L’ARC ET LA FLÈCHE AU OIX-NEUVIÈME SIÈCLE
L’arc redevient en faveur. — Le Journal des tireurs d'arc. — Les ;W) conipaj,'nies de France.— Fêle en 1831.— Itenaissance de l’arc en .tnijleterre.
— Curieuses rélleiions d'un auteur anglais. — La pêche â coups de lleche.
— I.es Yurucares de Bolivie. — La pêche en l’air. — La pêche à coups de fusil, en Touraine. — I.es nègres Kitsch, en .Afrique.
II est (les choses qui s’obstinent à vivre, de inènie tjiril y a des lionnnes qui ne veulent pas mourir. Nous avons pîtrié déjà de la pei’sistance de certaines inventions à vivre et à durer, en dépit des progrès du temps et de l’in- (Ipstrie. D’autres inventions plus utiles, plus (conformes l’esprit nouveau, se sont fait leur place au soleil; la mode les a adoptées et propagées; — il n’importe; les vieilles choses, de même que les vieilles gens, ne consentent pas facilement à rentrer dans le silence et dans l’ouhli.
Parmi les inventions de l’Age moderne, aucune n’a été l’objet d’autant de perfectionnements que le fusil. Kt le génie de la destruction, une fois éveillé, ne s’est pas arrêté en si beau chemin : le fusil se perfectionne tous les jours.
Eh bien, malgré la supérioriié des armes nouvelles sur les anciennes, malgré le succès retentissant du fusil A aiguille, malgré la vogue qui s’est attachée à l’invention prussienne, il existe encore des gens qui s’obstinent à se .servir d'arcs et de flèches!
Et je ne parle pas ici de ces peuplades sauvages, au nez aplati, à 1 intelligence plus aplatie encore, qui, n’ayant
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pas les moyens de se procurer d’aulres armes, sont bien forcés de se servir de celles qu’elles ont reçues de leurs pères, et qu’elles transmetlront de même à leurs enfants. Je parle de ce qui se passe autour de nous, en plein dixneuvième siècle. A la vérité, l’arc n’a pas encore reparu comme arme militaire ; il ne manquerait plus qne cela ! 11 ferait beau voir les soldats de la milice citoyenne armés d’un arc et d’un carquois ! Mais patience, ce temps viendra peut-être.
Pour gagner des partisans à l’idée de cette restauration, quelques amateurs avaient créé naguère un organe spécial, l'Archer français, journal des tireurs d'arc, qui se publiait encore en 1857. Nous n’avons pas manqué de consulter celte collection curieuse. Nous avons feuilleté, non sans émotion, ces pages rétrospectives, où des hommes convaincus, et respectables comme tout ce qui a la foi, cherchaient à ramener notre incrédule génération par delà les âges héroïques de la Grèce, et jusque dans les temps fabuleux. J’ignore quelle circonstance malheureuse a pu les arrêter, au milieu de leur œuvre de prosélytisme ; car les résultats obtenus étaient faits pour encourager leurs efforts. Déjà Paris, Paris lui-même, possédait un certain nombre de sociétés, dont l’une portait même le titre de Compagnie impériale des tireurs d’arc.
Les statisticiens évaluaient à plus de cinq cents le nombre des compagnies d’archci's répandues sur la surface du territoire français. Jadis, les meilleurs archei’s de nos armées venaient de la Picardie et de l’Artois ; c’est encore en ces provinces que les corporations ont le plus de succès. La Seine paraît être la limite des pays d'arc.
On put constater l’importance de ce mouvement régénérateur, lors du concours organisé par la ville de Noyon en 1854. Cent et une compagnies d’archers vinrent y disputer les prix offerts aux plus adroits ; cliacune marchait
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avec sa bannière et son uniforme particuliers sous l'invocation de saint Sébastien, patron de l’arc. On voyaitMes archers suisses, dans le costume de Guillaume Tell ; — c’étaient des gens d’Amiens qui tenaient sans doute à Ijuslifier le vers des Plaideurs :
11 m’avait fait venir d’Amiens pour être Suisse.
On voyait aussi des arbalétriers du règne de Louis XI avec des plumets, moitié vert foncé, moitié vert clair. Je ne vous dirai pas le nombre exact de flèches décochées dans les pantons en cette circonstance ; on a parlé de vingt-deux mille ; — je ne garantis pas le chiffre ; mais il n’aurait rien de surprenant, attendu que le tir dura six semaines.
