LES PROTÉES — PROTEUS
Der Olm.
Historique. — Il y a environ deux cents ans que Valvasor a fait connaître les animaux que Laurenti a nommés des Protées. Les habitants de la Carniole avaient parlé à Valvasor d'un Serpent qui sortait parfois des cavernes et occasionnail des dégâts. Notre auteur se mit à la recherche du Reptile et trouva que le prétendu Serpent « était un petit animal, long d’un empan, semblable à un Saurien et fort commun en certains endroits. »
Plus tard, en 1786, Steinberg nous apprend que lors d’une inondation qui eut lieu en 1751, le pêcheur Sicherl trouva dans la rivière de l'Unz des Poissons d’une espèce absolument inconnue, longs d’une tête, blancs comme neige et pourvus de pieds. D’après Steinberg, Scopoli apprit l'existence du Protée par les habitants de Sittich en Basse-Carniole; par son intermédiaire, le chanoine de Gurk, Siegmund de Hochenwarth, reçut un de ces animaux qui fut communiqué à Laurenti.
Depuis cette époque, le Piotée à fait l’objet de nombreuses recherches, tant anatomiques, que zoologiques.
Sir Humphry Davy (1) nous a laissé une pittoresque description du Protée et des cavernes dans lesquelles on le rencontre. Voici ce que dit le savant naturaliste :
« La grotte de la Maddalena, à Adelsberg (2), nous demanda plus d'attention que le lac souterrain de Zirknitz. Nous la visitâmes maintes fois et en détail comme le mérite son caractère géologique et les conséquences biologiques de sa situation souterraine pour les êtres qui l'habitent. Plusieurs fois, nous nous entre-
(1) Humphry Davy, Les Derniers jours d'un Philosophe, 5eédition. Paris, 1811, p. 240.
(2) Adelsberg est en Istrie, à peu de distance de Trieste.
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üinmes, dans celte caverne, des phases curieuses de l’histoire de la nature.
«Je me souviens, entre autres, d’une conversalion instructive que nous eùmes là sur le Protée et les métamorphoses des êtres. Je crois utile et intéressant de les faire connaître en la reproduisant aussi fidèlement que ma mémoire me le permettra.
EuBATRÈS. — « On doit être ici de plusieurs centaines de pieds au-dessous de la surface; cependant la température de cette caverne est bien agréable.
L'Ixconxu. — « Cette caverne a la température moyenne de l'atmosphère, ce qui est la condition générale de toutes les cavités souterraines situées hors de l'influence solaire. Au mois d'août, par un temps de chaleur comme aujourd'hui, je ne connais pas de manière plus salutaire ni plus agréable de preadre un bain froid que de descendre à des profondeurs établies à l'abri de l’action des températures élevées.
EUuBATRÈS. — « Avez-vous déjà visité ce pays dans vos nombreuses pérégrinations scientifiques ?
L'Inconxu. — « Voilà le troisième été que j'en fais l’objet d’une visite annuelle. Indépendamment des beautés naturelles de ces régions charmantes de l'Illyrie et des sources variées d'agrément que l'amateur des curiosités de l’histoire naturelle peut y trouver, il a eu pour moi un objet d'intérêt tout particulier dans les animaux si extraordinaires qui se trouvent au fond de ces cavités souterraines. Je fais allusion au Proteus anguinus, lequel est incontestablement plus merveilleux à lui seul que toutes les autres curiosités zoologiques de la Carniole, dont lebaron Valvasor a entretenu la Société royale, il y a un siècle et demi, avec un enthousiasme un peu romanesque pour un savant.
PiLaLÉTUËs. — « En voyageant dans ce pays j'ai déjà vu ces animaux; je serais désireux cependant de mieux connaître leur histoire naturelle.
L'INcoNNu. — « Nous allons entrer tout à l'heure dans les solitudes de la grotte où ils se tiennent. Je vous ferai part volontiers du peu que j'ai pu apprendre sur leur caractère et sur leurs mœurs.
EUBATHËS. — « À mesure que nous ayancons dans celte vaste et silencieuse caverne, je sens mon âme plusimpressionnée devant des conslructions géologiques si longtemps cachées au
regard de l’homme. Ces piliers naturels, ces voûtes qui se soutiennent d'elles-mêmes prennent maintenant — voyez -— des proportions gigantesques. Je n’ai vu aucune caverne souterraine réunissant de pareils traits de beauté et de magnificence. L'irrégularité de sa surface, la grandeur des masses brisées en morceaux dont elle est tapissée, et qui paraissent avoir été arrachées au sein de la montagne par quelque grande convulsion de la nature, leurs couleurs sombres, aux teintes variées, forment un contraste singulier avec l’ordre et la grâce des blanches concrétions de stalactites suspendues à ses voûtes. La flamme de nos flambeaux, en rejaillissant sur ces bijoux calcaires qui brillent et étincellent, crée une scène merveilleuse qui paraît appartenir au monde de l’enchantement.
