‹ Merveilles de la nature (volume 2)Chapitre 170 sur 276 · A LUNETTES · texte numérisé non relu

A LUNETTES

de la nourriture, pour l’ailirer dehors; si le Serpent ne bouge pas, l’Indou va chercher les pieux serviteurs d’une de ces divinités qui, moyennant une rétribution ou plutôt une offrande, adressent les suppliques les plus touchantes au Serpent.

D'après les documents recueillis par Fayrer, les idées superstitieuses des Indous de presque toutes les castes n’ont pas changé. Lorsqu'ils trouvent dans leur demeure un Naja, beaucoup d'Indous cherchent à l’apaiser en lui offrant de la nourriture; si l'animal devient par trop agressif, l'Indou cherche à s’en emparer, mais le traite avec toutes sortes d’égards, et le porte dans un endroit inhabité et lui rend alors la liberté.

Uharmeurs de Serpents. — Avec un tel peuple, les prêtres et les imposteurs ont un rôle facile à jouer, cela se comprend. La masse aveugle considère leurs tours d'adresse comme de la magie, et les brahmines l'entretiennent dans celle utile croyance. On ne peut nier, du resle, que les jongleurs ne fassent un commerce du dangereux Naja d'une manière qui est bien propre à forcer les Européens incrédules à prêter une grande attention à leurs exercices; tout leur savoir repose, en effet, sur la connaissance exacte qu’ils possèdent du caractèreet des mœurs du Cobra.

« Une curiosité respectueuse et fanatique entraîne les gens du peuple à s’assembler et à former des cercles nombreux autour de certains jongleurs, qui s’annoncent comme doués d’un pouvoir surnaturel, de facultés transmises héréditairement ou comme possesseurs de certains procédés à l’aide desquels ils sont parvenus à apprivoiser et à faire obéir les Serpents à leur volonté. Dans l'espoir et même avec la certitude de recevoir des rémunérations dont ils déterminent d'avance la quotité, ils font sortir de leurs cages ou des paniers dans lesquels ces Reptiles se trouvent placés, etsuivant un ordre déterminé, un assez grand nombre de ces Serpents. Ces hommes semblent exercer sur ces animaux une sorte d’enchantement, en donnant à leur corps et aux mouvements des membres certaines inflexions, soil au moyen de la voix modulée, ou à l’aide de sifflets ou de petites flûtes dont ils tirent des sons monotones et lraînants auxquels paraissent obéir ces animaux en se dressant et baissant ou en relevant le cou en cadence. D’autres, au moment où ils sont le plus animés, entrent à l’aide de certains allou-

chements dans un élat de léthargie ou de mort apparente. À certains ordres, ils se raidissent et alors deviennent inflexibles comme des baguettes, ou bien, à certains signes, ils reprennent leur flexibilité et s'enroulent sur un bâton, comme une corde sur sa poulie.

« Quant à l’apprivoisement ou à l'éducation des Najas, on prétend que les Psylles commencent par leur arracher ou par leur briser les dents venimeuses, ce qui n'est pas difficile, puisqu'elles n’occupent qu’une place déterminée en avant de la mâchoire inférieure.

Ce premier procédé les préserve de toute morsure ou piqûre dangereuse, et alors, en exercant sur la nuque ou sur la queue un certain degré de compression, ils peuvent, dit-on, dans le premier cas, faire tomber l'animal dans une sorte de sommeil accompagné de raideur instantanée des muscles de l’échine. Voilà, du moins, quelques-uns des détails rapportés d'Égypte par Geoffroy père, qui a raconté d’une façon fort piquante une tentative heureuse qu'il fit, en présence d’un Psylle très effrayé de sa hardiesse, pour imiter ses manœuyres.

« Kämpfer a fourni dans les Aménités exotiques des renseignements fort positifs sur les moyens employés par les bateleurs aux Indes orientales. Il s’est assuré que c’est principalement par la crainte des coups, que les hommes qui font leur métier de ces spectacles forains parviennent à dompter les irritations auxquelles les Najas sont constamment et naturellement disposés, et voici quelques détails sur leurs procédés.

« La plupart commencent par présenter à l'animal qu'ils ont excité un morceau de drap ou d’une autre étoffe molle et élastique dans laquelle les dents venimeuses se fixent et qu'ils retirent rapidement, avec violence, afin d'arracher ainsi les dents venimeuses qui y ont pénétré; puis ils répètent cette opération à certains intervalles. Ils peuvent alors les irriter impunément; mais pour les accoutumer à produire les mouvements cadencés qu'ils semblent leur donner l’ordre d'exécuter, les bateleurs, dont une des mains est introduite dans un pot de terre, frappent l'animal avec une baguette; puis, profitant du moment où il s'élance afin de mordre, ils lui opposent le poing armé du vase sur lequel le Serpent se jette avec assez de violence pour se blesser ou se meurtrir le museau. Les gestes du Psylle, que le Naja finit par craindre, deviennent le