En Angleterre, il s’est produit une renaissance de même nature, et le mouvement a été d'autant plus accentué que la liberté d’association est entière en ce pays, et que l’arc y fut longtemps l’arme nationale. On y compte une quantité considérable de compagnies organisées sur un excellent pied, qui tiennent des meetings, et se livrent à de fréquents exercices.
Toutes ces tentatives de restauration semblent être appuyées sur ce principe, développé par un ancien historien anglais :
« ... Si l’arc a été mis tout à fait de côté, ce n’est pas sans regrets de la part des connaisseurs qui, tout en ne rejetant pas l’usage des armes à feu portatives, leur préfèrent pourtant l’arc de beaucoup. D’abord, à une distance raisonnable, l’êrc offre une plus grande sûreté et une plus grande vigueur pour le tir. En second lieu, le coup est plus rapide Troisièmement, un plus grand nombre d’hommes peut tirer à la fois. Avec les armes k feu, dans un combat, il n’y a que le premier rang qui décharge ; — et il ne fait de mal qu’à ceux qui se trouvent en tête, tau-
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dis qu’avec l’arc, dix ou douze rangs peuvent décharger à la fois et atteindre autant de lignes de l’armée ennemie. Enfin, la fièche frappe toutes les parties du corps; elle agit «le haut en bas, et non pas en ligne droite comme la balle. D’où il suit que les flèches, en tombant dru comme grêle sur un airias d’hommes rassemblés, et plus légèrement vêtus qu’autrefois, doivent causer d’immenses ravages.
« Outre ces considérations générales, l’arc peut rendre de grands services en beaucoup de cas particuliers. Un «dieval frappé d’une balle, peut encore servir, si la blessure n’est pas mortelle; mais si une flèche s’enfonce dans ses flancs, les efforts qu’il fait pour s’en débarrasser l’irritent davantage; il cesse d’obéir au commandement, et jette le désordre parmi ceux qui sont autour de lui. — Le bruit des armes à feu, dira-t-on, produit le même effet. Oui, sur les novices ; mais on y est vite habitué. Les hommes et même les animaux, familiers avec cette musique, n’éprouvent plus aucune émotion, et si, comme tous les gens compétents l'affirment, dans une bataille, c’est l’œil qui est le premier frappé, la vue d’une flèche sera bien plus efficace que le bruit d’une pièce d’artillerie. »
A côté de ces genllemen du Royaume-Uni, qui tirent l’arc dans les meilleures conditions possible, les pauvres sauvages de l’Afrique et de l’Amérique feraient une triste figure, avec leurs flèchesgrossièrement taillées. Mais qu'importe la qualité de l’outil, si l’ouvrier s’en sert comme il faut ? Et ces habitants de la savane et de la forêt sont des artistes qui ont mille occasions de déployer leurs talents en paix comme en guerre. Ils ne se contentent pas de chassera l’homme et à l'animal; la pêche môme n’est (pi’une chasse pour eux, car ils pêchent à la flèche, ainsi qu’en d’autres pays, on pêche à la ligne. Observez par
‘ llaywaixle, Lives of lliree Nonuan Kings of England. — Lon- 'lon, in-A".
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oxeniple les Yurucaros, de Bolivie ïAmêrique méridionale) ; — ils jettent sur la surface de l’eau de longues perches qu’ils assujettissent à l’aide de pieux, el sur ce pont tremblant, ils s’avancent, armés de leurs arcs et de (lèches qui ont 1 2 pieds de long. Ouand ils ont frappé le poisson, ils l’attirent à eux facilement, gràceàla longueur de ces (lèches.
Un voyageur américain, M. llibbon*, en remarqua plusieurs qui s’étaient postés de cette manière sur un lac ; — l’un occupait le milieu, les deux autres se tenaient à chaque extrémité, de sorte «pie le poisson ne pouvait leur échapper. Quand un maladroit mampic son coup, ce qui arrive rarement, il «?st hué par s«>s compagnons.
Dans le même hémisphère, en remontant vei's le nord, on voit des Indiens pratiquer ce genre de pêche, mais en y mêlant à plaisir des diflicultés, pour mieux faire ressortir leur adresse. Ils lancent leurs (lèches à travers l’espace, dans une direction presque verti«‘alc ; ils ont d’avance si bien calculé le vol du projectile dans l’air, ainsi que la marche du poisson dans l’eau, «pie la (lèche retombe d'aplomb sur le gibier convoité.
