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LE PROTÉE. — PROTEUS ANGUINEUS

Le genre Protée ne comprend qu’une seule espèce, le Protée anguillard (Proteus anguinus, æanthoslictus, Siren anquina, Hypochton anguinus, Freyeri, Schreibersh, Phanerobranchus platyrrhynchus).

Caractères. — Cet animal atteint un peu plus d’un pied de longueur.

Le corps est grêle, allongé; la queue est courte, très comprimée, arrondie à son extrémité.

Les membres sont très écartés l'un de l’autre ; les doigts sont petits et grêles, au nombre de trois à la patte antérieure, de deux à la patte postérieure.

Le museau est long, aplati (fig. 492). Les yeux, très réduits, sont cachés sous la peau.

« L'ouverture buccale, dit Wagler, est assez petite ; la lèvre qui garnit la mâchoire supérieure, épaisse, recouvre dans toute son élendue le bord de la mâchoire inférieure.

Les cavités nasales sont deux fentes allongées,

LE PROTÉE

parallèles au bord de la màächoire supérieure. :

« De chaque côté du cou s'insèrent trois bouquets de courtes branchies.

«La queue, comparée à la longueur du tronc, est courte, entourée d'une nageoire adipeuse.

« Le squelette ressemble à celui de la Salamandre, si on en excepte la tête, le nombre plus considérable des vertèbres et leur forme, le faible nombre des appendices costaux.

« La tête a une conformation particulière et étrange; un des caractères les plus remarqua-

Fig. 493. — Appareil circulatoire, respiratoire et digestif du Protée (*).

bles consiste dans l'absence totale de maxillaire supérieur et par suite dans l'élargissement et l'allongement de l'os intermaxillaire, qui forme presque tout le rebord de la mâchoire supérieure. Les os palatins font également défaut. Les narines s'ouvrent dans la cavité buccale entre l’intermaxillaire et le vomer. On trouve de nombreuses petites dents, semblables entre elles, coniques, un peu recourbées, sur le bord

(*) 1, veines pulmonaires ; 2, oreillette gauche ; 3, veine cave; 4, veine hépatique; 5, sinus veineux; 6, oreillette droite ; 7, ventricule commun; 8, bulbe artériel ; 9, artères branchiales ; 10, veines branchiales ; 11, aorte descendante; 12, reins; 13, testicules; 14, poumons; 15, estomac; 16, intestins; 17, veine porte hépatique.

de l'os intermaxillaire et du maxillaire inférieur; sur le bord externe des vomers existe une série longitudinale de dents. A l’extrémité postérieure du vomer s'attache un ptérygoïdien étroit qui s'articule au bord postérieur de l'os tympanique, mais qui laisse à la base du crâne un petit espace libre. L’os sphénoïde est aplati; le tympanique est assez long, un peu épaissi à ses deux extrémités, et descend obiiquement vers la mandibule.

« L'estomac est une simple dilatation ; l'æsophage est plissé intérieurement. Le larynx proprement dit fait défaut, et à sa place il existe seulement une cavité membraneuse, semi-lunaire, qui s'ouvre par une petite fente dans le larynx. »

Nous ajouterons que la cloison qui sépare les oreillettes est moins complète que chez les autres Urodèles (fig. 493); il en est de même chez le Ménobranche et la Sirène.

La couleur du Protée est, le plus souvent, blanc jaunâtre ou rose de chair clair ; on voit sur la peau quelques pores qui simulent des taches grisâtres, surtout lorsque l’animal à été pendant quelque temps exposé à l’action de la lumière ; on voit alors des taches d’un rouge brun, parfois d’un noir bleuâtre; il existe des variétés chez lesquelles on trouve des taches jaune d’or sur un fond noirâtre.

Les globules sanguins du Protée ont quatre dix-huitièmes de millimètre dans leur grand diamètre (1).

D’après Schreibers, la couleur varie depuis le blanc jaunâtre pur ou sale ou blanc rosâtre ou rouge de chair jusqu'au violet, en passant par tous les intermédiaires possibles. Très souvent on trouve sur celte teinte fondamentale des taches ou des points plus ou moins nets, petits ou grands, réguliers ou irréguliers, d’une couleur jaunâtre, grisâtre ou rougetre ; ces taches se confondent parfois, de manière à former des taches nuageuses.

Lorsque le Protée est resté longtemps dans l’eau et dans la plus complète obscurité, les houppes branchiales sont du plus beau rouge carmin ; ces houppes se flélrissent et pâlissent lorsque l'animal est resté quelque temps à l'air.

Les houppes sont au nombre de trois de chaque côté, frangées, subdivisées chacune en

(1) Mandl, Dimensions des globules du sang chez le Proteus (Comptes rendus de l'Acad, des sciences, t. IX, 1839, p. 139 ct Ann, des sc. nat., 2 série, Zool., t. XII, 1839, p. 289).

quatre, cinq ou six branches supportées par |

un pédicule commun ; les lames s’attachent sur le bord inférieur des arcs ou cornes de l'os hyoïde.

Franklin nous a laissé de curieux détails que nous pouvons ici transcrire (1):

« Le Protée européen (Proteus anguinus) ressemble à une Anguille avec de petites pattes minceseteffilées. C'est, dans la chaîne des êtres vivants, un des anneaux les plus intéressants de la nature, et quilieles Reptiles aux Poissons.

« Les lacs souterrains de l'Autriche, noirs et profonds, sont les seuls endroits dans lesquels cette singulière créature ait encore été découverte. Une des plus romantiques et des plus splendides cavernes de l’Europe est près d’Adelsberg, dans le duché de la Carniole. Toute cette région consiste en rochers hardis et escarpés, en montagnes de formation calcaire, percées de vastes cavernes qui s’entre-croisent. Dans ces sinistres retraites, dorment les eaux paresseuses d'immense lacs souterrains, d’où plusieurs rivières tirent leur origine. Dans ces lugubres réservoirs, à la surface desquels n’a jamais joué un rayon de lumière — si ce n’est peut-être la lueur passagère d’une torche entreles mains du voyageur curieux, — on trouve beaucoup de Protées, qui nagent à travers l’eau ou qui vivent dans la boue précipitée par la masse de ces ondes ténébreuses et stagnantes. -

« Les observations dirigées sur l’animal vivant, aussi bien que l'étude anatomique, ont établi un fait certain : c'est que le Protée est un être dans une condilion achevée, et non, comme on l'avait supposé d’abord, la larve ou le Têtard de quelque grand Triton ou de quelque Salamandre inconnue, habitant ces retraites tartaréennes.