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principal moyen à l’aide duquel le Serpent arrive à montrer une sorte d'obéissance (1). »

Il peut certes bien se faire que des jongleurs cassent les dents venimeuses aux Najas, mais des observations faites particulièrement par Davy il ressort que presque toujours le Cobra est en possession de ces crochets venimeux ; aussi plus d’un charmeur a-t-il perdu la vie en faisant des jongleries. C’est par une extrême adresse, par une grande habileté, par la connaissance parfaite de l'animal, que le Psylle peut manier le Serpent. « Le charmeur, rapporte Davy, excile le Cobra par des coups ou par des mouvements rapides et menaçants de la main, et le tranquillise de nouveau par la voix, par des gestes ou par de douces caresses. Si l'animal devient méchant et fait mine de vouloir mordre, le jongleur évite adroitement ses attaques et ne joue avec lui que lorsqu'il est redevenu calme ; il porte alors la tête de l'animal à son front et la passe sur son visage. Le peuple croit que le jongleur possède réellement un charme grâce auquel il peut manier le Serpent sans danger; l'Européen, au contraire, sourit de la chose et soupçonne le Psylle d'imposture et croit qu'il. a arraché les dents venimeuses ; mais il se trompe et l'Indien a raison. J’ai examiné des Najas et trouvé leurs crochets parfaitement intacts. Les jongleurs possèdent réellement un charme, qui n’a du reste rien de surnaturel, celui de la confiance et de la hardiesse. Ils connaissent les mœurs et le naturel du Serpent, ils savent que ce n'est qu'à la dernière limite qu'il se sert de ses armes meurtrières et qu’il ne mord que lorsqu'il est fortement excité. Celui qui possède l’assurance et la vivacité des mouvements de ces hommes peut faire comme eux et je l’aifait moi-même plus d’une fois. Les jongleurs peuvent exécuter leurs tours avec n'importe quel Serpent à coiffe, qu'il soit capturé depuis peu ou qu'il ait été tenu prisonnier pendant longtemps, mais ils ne s’aventurent jamais à répéter ces exercices avec aucun autre Serpent venimeux. »

D’après Duméril et Bibron, « Kämpfer a vu des Najas rester près d’un quart d'heure dressés et la tête tournée constamment du côté où se portait le maître du Serpent en suivant les mouvements de son poing de droite à gauche et réciproquement de haut en bas. Quand le chant cessait, l'animal

(1) Duméril et Bibron, Erpétologie générale, t, NII, p. 1284.

se mettait à ramper. C'est alors que le bateleur faisait sa collecte après avoir montré au Serpent une racine qu'il annonçait et cherchait à vendre comme douée de la propriété de le faire fuir, et surtout comme propre à neutraliser les effets du poison pourvu qu’on puisse appliquer cette écorce râpée sur la morsure. Cette écorce, qu'on débite écorcée et découpée en petits fragments, n’est pas reconnaissable. Kaëmpfer dit qu’elle ressemble à celle de la salsepareille, mais qu’elle est un peu plus grosse. C’est probablement celle que l’on désigne sous le nom d’Oplaiorhiza mungos, de la famille des Rubiacées ; mais il y a de l'incertitude parmi les bolanistes. Gärtner adopte cependant l'opinion de Kämpfer. 'Au reste, la propriété si vantée de cette racine paraît être imaginaire. On dit qu'on la désigne aux Indes, et particulièrement à Amboine, sous le nom de Æaiz de Cobra. »

Aux détails qui précèdent, il est intéressant de joindre le récit fort curieux fait par Natalis Rondot en date de Trincomalie, île de Ceylan. « Vers six heures du soir, dit-il, un jongleur hindou vient à bord. Il est pauvrement vêtu, coiffé d’un turban orné de trois plumes de paon, et porte plusieurs colliers de ces sachets avec amulettes, que l’on appelle au Sénégal des grisgris. Il a un Cabra capello à lunettes dans une corbeille plate.

« Cet homme s’installe sur le pont; nous nous mettons sur le banc de quart; les matelots font cercle.

« La corbeille est posée sur le pont et découverte. Le Capel est tapi au fond. Le jongleur s’accroupit à quelques pas de distance et se met à jouer un air lent, plaintif, monotone, avec une espèce de petite clarinette, dont les sons rappellent ceux du biniou breton. Le Serpent se remue peu à peu, s’allonge, puis se dresse. Il ne quitte pas la corbeille. Il commence par se montrer inquiet, il cherche à reconnaître le milieu où il est placé, il devient agité, il déploie et tend ses ailerons, s'irrite, souffle fortement plutôt qu'il ne siffle, darde souvent et vivement sa langue effilée et fourchue; il s’élance violemment plusieurs fois comme pour atteindre le jongleur; il tressaille fréquemment ou plutôt fait de brusques soubresauts. Tantôt il agite ses ailerons, tantôt il les raidit. Le jongleur a les yeux toujours fixés sur le Capel et le regarde avec une fixité sin-

| gulière. Au bout de quelque temps, 10 à 12 mi-

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nutes environ, le Capel devient moins animé, il se calme, puis se balance comme s’il était sensible à la cadence lente et monotone du musicien; il darde sans cesse sa langue avec une vivacité extrême ; peu à peu il est amené à un certain état de somnolence. Les yeux, qui d’abord guettaient le jongleur comme pour le surprendre, sont en quelque sorte immobilisés et fascinés par le regard de celui-ci.