Mais cette pêcdic a ses inconvénients, en ce que le chasseur est souvent frustré de sa jiroie. I.e poisson fuit et se perd dans les profondeurs, emportant avec lui le trait qui l’a frappé. Un chasseur fanatique, Deyeux, poète à l’occasion, l’a dit dans une j)i«’xe de vers dont je citerai quelques fragments, bien que je ne la recommande pas comme un modèle de poésie :
Sur tout rivap:c où Fonde est écuineusc,
La rhasse est triste, autant qu’infructueuse.
Pour ce plaisir, vivent les Tourangeaux!
<)u peut d’abord leur envier leurs eaux.
Dont l'admirable et hianclie transparence,
A du mercure usurpé l’apparence...
‘ Exploration of the Valley of Amazon. Washington, 1854. 2 vol. iii-S”.
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En lisant ces vers du poème lu Chassomanie je me demandais si, par hasard, mes compatriotes chassaient le poisson, à l’heure qu’il, est, selon le procédé des Indiens, avec l’arme chère à Philoctéte et à Robin Hood. 11 n’en est rien; pour cette opération, les fds du dix-neuvième siècle emploient tout simplement l’arme qu'ils ont entre les mains, l’arme contemporaine et banale, le fusil. Sachez donc, vous qui aimez la chasse, que si
Dans l’eau claire et limpide En côtoyant les bords d'un pas timide,
Par le soleil qui dore les moissons,
On aperçoit d’innombrables poissons.
D’autres encor, puis cent, suivis de mille...
Sachez que ce qu’il y a de mieux à faire, selon Deyeux, c’est de ;
. . . Tirer, s’il ne sont trop à fond.
Les gros à balte, et les petits à plomb.
Mais il est des règles qu’il faut observer, sous peine de manquer sa proie. Comment les sauvages s’y prennent-ils avec leur arc? On ne le dit pas, mais, avec le fusil, c’est autre chose, car :
. . Sans compter une raison d’optique.
Qui surabonde ici, quand on l’applique,
On doit agir, en cette occasion,
D’après les lois de la réfraction.
Donc,
Si vous braquez le coup dessus la tète,
En contre-haut la faute est toujours fuite;
Le plomb sur Tonde opère un ricochet.
Que faut-il donc pour atteindre son but ?
Plongez le tir au-des.sous de l’objet.
Quant au moyen de graduer la baisse,
'■paris, 1844, in-8^
L’AHC ET LV FLÈCHE Al I)IX-NEIMÈ\!E SIÉCI.E.
La profondeur où se irouve la pièce.
Doit riii(li(|uer toujours en aupririentaiit, l’ius le poisson se tient profondément.
Mais, comme on ne saurait trop le répéter, quand ou emploie ce procédé :
. . . Il est rare, autant que diflicile,
De les tirer d’une façon utile.
Aussi les hahitants de la Touraine, qui sont de rusés compères, onl-ils recours à l’expédient que voici. Ils portent un fusil dont le canon est fort court, un fusil de poche; le projectile consiste en une flèche, dans le corps de laquelle passe une corde, qui s’enroule en dehors autour d’une pelote que le chasseur tient à la main; le coup part, le fil se déroule comme au dévidoir, et.
Le javelot — il en sort comme il entre , —
Passe au poisson la corde dans le ventre!
Et c’est ainsi que le pauvret, s’il avait quelques velléités de s’échapper, est ramené vers le rivage. Hendoiis hommage au génie de la civilisation européenne! les Indiens n’auraient jamais imaginé cet expédient.
Quelques peuplades d’Afrique ont pourtant un système qui se rapproche de celui-là. Les nègres Kitsch, que le voyageur allemand Guillaume de Ilarnier eut occasion de voir, en parcourant le bassin supérieur du Nil, pèchent le poisson, non plus à coups de flèche, mais avec de longs javelots fixés à une corde que l’indigène tient à la main. Les embarcations que moulent les KitscJi sont de petits canots longs et étroits, creusés dans un tronc d’arbre; quelquefois les h’abitants d’une shériba (village) se réunissent pour faire la pèche en commun. On choisit un endroit propice, ordinairement un bras de rivière, aux
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extrémités duquel on établit une palissade ; la flottille se met en marche ; chaque esquif ne contient que deux hommes, dont l’un rame à l’arrière, tandis que l’autre, debout à l’avant, brandit sa lance effilée, qu’il plonge à chaque instant dans l’eau, et qu’il retient au moyen de sa corde*.
* Wilhelm von Harnier. Voyage au lül supérieur. — Darmstadt et Leipzig. 1866, in-f*". (En allemand.)