« On a trouvé des Protées de différentes tailles, depuis la grosseur d’une plume jusqu'à celle du pouce humain; mais la forme de l'organe respiratoire s'est toujours montrée la même.

« Toute son anatomie comparée s'élève contre cette conclusion, que la forme sous laquelle il se présente à notre point de vue soit celle d’une créature à l’état de transition organique.

« Le professeur Wagner, qui a eu le bonheur de disséquer un mâle et une femelle de Protée, immédiatement après la mort, a fail connaître

son opinion dans des notescommuniquées, en

(1) Franklin, La vie des animaux : Reptiles, p. 240.

LE PROTÉE

1837, à la Société zoologique (1). Ilne doute pas que les sacs pulmonaires, ou les vésicules, ne jouent réellement chez cet animal le rôle des poumons. Chaque poumon contient une grande artère et une veine plus grande encore, qui se joignent ensemble par le moyen de nombreux vaisseaux. Il a trouvé, chez la femelle, des œufs très bien développés ; la forme de ces œufs aussi bien que celle de l’ovaire, correspondait parfaitement à celle des autres amphibies nus, notamment les Tritons.

« Le Protée est, en somme, un animal merveilleusement calculé pour élever nos vues et nos hommages vers la grandeur de Dieu, lequel sait produire et conserver la vie — sans aucun doute, avec les jouissances qui y sont attachées — dans les milieux qui semblent appartenir au néant. Qui n'aurait cru, à priori, les lacs souterrains et les cavernes dans lesquels s’accomplit l'existence de cet animal étrange, incapables de favoriser, un seul instant, les conditions de la nature organisée?

« La découverte du Protée fait naître plus d’une réflexion : je soupçonne qu’il peut exister dans les entrailles de la terre des merveilles dont l'homme n’a aujourd'hui aucune connaissance. »

Distribution géographique. —Jusqu'à présent on n’a trouvé le Protée que dans les eaux souterraines de la Carniole et de la Dalmatie, surtout dans les grottes de la chaîne de Karst à Adelsberg, dans la grotte de la Madeleine à Oberalden, dans les marais d'Haasberg, à Lase, près de l'endroit où la rivière de l’Unz se précipite dans les profondeurs souterraines desquelles elle sort à Ober- Jlaibach ; on le rencontre également dans les « fenêtres du lac » de Leibach et dans les fossés d'irrigation qui dépendent de la rivière de Leibach, à Altenmark, Rupa, Vir, Dol, Sagratz, Leitsch, Gradish, Seifenburg, Schiza, Joshelovajana, Kerlovza, Petanskajana, dans des grottes à Kermpolje, à Strug, à Sign en Dalmatie, et dans d’autres points encore.

Mœurs, habitudes, régime. — Les habitants de ces contrées qui connaissent très bien le Protée, parce que sa capture est pour eux une source de profits, nomment cet animal le « Pelit poisson homume, » et le « Fouisseur aquatique dans l'obscurité ». Ils racontent que l’on trouve généralement le Protée dans les

(1) Wagner, Nofe on Proteus anguinus in Proceedings zool, Soc. London, 1837, t. V, p. 107.

LE PROTÉE

Fig. 494. — La Siren lacertine (1/2 grand, nat.) (p. 685).

endroits les plus obscurs des grottes, d’où, par suite des crues des eaux souterraines, il est entraîné dans les ruisseaux et les rivières qui viennent de la profondeur à la surface.

Humphry Davy croyait que tous les Protées habitent dans un grand lac souterrain et que c'est de là qu'ils se répandent dans les cours d'eaux qui doivent communiquer entre eux.

Quoique le Protée se tienne essentiellement dans l’eau, au dire des guides des grottes, cet animal, à l'approche d’un orage, sort de son milieu favori et rampe sur les rives, dans la vase humide, avec des mouvements semblables à ceux de l’Anguille.

Nous avons dit que l'œil, tout à fait rudimentaire, est caché sous la peau. Vient-on cependant à jeter une proie quelconque dans le bassin qu'occupe un Protée, on voit celui ci se diriger de suite vers elle et s'en emparer

avec une sûreté infaillible, si bien que l’on est |

porté à croire à un grand développement des organes de tact et de l'olfaction.

L'histoire de la reproduction du Protée est encore des plus obscures.

Un jour, parait-il, un paysan observa qu'un de BREuM. — V.

ses Protées captifs mettait au monde des petits vivants; il raconta qu’un de ces animaux, beaucoup plus gros que tous ceux qu'il avait encore eu l’occasion d'observer, s’agitait vivement et fréquemment; vers le soir, l'animal étant inquiet, se courba avec la tête vers le fond du vase dans lequelil était renfermé, releva le dos, de manière à former un cercle. On remarqua à l'ouverture du cloaque une petite tumeur de la grosseur d’un pois, puis il sortit trois petites vésicules d’un rouge vermillon pâle reliées entre elles par un fil; aussitôt après il parut un Protée attaché également à un fil,

complètement semblable à la mère, sauf la

taille, qui était de 4 centimètres; le jeune tomba au fond du vase avec son enveloppe et

| y resta sans faire de mouvements. La mère

chercha avec ses pattes à débarrasser le petit de ses enveloppes.

Bientôt après il vint encore au monde un deuxième Protée qui fut délivré comme le premier.

Jusqu'au matin, il naquit encore un animal. La mère cherchait à retenir ses petits entre ses pattes de devant.