L'Hindou profite de ce moment de stupéfaction du Serpent pour s'approcher lentement de lui sans cesser de jouer, et sur la tête du Capel pose une première fois le nez et une seconde fois la langue. Bien que cela ne dure qu’un instant, le Capel, à cet instant, se réveille en sursaut et le jongleur a à peine le temps de se rejeter en arrière pour n'être pas atteint par le Serpent, qui s élance sur lui avec fureur.

« Comme le jongleur finissait, en essayant d’apaiser le Capel, un des officiers de la corvette arrive. Il désire voir l’Hindou poser ses lèvres sur la tête écailleuse de l’animal; le pauvre diable recommence à jouer son air monotone et à regarder le Capel avec sa fixité étrange. Ses efforts sont vains. Le Serpent est dans un état d’agitation extrême, et rien n’agit sur lui. 11 veut s'échapper de la corbeille; il faut en baisser le couvercle.

« Nous doutons que le GCapel aït encore ses crochets et que pour cet Hindou il y ait danger réel à l’approcher. Nous promettons à notre homme une piastre d'Espagne s’il fait mordre deux poules par le Serpent. On prend une poule noire, qui se débat très vivement et on la présente au Capel. Celuici se dresse à demi, regarde la poule un instant, la mord et la lâche. La poule est laissée libre; elle s'échappe effarée. Six minutes après, montre en main, elle vomit, raidit les pattes et meurt. Une seconde poule est mise en face du Serpent; il la mordille deux fois; elle meurt en huit minutes.

« Notre jongleur termine en faisant différents tours ; escamotage de roupies, de boules, de fleurs, etc. Il avale un gros biscaïen, il joue de la clarinette pendant 7 à 8 minutes, puis il rejette le biscaïen. Il fait entrer de l’eau par une narine et la fait ressortir par l’autre. »

Karl von Gürtz décrit d’une manière un peu |

différente la manière dont s’y prend le charmeur, d'après ce qu'il a vu à Madras. Les Najas étaient contenus dans des corbeilles en osier. Le chef de la troupe prit les animaux les uns après les autres, en les tenant par la têle, elles

posa sur le sol ; il commença par tirer des sons déchirants d’une sorte de clarinette, à l’extrémité de laquelle était appendue une petite citrouille. Les Najas se dressèrent alors et se mirent à dilater fortement leur cou. Le charmeur leur présenta le poing fermé; il saisit l’un d’eux et l’enroula autour de son cou (voir pl. XII). Les Serpents n’exécutèrent aucune espèce de danse et se montrèrent absolument méchants. Le voyageurs'assura, du reste, qu'ils n'étaient nullement dangereux. car les crochets avaient été arrachés.

Le docteur Shaw eut l’occasion de voir un assez grand nombre de Serpents qui observaïent la mesure avec les derviches dans leurs danses circulaires ; les reptiles couraient sur la tête et les bras des prêtres, tournaient quand ceuxci tournaient, et s’arrêtaient quand ils s’arrétaient.

D'après le capitaine Percival, les Cobras, même quand ils viennent d'être pris récemment, semblent écouter, avec un extrême plaisir, les notes que rend un instrument quelconque. -

Les jongleurs profitent de cette inclination naturelle du Serpent; il y en a qui se donnent la peine d’apprivoiser les Cobras, qui leur apprennent à marquer la mesure et à accompagner, par un mouvement de tête, les airs qu'ils jouent sur le flageolet.

D'après ce que racontent certains voyageurs, les reptiles charmés prennent des attitudes en harmonie avec le sentiment gai ou triste, léger ou grave, de la musique.

Durant mon séjour aux Indes, rapporte Franklin, j'ai vu prendre dans mon jardin le Cobra di capello, ou Serpent à chaperon de l'Inde. Le charmeur de serpents, un turban de plumes sur la tête, se tenait assis devant un trou sous une haïe de poiriers épineux, jouant d’un grossier instrument de musiquefait avecune gourde et devant lequel était un morceau de glace cassée. La tête du Cobra se montra bientôt comme pour écouter ces bruits sauvages : les yeux de l’animal étaient en même temps attirés par le miroitement du verre ; un camarade du charmeur se tenait prêt à saisir le Serpent derrière le cou; puis, sans se donner la peine d'extraire les dents venimeuses, il le glissait dans une corbeille couverte. Le lendemain, le charmeur revenait, plaçait sa corbeille sur le sol, se couchait à côté d’elle sur la hanche, et jouait de son instrument à vent; le couvercle se levait et le Serpent apparaissait, à moitié

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