le même coup, portent tous deux le mèmè prénom. N’aurait-on pas prêté à l’arbalétrier suisse, qui parait s’étre appelé Tell tout court, le prénom de l’archer anglais?

La Suisse n’était pas seule, nu moyen âge, à fournir d’habiles tireurs d’arbalète. La France avait aussi les siens.

' Picees of ancient popular poclrif. London, 1791, in-S"

Gl’lIXAlME TELL ET LA LEGENDE DE LA l’UMME. 329

L’année française comptait dans ses rangs des arbalétriers, comme elle avait eu jadis des archers. François I*'' est le dernier roi qui ait fait usage des uns et des autres. Â la bataille de Marignan (1515), un corps de 200 arbalétriers à cheval accomplit des prodiges. Mais ce fut une des dernières batailles rangées où l’on vit dans l’armée française une troupe d’arbalétriers aussi considérable. Depuis lors, il ne s’y rencontra que de rares, quoique habiles tireurs de cette arme. Voici deux traits signalés parles historiens comrtie particulièrement remarquables.

A la journée de la Bicoque, entre les Français et les Impériaux (1522), un capitaine espagnol ayant ouvert son annet pour respirer, Jean de Cardonne ou Cordonne, le seul arbalétrier qui se trouvât alors dans les troupes françaises, lui décocha sa flèche avec tant d’habileté, « qu’il lui donna dans le visage, dit Brantôme, et le tua. b Q uelques années après, au siège de Turin, l’unique arbalétrier de l’armée (était-ce encore ce même Cardonne?) mit à lui seul hors de combat, en cinq ou six rencontres, beaucoup plus d’ennemis que ne le firent les plus habiles arquebusiers de la troupe pendant toute la durée du siège.

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