Dans l'après-midi, l'eau parut toute trouble;

en y regardant de plus près, on remarqua une grande quantité de pellicules qui remplissaient presque tout l'espace et qui formaient un réseau gélatineux de plus de cent petites sphères transparentes ayant la grosseur d’un grain de mil et reliées entre elles par un fil. La mère parut beaucoup s'occuper de ces petits délicats et presque sans vie.

Tout cela fut jeté par les femmes de la maison, à l'insu de l’homme qui raconte cette histoire.

Malgré le caractère de vraisemblance attaché à ce récit, le fait indiqué par le paysan en question est certainement erroné.

D'habiles observateurs ont, par la dissection, découvert des ovaires dans le ventre des femelles, mais n’ont pas trouvé d'œufs réellement mürs.

Prelessnig, guide dans la grotte inférieure de la Carniole, a observé que le Protée pond des œufs, et voici ce que, le 9 mai 1875, il écrivait à Brehm :

« Je prends, dit-il, la liberté de vous transmettre quelques observations.

«Il y a environ trois semaines j'ai capturé deux Protées dans la grotte de la Madeleine à Adelsberg.

« Vendredi dernier, pendant la nuit, quelques visiteurs de la grotte ayant manifesté le désir de voir mes animaux, je les sortis de leur réservoir. À mon grand étonnement je trouvai quarante œufs. Je ne sus pas d’abord ce que c'était, parce que ces œufs ressemblaient à des grains d'orge.

«Je sortis les deux Protées deleur vase pour les placer dans un autre récipient; pendant la nuit suivante, douze nouveaux œufs avaient été pondus.

«Le jour suivant je portai ces œufs avec l’eau qui les contenait, et mes deux Protées dans le bassin qui renfermait la première ponte. Il se forma autour des œufs de petits réseaux semblables à une toile d’araignée, et entre les œufs et ces réseaux quelque chose qui ressemblait à du blanc d'œuf ordinaire.

« Chaque jour, je renouvelai en partie l’eau du bassin, tout en me gardant de toucher ni aux œufs ni aux animaux; on enlève l’eau avec beaucoup de précaution, puis on en ajoute d'autre. »

Onze jours plus tard, Prelessnig observa que quatre œufs avaient encore été pondus, puis le 49 mai, deux autres, en tout 58.

Plusieurs de ses œufs furent envoyés à |

LE PROTÉE

Vienne; ils ne se développèrent pas et entrèrent en putréfaction.

Capture, Captivité. — Les paysans qui habitent le voisinage des grottes à Protées recherchent ces animaux, après les pluies d’orage, dans certaines mares qui se remplissent par le fond ou aux points de sortie des eaux souterraines.

D'autres, munis de torches, pénètrent dans les grottes et pêchent à la main les Protées qui se trouvent dans des eaux généralement peu profondes.

Les captifs sont enfermés dans des bocaux à large ouverture à moitié remplis d’eau et recouverts d’un filet à mailles serrées.

Beaucoup d'amateurs, de nombreux naturalistes ont conservé pendant plusieurs années des Protées en captivité, car ces animaux vivent bien dans de simples bassins, voire même dans des vases en verre.

Habituellement les animaux restent au fond du vase, étendus au même endroit et se trainent parfois pour avancer. Pendant le jour, les Protées sont presque immobiles, pourvu toutefois qu’ils se trouvent dans un endroit obscur, car toute lumière un peu vive agite ces

| animaux et leur est particulièrement pénible.

Dans un bassin dont l’eau est rarement changée, on voit le Protée monter à la surface pour respirer; il prend alors de l'air, tandis que des bulles d’air s’échappent avec un bruit de glou-glou.

Dans des eaux suffisamment profondes et souvent renouvelées, les branchies trouvent la quantité d'oxygène nécessaire, de telle sorte que les animaux ne montent pas à la surface.

Si on sort un Protée de l’eau, il périt infailliblement dans l’espace de deux à quatre heures.

Lorsqu’à l'exemple de Schreibers on conserve des Protées sous une couche d’eau peu épaisse, on voit les poumons augmenter de volume; si ces animaux sont, au contraire, conservés dans un bac profond, les branchies se développent.

De même que les Axolotls se sont transformés en Amblystomes, de même on a pensé que les Protées pouvaient se métamorphoser en d’autres animaux plus essentiellement terrestres; pour cela on a coupé ou lié les branchies, sans arriver à aucun résultat, les animaux périssant très rapidement.

En captivité le Protée se nourrit de Vers, d'insectes aquatiques, de poux d’eau; au Mu-

LE PROTÉE

séum de Paris ce Batracien a recherché avidement les Vers de vase. Le Protée habite un yas{e aquarium placé à contre-jour et dans lequel on a eu soin de ménager une sorte de grotte artificielle faite de rocailles. Les Protées sont tout le temps cachés dans la partie la plus obscure de leur relraite ; vient-on cependant à jeter des Vers de vase devant l’ouverture de leur grotte, on les voit se jeter sur la proie qui frétille dans le sable qui garnit le fond de l'aquarium, la saisir d’un mouvement rapide, puis se retirer précipitamment dans leur cachette.

« Le Prolée, dit Franklin (1), a été plus d'une fois apporté vivant en Angleterre.

« Les expériences qui ont été faites sur l’animal prouvent une grande sensibilité relativement à la présence de la lumière. Le st muius de ce fluide, qui réjouit et qui anime tous les êtres répandus à la surface de la terre, semble lui être pénible.

« Toutes les fois, d’après Martin, qu'on ouyrait lecouvercle pour les observer, les Protées captifs se réfugiaient dans la partie la plus obscure du vase où ils étaient placés.

« Quand on les exposait en plein à la lumière du jour, ils trahissaient par toutes leurs actions une sorte de malaise.

