‹ Merveilles de la nature (volume 2)Chapitre 169 sur 276 · A LUNETTES · texte numérisé non relu

A LUNETTES

présente des traces de coloration plombée, roussâtre ou grisâtre.

Ainsi que l'ont bien vu Duméril et Bibron, « quand ce Serpent est en repos ou lorsqu'il rampe à l’aide de sinuosités, son cou est de la même grosseur que la tête ; mais dès qu'il est excité, la partie antérieure du tronc se redresse verticalement el l’on voit le cou se dilater considérablement, à l'aide des côtes de cette région qui distendent la peau en une sorte de disque plat, arrondi sur les bords et légèrement échancré en avant et au milieu, de manière à couvrir complètement la tête, qui semble disparaître. Par ce mouvement, les écailles s’étalent et paraissent se séparer les unes des autres, et c’est alors que, dans un grand nombre d'individus, on voit s’évaser, se développer et s'étaler un dessin représentant des lunetles, de manière à ce que les disques blancs, à centre noir, restent dirigés en avant, et que la portion de cercle qui les réunit présente sa convexité en arrière,

« Le plus ordinairement, après celte sorte d'image, les téguments du dos, ou du moins les écailles qui les recouvrent, sont plus foncés; chez les individus qui en manquent, mais qui peuvent également dilater le cou, on voit des marques diverses entre les écailles. Chez les uns, la peau paraît blanche et les écailles sont brunes; il en résulte une sorte de réseau ou l’apparence d’un filet dont les mailles seraient remplies par de petites plaques ovales, régulières, qui tournent sur elles-mêmes. »

Le Naja présente de nombreuses variétés de coloration qui ont été décrites par Russel. Pour ce naturaliste, le type le plus fréquent, celui qu'il a désigné sous le nom de Chinta nagoo, a les lunettes blanches très marquées, entourées d’un cercle noir incomplet; les disques sont noirs et l’on voit une tache ovalaire, de même couleur, sur les branches qui réunissent les disques (fig. 302).

Une variété, que l’on trouve principalement sur la côte de Coromandel, a les lunettes grises au pourtour, noires dans le centre, avec deux taches noires ovalaires sous le cou ; c’est le Arego nagoo de Russel.

Le Coodum nagoo, du même auteur, qui se trouve dans la même région que le précédent, est de couleur sombre; sur le disque se voit une sorte de V dont les deux branches sont comme évidées par une large ligne blanche.

Chez le Mogla nagoo, on voit des taches d’un gris pâle sur les écailles cervicales.

La variété figurée sous le nom de Santoonagoo manque de dessins caractéristiques de l'espèce, tandis que le MNalle-nagoo a sous le ventre des barres noirâtres qui le font ressembler aux Najas africains.

Le Jonna-nagoo a la peau du cou d’un jaune orangé ; la partie antérieure du ventre est tachetée de gris. Suivant Russel, le nom de la variété vient de la ressemblance que les Indiens ont cru trouver entre ces taches et la forme de certaines graines qu’on donne aux chevaux et qu’on nomme Jonnas.

Les individus dont la portion dilatée du cou forme une sorte de coiffe noire et dont le dessous du cou est sombre portent le nom de MNella ta pam.

Parmi les Najas qui ne portent pas la marque des lunettes, certains sont d’un brun roux foncé en dessus, plus pâle en dessous ; d’autres sont noirs avec le dessous de la gorge blanc; d’autres ont le ventre de couleur plombée.

Certains individus enfin portent sur le cou et sur la tête de larges bandes jaunes, suivies de taches brunes allongées.

Distribution géographique. — Le Serpent à lunette se trouve dans les parties les plus chaudes et les îles de la mer des Indes: il manque aux Moluques, à Timor, aux Célèbres.

Moœurs, habitudes, régime. — Les monticules abandonnés et formés par les termites, de vieux murs, des amas de pierre ou de bois, d’épais taillis dans lesquels se trouvent des crevasses, sont les endroits que semble plus particulièrement rechercher le Serpent à coiffe.

D’après Tennant, cet animal est, avec le Coryphodon de Blumenbach, le seul Serpent qui ne redoute pas le voisinage de l'homme ct qui semble même se rapprocher de lui, attiré qu'il est sans doute par les rongeurs et les divers animaux domestiques. Dans les moments de sécheresse, le Naja se tient de préférence dans le voisinage des cours d’eau.

Bien que diurne, le Cobra ne chasse que rarement pendant la grande chaleur; c’est alors que le soleil est moins brûlant qu'il quitte plus généralement son repaire.

Les mouvements du Naja sont beaucoup plus rapides qu’on ne le suppose; cet animal peut nager et grimper. C'est ainsi qu'on rapporte qu'un Cobra qui était tombé dans un fossé de remparts, et qui ne pouvait remonter sur les pärois escarpées, nagea pendant plusieurs heures portant sa tête et son cou dilatés hors de

LE SERPENT A LUNETTES

l'eau. On voit même des Najas aller à la mer.