« On les voyait alors ramper autour des côtés du vase, ou sous l’abri d’un corps opaque, qui jetàt sur l’eau une ombre quelconque. Quoique ces animaux aient vécu plusieurs mois dans un état sain et vigoureux, ils ne prenaient aucune nourriture. Nous ne savons

donc point aux dépens de quelles substances |

ils s’alimentent; mais nous avons quelques raisons de les croire carnivores, à cause de la forme des dents.

« En juin 1847, un Protée vivant fut montré, devant la Société linéenne, par un savant qui l'avait en sa possession depuis dix-huit mois. On ne le vit jamais manger.

« Les exemplaires vivants de Protées qui ont été conservés dans des vases étaient d’abord couleur de chair pâle, avec des touffes branchiales roses; mais, comme nous l’avons vu, après un certain temps, la teinte générale du corps devenait olive, et la touffe tournait au cramoisi. »

Auguste Duméril rapporte qu’un Protée à vécu pendant sept années à la ménagerie des Reptiles du Muséum.

(1) Franklin, Vie des Animaux, Reptiles.

« On l'avait placé, dit-il, dans un vase en zinc, où l'on renouvelait régulièrement l'eau dans laquelle il vivait.

«Il se nourrissait avec assez d'avidité de Vers de terre.

«Mon père, avant la fondation de laMénagerie, avait conservé un Protée durant trois années environ.

« Il était curieux d'observer l'influence remarquable de la pureté de l’eau dans laquelle ce Reptile était plongé sur l’appareil vasculaire des branchies extérieures, qui reprenaient rapidement leur belle couleur rouge rutilante, dès qu’elles étaient en contact avec une eau bien aérée. À mesure que l’oxygène de l'air contenu dans cette eau s’épuisait par suite de la prolongalion du séjour qu'y faisait l'animal, on voyait les branchies se décolorer et perdre en partie leur apparence d'organes essentiellement vasculaires.

« Une autre particularité intéressante de l'aspect extérieur de ces animaux consiste dans leur étiolement, qui est d’autant plus évident que l'obscurité de leur séjour est plus complète. D’après leur teinte blafarde et d’un gris jaunâtre, on croirait voir des animaux décolorés. »

« Il y a dans l’histoire naturelle du Protée, dit en terminant le docteur J. Franklin, une source de réflexions pour le naturaliste.

« Voilà donc un être vivant pour lequel le soleil est un ennemi; un être que la lumière — cette âme de toute la nature — incommode et irrite.

« Il s’est trouvé des botanistes pour étudier l'influence du soleil et des ténèbres sur la vie des plantes; mais l'influence du soleil et des ténèbres sur la vie animale, quel sujet nouveau de considérations physiologiques !

«O sayant, tu crois avoir embrassé toute la nature, quand tu as observé tant bien que mal et décrit les formes innombrables qui s’agitent à la surface de notre planète; regarde sous tes pieds! La vie dans la nuit, la vie sous terre : voilà l’abime où ilte faut maintenant regarder. ’

« Je me contenlerai d'indiquer ici quelques rapports généraux entre les plantes et les animaux nocturnes. Il sera facile d'en déduire quelques-unes des lois qui régissent la création au sein de l'obscurité. »

« Les végétaux qui se développent dans l'obscurité complète, dit Raspail (4), croissent

(1) Raspail, Nouveau système de Physiologie végélale.

| Paris, 1837.

LES SIRÉNIDÉES.

incolores. La lumière suspend leur développement ou les désorganise, et cette coloration nouvelle, qui prend souvent la nuance purpurine, violette, orangée, ne revêt, en général, qu'une portion de la surface des organes. »

« Nous avons vu qu'il en était de mème des Protées, ces amants de la nuit.

« Les végétaux nocturnes sont grêles dans leurs formes, étiolés, rampants, comme le sin-

gulier animal que nous venons de décrire. Les uns et les autres ne se passent point impunément de la lumière : l’ensemble de leurs formes et de leurs mœurs (pourquoi ne dirait-on pas les mœurs des plantes?) se trouve modifié profondément par cette vie souterraine, mystérieuse, qui fait, pour ainsi dire, de ces pâles végétaux et de ces pâles animaux, les fantômes de la création. »

LES SIRÉNIDÉES — S/RENIDÆ

Historique. — « La découverte ou l'indication première de l'animal, la Sirène, qui fait le sujet de cet article, doit être attribuée au docteur Garden, de Charlestown, en Caroline, qui envoya au grand naturaliste Linné quelques individus de cet être singulier, avec une description zoologique et anatomique dans laquelle il introduisit, malheureusement, quel-

ques graves erreurs qui se sont longtemps |

répétées.

«Ainsi ona regardé d'abord la Sirène comme un Poisson voisin des Anguilles; mais bientôt on lui reconnut des poumons et des narines qui s’ouvraient évidemment dans la bouche; Linné dut le ranger dans la classe des Amphibies.

«A cette occasion, il regarda comme néces- |

saire d'établir un ordre nouveau, en res- | tant cependant dans une sorte de doute; car |

il avait conçu l’idée que cet animal pouvait être la larve de quelque Salamandre aquatique, destinée à rester dans cet état d’imperfection, ainsi que certaines espèces d'insectes, tels que les punaises de lit et beaucoup d’autres, qui ne prennent jamais d’ailes (4).

« Il en fit cependant un genre à part qu'il caractérisa par ces mots : animal amphibie bipède, car c'était à cette époque le seul Reptile à deux pattes que l’on avait observé; on ne connaissait alors ni les Ghirotes, ni les Pygopes, ni les Histéropes.

«Pour le désigner, il emprunta à la mythologie ce nom de Sirène, voulant indiquer un être à deux mains, avec une queue de poisson, produisant, comme on le lui avait annoncé, une sorte de voix ou de chant.

« Il associa au nom générique l’épithète de

(1) Voyez Brehm, Les Insectes. Édition française par Künkel d'Herculais. Paris, 1882, t. II,

| nes,

Lacertina, pour faire connaître son analogie avec les Salamandres qu’il plaçait aussi alors dans son genre Lacerta ou Lézard (1). »

Depuis, la Sirène a été l’objet de nombreux.

travaux, tant analomiques que zoologiques, parmi lesquels nous citerons ceux d’Ellis (2), Galles, Beauvois (3), Guvier (4), Daudin, Wagler, Gratiolet, Owen, Duméril et Bibron, Gray Vaillant.

Cuvier, adoptant à cet égard les idées de Linné, a reconnu que les Sirènes forment un genre particulier de Batraciens, qu'elles restent bipèdes pendant toute leur vie ct que leurs branchies sont persistantes; elles ont ainsi une double respiration, pulmonaire et branchiale. Ù

D'après le savant naturaliste, le squelette de la Sirène diffère essentiellement de celui des Salamandres; il a moins de côtes et plus de vertèbres.

La Sirène a toujours été vue avec des branchies et sans membres postérieurs, même à l’époque de sa reproduction. C’est donc un batracien complet et n'éprouvant aucune métamorphose.

D’après les recherches de Richard Owen analysées par Duméril, chez la Sirène « le cœur, très volumineux, est enveloppé dans une poche fibreuse qui est fixée aux parties voisiet logé dans un véritable péricarde.

L’oreillette est en apparence unique, à parois charnues et frangées ; mais la veine pulmonaire

(1) Duméril et Bibron, Erpétologie générale, t. IX, p. 192.

(2) Jobn Ellis, A2 account of an Amphibious bipes (Philos. trans. Vol. LVI, 1766, p. 189).

(3) De Beauvois, Memoir on a new species of siren (Transac. amer. Phil. Soc. Vol. IV, 1199, p. 217).

(4) Cuvier, Sur la Siren lacertina (Bull. des Sciences, Soc. philom. II, an VIII, p. 106).

LA SIRÈNE LACERTINE.

qui contient le sang artérialisé aboutit dans une petite oreillette. Du ventricule unique, allongé, part l'aorte formant d’abord un bulbe allongé, mais analogue à celui qui se voit dans les Poissons. Il y a deux valvules à la naissance de cette artère et deux autres à l'entrée du bulbe ; il provient de cette artère six branches principales; trois de chaque côté pour les branchies et la dernière de celles-ci, qui est la grosse, fournit deux grands rameaux aux sacs

pulmonaires. Une des particularités de cette |

organisation est que le sang veineux, en beaucoup plus grande quantité que celui qui a été artérialisé, séjourne et semble s’épancher dans de grands sinus veineux avant d'aboutir à la grande oreillette qui en prend successivement une portion pour ainsi dire calibrée, qui pénètre dans le ventricule. »

Les globules du sang sont, avec ceux du Protée, les plus volumineux qu’on ait encore reconnus chez les Vertébrés.

D'après Vaillant, on trouve que le système musculaire est, comme il était facile de le supposer, intermédiaire entre ce que l'on voit chez les Batraciens élevés en organisation et les Poissons, identique avec ces derniers par sa portion caudale, se rapprochant, au contraire, des premiers quant aux muscles qui meuvent les membres antérieurs.

Le système nerveux présente, comme chez d’autres Urodèles voisins, une soudure complète des lobes optiques en une seule masse, le véritable cervelet est réduit à une mince bande nerveuse, rappelant absolument ce que l’on voit chez les Batraciens anoures.

Caractères. — La famille des Sirénidés, que beaucoup de zoologistes réunissent à celle des Protéidés, est essentiellement caractérisée par l'absence des dents à la mandibule et à l'intermaxillaire ; comme chez les Protéidés, le maxillaire supérieur fait défaut; les vertèbres sont biconcaves.

Le corps est allongé, anguilliforme.

La têté déprimée, les oreilles cachées, les yeux petits, ronds et dépourvus de paupières.

Le museau obtus, la bouche peu fendue, la mâchoire supérieure privée de dents.

Les membres antérieurs assez courts, complets, terminés par trois ou quatre doigts bien distincts ; pas de bassin ni de membres postérieurs. l

La queue comprimée en nageoire.

Ces batraciens ont, comme les Protées, les

deux modes de respiration, aérienne et aqua- :

tique; leurs poumons, très développés, recoivent l'air extérieur par l'intermédiaire de la trachée-artère et du larynx; ils ont aussi, de chaque côté du cou, trois houppes branchiales qui persistent durant toute leur vie.

Cette famille ne se compose que des deux genres Siren et Pseudobranche.

LES SIREN — S/REN

Armmolche.

Le genre Sirène ne comprend qu’une seule espèce, la Sirène lacertine (Suren lacertina, intermedia, Phanerobranchus dipus).

LA SIRÈNE LACERTINE. — SIREN LACERTINA.

Caractères. — C'est un animal qui peut arriver à plus d’un demi-mètre de longueur; il ressemble à une grosse Anguille, le corps étant allongé, arrondi, nu, gluant, à anneaux ou sillons transverses peu marqués; la queue est comprimée, amincie en une nageoire verticale; la tête est petite, arrondie, confondue avec le tronc ; le museau est obtus; il n’existe qu’une seule paire de pattes située en avant, ayant quatre doigts distincts, isolés, inégaux en longueur, le second étant le plus allongé; ces membres sont grêles (fig. 494).

Les yeux sont petits, sans paupières, recouverts d’une peau transparente. L'ouverture des narines est étroite, placée près du bord de la lèvre supérieure; elle s'ouvre dans la bouche, en perçant le palais. La langue est adhérente par sa base, charnue, libre sur ses bords et à son extrémité antérieure. Une lame cornée recouvre en aYant les gencives. Le palais est garni de deux plaques osseuses hérissées de petites dents crochues, distribuées en quinconces sur plusieurs rangées.

Les branchies sont au nombre de trois paires; elles sont pédiculées, frangées, flottantes et fixées sur le bord supérieur de trois fentes allongées.

D'après Cuvier, l'os hyoïde est un os hyoïde de larve de Salamandre ou d’Axolotl, mais ossifié complètement dans plusieurs de ses parties. Les os du carpe restent cartilagineux.