Lorsqu'un vaisseau de guerre anglais, le Wellington, était à l'ancre dans la baie de Kudremele, à un quart de mille environ de la terre, on vit, une heure environ avant le coucher du soleil, un Naja qui nageaït vers le vaisseau, dont il s’approcha jusqu’à la distance d'environ 12 mètres ; les matelots jetèrent des morceaux de bois à l'animal et le forcèrent ainsi à regagner la lerre. Plus tard, on tua à bord du même navire un Cobra qui n'avait pu arriver à bord qu'en grimpant à l’aide de la chaîne de l’ancre. Il n’est pas rare de trouver des Najas sur le toit des huttes, et Tennant rapporte qu'il en a vu sur la cime de cocotiers, en train de donner la chasse aux oiseaux.

Outre les oiseaux, le Cobra recherche les petits mammifères, certains repliles et batraciens. Ce Serpent boit généralement beaucoup, mais, d'après des observations faites sur des sujets tenus en captivité, peut supporter la soif pendant très longtemps.

D'après Fayrer, le Naja pond une vingtaine d'œufs de couleur blanche, de forme allongée, à coquille molle et dont la grosseur égale celle des œufs de pigeon domestique.

Les Indiens rapportent que le mâle et la femelle ont un certain attachement l’un pour l'autre et qu'ils vivent pour ainsi dire dans le même voisinage. Tennant rapporte que, par deux fois, il a été à même de faire des observations qui semblent confirmer ce dire. Un Cobra adulte fut tué à Columbo dans les bains d’une des maisons, et le jour suivant on trouva une femelle à la même place. Une autre obser-

vation faite par le voyageur dont nous parlons |

peut sans doute également s'expliquer par une circonstance fortuile.

Les Singalais affirment que les petits Najas |

ne sont pas venimeux avant le treizième jour, époque à laquelle a lieu la première mue.

Idées superstitieuses. — Nous avons dit que le Naja peut maintenir presque verticalement la partie antérieure de son corps, l’autre partie posant sur le sol; l’animal avance alors, ayant la tête élevée et horizontalement étendue sur le cou.

Ainsi que le remarquent Duméril et Bibron, « il n’est pas étonnant que cette allure si bizarre, cette sorte de fierté apparente et présomptueuse, jointe à l'élégance de ce cou plat et élargi, au-dessus duquel apparaît une tête très mobile, comme supportée par de larges épaules, ait de tout temps fixé l'attention des

peuples. D'ailleurs, ces Serpents, reconnus armés d’un poison subtil, très actif, ont dû inspirer des craintes salutaires. C'est pour cela même que leur existence paraît avoir été trop souvent épargnée en raison d’un respect aveugle et fanatique porté jusqu'à la vénération, parmi les hommes crédules et peu éclairés au milieu desquels la nature semble avoir confiné ces espèces si pernicieuses. »

De nos jours comme autrefois, le Serpent à lunettes est un objet de vénération pour beaucoup d’Indous, et il joue un rôle important dans les croyances de ce peuple. Nous pouvons, à ce sujet, rapporter la fable suivante. Alors que Bouddha, descendu sur la terre, dormait en plein midi, un Naja se posa devant le dieu, et, dilatant son large cou, lui procura une ombre bienfaisante. Pour le récompenser du service qu’il en avait recu, Bouddha donna au Naja les dessins qu’il porte sur le cou, destinés à effrayer les milans, ennemis acharnés de ce Serpent.

Une autre légende rapporte qu'une pierre précieuse appelée Nege-Menik-kya, que l'on trouve parfois dans l’estomac du Naja, a un éclat incomparable qui peut attirer comme les rayons d’une éblouissante lumière.

Tandis que Dellon séjournait à Curamer, au milieu du dix-septième siècle, un secrétaire intime du prince de la contrée fut mordu par un Cobra. On rapporta à la ville le blessé et le Serpent fut mis dans un vase bien fermé.

Le prince, fort affecté de l'accident, fit venir des brahmines qui représentèrent respectueusement au Serpent que la vie du secrétaire était d’un haut prix pour le souverain ; on ex-

pliqua du reste au Serpent qu'il serait brülé

sur le même bûcher que le blessé si celui-ci devait mourir de sa morsure. Le Reptile ne se laissa pas toucher et le secrétaire mourut. Une profonde tristesse s’'empara du prince; mais il lui vint à l'esprit que le mort avait pu s’attirer le courroux céleste par quelque crime demeuré caché et que le Naja n'avait été en pareille circonstauce que l’exécuteur des volontés divines. Bien loin de faire périr le Naja ainsi qu'onl’en avait menacé, on le porta devant l'habitation du mortet onlui donna laliberté, aprèslui avoir fait amende honorable pour les injures quilui avaient été adressées et après l'avoir profondément salué.

Lorsqu'un habitant de Malabar trouve un Naja dans sa demeure, il le prie amicalement de sorlir ; si c’est peine perdue, il lui présente

LE SERPENT

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