Le nombre des vertèbres est de 43 au tronc, de 44 à la queue; ces vertèbres, bien ossifiées, ont leurs deux faces articulaires creuses etréunies par un cartilage en forme de double cône comme chez les Poissons; les apophyses

LA SIRÈNE LACERTINE.

articulaires sont horizontales et les postérieures d’une vertèbre reposent sur les antérieures de l’autre; les apophyses transverses sont très larges. Il n'y a que huit vestiges des côtes de chaque côté.

Mœurs et distribution géographique. — Garden, qui en 1765, découvrit la Sirène dans la Caroline du Sud, apprit à Ellis que cet animal vit dans des endroits marécageux, surtout sous les vieux troncs d'arbre qui plongent dans l’eau, qu'il grimpe parfois sur ces troncs et que lorsque, pendant l'été, les marécages se dessèchent, il piaule comme le Caneton, d’une voix plus claire et plus aiguë.

D’après Duméril et Bibron, « la Sirène habite les marais fangeux de l'Amérique du Nord, de la Caroline et surtout les fossés pleins d’eau des terrains où l’on cultive le riz; elle s'enfonce dans la vase à plus d’un mètre de profondeur. On dit que sa nourriture principale consiste en Insectes, en Mollusques et en Annélides; car c’est certainement par erreur qu'on croit dans le pays que la Sirène avale des Serpents.

« C’est aussi par préjugé très probablement qu'on l’accuse d'être venimeuse Serait-il vrai qu'elle crie et que sa voix ressemble à celle d’un jeune canard ? Ce serait un fait curieux à constater, car la plupart des Urodèles ne font entendre qu’une sorte de gargouillement quand ils expulsent rapidement l'air contenu dans leurs poumons. D'ailleurs Barton nie positivement ce fait avancé par le Dr Garden dans sa lettre à Linné,

Linné a prétendu que la Sirène peut sortir de l’eau et marcher sur terre dans les temps secs ; il lui indique quatre branchies externes, tandis que les individus observés jusqu'à présent en avaient seulement trois de chaque côté.

Daudin (1) soupçonne qu'on rencontre aussi la Sirène lacertine dans les marais de Surinam et que ce singulier reptile y est nommé Waruppa par les habitants.

Voici même ce que le capitaine Stedman rapporte au sujet de cet animal qu'il regarde à tort comme un Poisson :

« Comme nous manquions presque entièrement de provisions de bouche, nous y suppléâmes heureusement par une grande quan-

tité de poissons parmi lesquels était la Jackie, |

(1) Daudin, Histoire des Reptiles, Paris, an XI, t. VIII, 0 974.

qui se change en Grenouille. Il y avait aussi du Warappa, qui est dela même forme et aussi bon; tous les deux ont beaucoup de chair et sont très gras. Ces Poissons se trouvaient si abondamment dans les marécages où les laissait la retraite des eaux, que les nègres les prenaient à la main, mais plus généralement en frappant dans la boue, au hasard, avec leurs serpes ou leurs sabres; ils ramassaient ensuite les tronçons et nous les apportaient. »

Captivité. — En juin 1825, une Sirène lacerline vivante longue d’un demi-mètre arriva en Angleterre et fut remise à Neill (1), qui put l’observer pendant près de six ans.

On plaça tout d'abord l’animal dans un baquet rempli d’eau et de sable, et disposé de telle sorte que la bête pouvait sortir de l’eau. On ne tarda pas à s'assurer cependant que l’animal préférait avant toul un abri, aussi mit-on dans son bassin des plantes aquatiques sous lesquelles il aimait à se cacher.

La Sirène mangeait des Vers de terre, de petits Poissons, des larves de Tritons ; l'animal ne prenait pas d'aliments pendant la saison froide.

Venait-on à le toucher, il expulsait des bulles d’air et progressait lentement sur le fond de son bassin.

Le 13 mai 1826, après avoir mangé, la bête rampa hors de son baquet et tomba sur le sol, à près d’un mètre de hauteur ; le lendemain matin on la trouva sur un sentier hors de l'habitation ; elle s'était sauvée par une fissure existant dans le mur. Engourdi par le froid du matin, l'animal donnait à peine signe de vie; il se rétablit cependant après avoir passé quelques heures dans l’eau.

En 1827, la Sirène ayant été placée dans une cage flottante, la bête se mit à faire entendre des sons analogues à ceux que poussent les Grenouilles.

Pendant l'été de cette année elle se nourrit principalement de petits Vers de terre; aussitôt qu'elle apercevait un de ces animaux elle s’approchait prudemment; puis, parvenue à bonne distance, fondait rapidement sur sa proie; elle ne mangeait guère qu'une fois tous les huit ou dix jours.

Habituellement la Sirène restait des heures entières sans rejeter des bulles d’air.

(1) Patrick Neill, Some account of the habits of a specimen of Siren lacertina kept alive of Canonmiils (Edinb. new Phil. Journals. 1828, t. IV, p. 846, et t. XII, 1832, p. 298).

LES PSEUDOBRANCHES.

Pendant six ans que Neill put garder l’animal, il avait gagné 0,10 en longueur.

« Nous avons conservé pendant sept années dans l’un des bassins de la ménagerie des Reptiles, disent Dumeril et Bibron, un individu vivant qui s'y est beaucoup développé.

« Il est {rès vorace et il a mangé souvent des Tritons et surtout de petits Poissons qui se trouvaient en quantité dans le bassin où il se tient habituellement caché en partie sous des pierres qu'on y a placées afin qu'il puisse s’y retirer.

«Il fuit la lumière ; souvent même il s’enfonce si complètement dans la vase qu’on n’apercoit que sa tête et surtout les panaches de ses branchies. »

Auguste Duméril a pu observer une Sirène lacertine à la Ménagerie des Reptiles.

L'animal provenait de la Caroline du Sud; il se cachait presque constamment dans le bassin qui lui servait d'habitation, au milieu de la vase ou sous des pierres disposées de façon à lui ménager une retraite.

« Cette Sirène, en raison de sa taille plus considérable que celle des Protées, qui ont une longueur de 0,20 à 0®,25, tandis qu’elle avait près d’un demi-mètre, se montrait plus vorace; elle mangeait souvent des Tritons et de petits Poissons qu'elle saisissait au moment où ils s’approchaient d'elle.

« Il me semble important de noter, ajoute Duméril, qu'elle s’est beaucoup développée pendant son séjour au Muséum. Sa taille et son volume se sont augmentés, et aucun changement n'est survenu dans sa conformation générale.

« Tout contribue donc à faire rejeter la supposilion d'une métamorphose ultérieure, comme Cuvier (1) l’a démontré dans ses beaux mémoires sur les Reptiles douteux et sur l’'Amphiume. »

L. Vaillant, qui a observé une Sirène lacertine, a remarqué que cet animal venait fréquemment à la surface aspirer l'air par la bouche, et le faisait immédiatement sortir par les fentes branchiales, comme s'il eût voulu mettre ses branchies directement en contact avec le fluide atmosphérique.

LES PSEUDOBRANCHES — PSEU- DOBRANCHUS

Caractères. — Gray a séparé du genre Sirène un animal qui lui ressemble beaucoup extérieurement, mais chez lequel les doigts ne sont qu'au nombre de trois ; au lieu de trois fentes branchiales, on ne constate qu’une seule ouverture sur les côtés du cou.

La peau est granuleuse, au lieu d’être lisse. La couleur est brune; il existe deux bandes jaunâtres le long des flancs, la supérieure étant généralement la plus large.

La taille arrive à 0,18.

Distribution géographique, — La seule espèce qui rentre dans le genre Pseudobranche, (Pseudobranchus strialus), n’a encore été trouvée que dans les marais de la Géorgie, aux États-Unis.

(1) Cuvier, Recherches analomiques sur %es Reptiles regardé; encore comme douteux par les naturalistes.

| Paris, 1807.

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Fig. 495. — La Cécilie lombricoïde (grand. nat.).

LES APODES — APODA

Historique. — « On trouve dans l'Amérique du nord un singulier animal, vermiforme, cylindrique, à peine atténué à ses deux extrémités, presque également obtuses, qu’au premier abord on pourrait prendre pour un Ver de terre, à cause de celte similitude des deux extrémités. La peau est nue et visqueuse, la tête plus petite que le corps, la bouche très peu fendue et retirée en dessous.

«Ayant Linné, cet animal était indiqué dans les récits de quelques voyageurs dans l'Amérique méridionale et, entre autres, dans celui de Margrave, au Brésil, publié par Pison; il était même figuré etsignalé par l'iconographe Séba ; mais aucun méthodiste, si je ne me trompe, ne l'avait introduit dans le système zoologique.

« Linné est donc le premier qui (1) donna la description et la figure d’une espèce de Serpent de ce genre, auquel il donna le nom de Cécilie.

« Mais le célèbre naturaliste ne se borna pas à la description de l’espèce et à la caractéristique du genre; il en fait une comparaison d’abord avec les Poissons et surtout avec les Anguilles, parmi lesquelles on croirait, dit-il, facilement devoir le placer, quoique à tort,

(1) Thèse soutenue sous la présidence de Linné par un de ses élèves, Pierre Sund, en 1748, sur un certain nombre d'animaux de Surinam, que lui avait offerts CI. Grill,

ajoute-t-il, parce que la Gécilie manque de nageoires, caractère essentiel de tous les Poissons, ainsi que d'ouvertures branchiales, étant au contraire pourvue de poumons et de narines; et ensuite avec les Serpents, dont elle diffère principalement parce qu’elle manque de queue, l'anus extrêmement petit étant très voisin de l'extrémité du corps, disposition qui n’a jamais été observée chez les Serpents, et parce qu’elle est dépourvue d’écailles et même d’anneaux conformés comme en ont les Amphisbènes, son corps étant entièrement nu.

Enfin, la forme particulière de la lèvre supérieure débordant l'inférieure, comme dans les Poissons cartilagineux, et l'existence de deux barbillons vers le bout du museau, à la manière des Limaces, semble à Linné exiger l'établissement d’un nouveau genre de Serpents, qu’il caractérise suivant ses principes d’une manière nette et précise, ainsi que l'espèce.

«Depuis Linné jusqu'à Schneider, en 4801, c’est-à-dire pendant plus de cinquante ans, on peut assurer que la connaissance de la Cécilie n'avanca en aucune manière, tous les auteurs particuliers ou généraux de zoologie qui eurent à parler de cet animal s'étant bornés à abréger, ou mieux à tronquer ce que le premier en avait dit, en plaçant ce genre ou à la tête de

l'ordre, comme Linné le fit d’abord, ou à la fin des Serpents, par lesquels, à cette époque, tous les zoologistes systématiques terminaient le groupe d'animaux désignés aujourd'hui sous le nom de Reptiles, et, par conséquent, immédiatement en contact avec la classe des Poissons, qu'ils commençaient par les Lamproies.

«J. Hermann ({)allait encore plus loin, puisque la Cécilie, pour lui, était un genre intermédiaire aux Serpents et aux Vers, à la tête desquels on mettait alors, il est vrai, le genre Myxine, rapporté par Bloch à la classe des Poissons, vers 1780.

« Ce fut done Schneider, auquel l’erpétologie doit une partie de ses progrès, à la fin du dix-huitième siècle, qui commença, plus de trente ans après le mémoire de Linné, à faire connaître les singularités de l’organisation intérieure de la Cécilie, comme celui-ci l'avait fait pour l’extérieure. Ayant en effet pu étudier le squelette d’un individu qu'on lui avait donné desséché, il reconnut très bien la forme des vertèbres dont le corps est excavé aux deux extrémités, les petites côtes qui s'y articulent la structure si remarquable du cràge et des mächoires, et même celle de la langue, d’après un nommé Seutzen, qu'il cite, et dont je ne connais pas le travail. »

Ainsi s'exprime de Blainville dans un intéressant mémoire qu'il publia en 1839 (2).

Sans vouloir entrer ici dans tous les détails que donne l’auteur sur la classification des singuliers animaux qui sont l’objet de ce chapitre, nous dirons que c’est incontestablement à de Blainville que l’on doit d’avoir assigné à la Cécilie la véritable place qu'elle doit occuper dans la série zoologique; ce savant a nettement établi le premier que la Cécilie, malgré son apparence étrange, n’est ni un Serpent ni un Lézard, mais bien un Batracien, singulièrement dégradé il est vrai, mais présentant cependant tous les caractères anatomiques fondamentaux qui caractérisent les Batraciens.

Ainsi que l’ont bien montré de Blainville et Constant Duméril, certains caractères extérieurs eux-mêmes séparent la Cécilie des Ser-

(1) Hermann, Tabula affinitatum animalium. Argento- |

rati, 1783, p. 171.

(2) Blainville, Notice historique sur la place assignée |

aux Céciliés dans la série zoologique (Compte Rendu de l’Acad. des sciences. Paris, 1839).

LES APODES

pents. C’est ainsi que chez ceux-ci le cloaque se termine par une ouverture transversale, tandis que chez la Cécilie, cette ouverture est circulaire, parfois plissée d’une manière plus ou moins régulière, comme chez les Anoures, qui ont toujours des pattes.

« Chez les Serpents, l'os de l'occiput présente au-dessous du tronc vertébral une seule éminence articulaire, arrondie, en condyle unique, tandis que chez les Cécilies, comme chez les Batraciens, la partie supérieure du crâne porte deux saillies articulaires, semblables à celles qui, chez les Mammifères, s’articulent avec l'atlas ou avec la première vertèbre.

« Les mâchoires, dans la généralité des Ophidiens, ont une disposition toute particulière,que nous devons rappeler. La supérieure est composée de pièces mobiles qui peuvent s’écarler et dont quelques-unes même sont susceptibles d'être portées en avant. L'inférieure est constamment formée de deux branches principales qui, à cause de leur longueur excessive en arrière, dépassent le grand trou occipital. Ces branches maxillaires ne sont pas soudées entre elles par l'extrémité qui correspondrait au menton, elles sont retenues là par unligament élastique, de sorte qu’elles peuvent s'éloigner l'une de l’autre ou s'écarter transversalement de manière à élargir considérablement l'ouverture de la bouche. Dans les Batraciens que nous étudions, la mandibule supérieure fait partie continue de la tête à cause de la solidité des sutures quiunissent les os dela face entre eux et avec le crâne. Les pièces osseuses ne sont susceptibles d'aucun mouvement partiel, et la mâchoire inférieure, qui est généralement très courte, ne forme véritablement dans l'état adulte qu'un seul os, parce que, dans la partie antérieure arrondie, les deux branches qui la constituent se pénètrent et se confondent à peu près comme chez tous les Sauriens. Il résulte de cette disposition que l'articulation de cette petite mà-

| choire, qui ressemblerait assez à celle d'une

Chauve-Souris, a lieu bien en avant du trou occipital. Cette soudure des branches de la mâchoire et leur brièveté diminuent considérablement en hauteur et en largeur l'ouverture de la bouche, qui se trouve ainsi réduite à un fort petit diamètre.

« Enfin, et ce dernier caractère est fort remarquable, dans tous les Serpents la mâchoire inférieure ne s'articule pas directement avec

LES APODES

les temporaux. Il y a entre le crâne et la cavité condylienne de la bouche, en arrière, un petitos mobile qui joue un très grand rôle dans la communication de mouvement que les muscles opèrent sur les os de la bouche; c’est ce qu'on appelle l'os carré ou intra-articulaire. C’est d’ailleurs la même disposition de structure qui se retrouve dans tousles Oiseaux et chez tous les Sauriens, à l'exception des Crocodiles. Dans les Céciloïdes, il n’y a pas de pièce mobile intermédiaire libre. Cet os, s’il existe, est soudé au crâne, qui présente ainsi de chaque côté une sorte de condyle saillant, comme dans les Tortues et dans tous les autres Batraciens, de sorte que la mâchoire inférieure ne peut ni reculer ni se porter en avant; elle ne se meut qu'en s'élevant pour fermer la bouche, ou en s’abaissant pour l'ouvrir (1). »

Duméril forme pour les Cécilies et les autres animaux qui lui sont apparentés le sous-ordre des Péromèles, ou animaux privés de pattes; on adopte généralement aujourd'hui le terme d’Apodes.

Caractères généraux. — « S'il existe, écrit Wagler, des Batraciens qui méritent de former un ordre à part, ce sont certainement les Gymnophiona ou Apodes. Quoique leur aspect extérieur rappelle les Serpents ou les vrais Fouisseurs, par leur organisation interne, ce sont cependant de véritable Batraciens. Ils ressemblent beaucoup aux Amphisbénidées, mais s’en distinguent essentiellement en ce que leur corps est nu, qu'ils n’ont pas de queue, et que l’anus, qui est arrondi, est placé à l'extrémité du corps qui, également épais dans toutes ses parties, ressemble à un cylindre émoussé à ses deux extrémités ; le corps est pourvu de sillons annulaires plus ou moins serrés, ou bien il est complètement lisse et recouvert d'un mucus épais.

« Tous les Gymnophiones ont des dents semblables entre elles, creuses, toutes coniques et implantées au côté interne de la mâchoire, leur pointe étant un peu recourbée en arrière. La langue s’insère par toute sa surface au menton, de telle sorte qu’elle n’est pas protractile. Il existe aussi des dents au palais, et ces dents, par leur ensemble, forment un fer à cheval.

L'os hyoïde est extrêmement remarquable en ce qu'il consiste en trois paires d’arcs qui embrassent les branchies dans les premiers temps

(1) Duméril et Bibron, EÉrpélologie générale, 1. p 261.

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