PuiLALétTRËs. — « Si les déchirures sinistres de ces immenses rochers noirs qui nous entourent nous paraissent l'œuvre de démons échappés du centre de la terre, cette voûte naturelle fait songer, dans sa parure et dans sa splendeur, à ces temples féeriques dont on parle dans les Mille et une Nuits.
L’'INCONNU. — « Certainement un poète pourrait à juste titre placer ici le palais d’un roi des gnomes, et trouver des témoignages de sa puissance créatrice dans ce petit lac qui s'étend devant nous, sur lequel se refléchit la flamme de mon flambeau, car c’est là que je pense trouver l’animal singulier qui, depuis longtemps, a été pour moi un objet de recherches persévérantes.
EUBATHËS. — « J'aperçois trois ou quatre êtres vivants, semblables à de sveltes poissons qui se remuent dans la vase à quelques pieds au-dessous de l’eau.
L’INcoNNu. — « Les voilà précisément! ce sont bien des Protées... Essayons d’en prendre quelques-uns avec nos filets.
« Tenez, en voici tout un choix.
« Le sort nous à favorisés, el nous pourrons les examiner maintenant tout à notre aise.
« Au premier abord, on peut supposer que cetanimal est un Lézard, mais ses mouvements sont semblables à ceux du Poisson. La tête, la partie inférieure du corps et de la queue ressemblent beaucoup à celles de l'Anguille, sans nageoires cependant,
«J'ajouteraique ses branchies, fortcurieuses, ne sont pas analogues aux ouïes des Poissons: elles forment une structure vasculaire bien singulière aulour de la gorge, presque
comme une crête que l’on peut couper sans occasionner la mort de l'animal, lequel est également muni de poumons. Grâce à ce double appareil par lequel l'air pénètre jusqu'au sang, cet être singulier peut vivre audessous comme au-dessus de la surface de l'eau avec la même facilité.
« Les pattes de devant sont pareilles à des mains, mais elles ne sont garnies que de trois griffes ou doigts, qui sont trop faibles pour lui servir à se cramponner ou à porter son propre poids; les pattes de derrière n’ont que deux griffes ou orteils, qui, dans les espèces plus grandes, sont tellement imparfaites que c’est à peine si on peut les discerner.
« Là où les yeux doivent exister, il n’y a que deux pelits points, comme pour conserver l’analogie de la nature.
« Dans son état naturel, le Protée est d’une blancheur de chair transparente; mais lorsqu’elle est exposée au jour, la peau devient graduellement plus foncée jusqu'à ce qu'elle prenne un teint olivâtre.
«Les organes de l'odorat sont géneralement assez développés chez lui, et ses mâchoires jouissent d'une denture magnifique.
«On peut en conclure que c’est une bête de proie; cependant, dans toutes les expériences qu'on a faites sur les conditions de son existence, lors même qu'on l’a gardé plusieurs années en renouvelant l’eau du vase dans lequel on le renfermait, jamais on ne l’a vu manger.
Euparaès. — « Est-ce que ces animaux n'existent pas en d’autres endroits de la Carniole ?
L'INcoNNu. — « C’est ici que le baron Zoïs en fit la découverte, mais, depuis lors, on les à trouvés, quoique rarement, à Sittich, à quelques lieues de distance d'ici, rejetés par l’eau d’une cavité souterraine.
«J'ai également entendu dire qu’on a reconnu les mêmes espèces dans les couches calcaires de Sicile.
EuBaTnËs. — « Ce lac, où nous avons trouvé ces animaux, est très petit; supposez-vous qu'ils aient pu être engendrés ici?
L'INcONNU. — « Nullement. Dans les saisons de sécheresse ils ne paraissent ici que rarement; mais après les grandes pluies, ils sont en assez grand nombre. Pour moi, je crois que l’on ne peut douter que leur demeure naturelle ne soit dans quelque lac souterrain
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au moment des inondations, le flux liquide les fait jaillir des fissures du sol et les amène jusqu'ici.
« Aussi, quand on considère la nature parüiculière du pays où nous sommes, il ne me semble pas impossible que la même cavité, étant sans doute d’une vaste étendue, puisse envoyer à la fois à Adelsberg et à Sittich ces êtres si singuliers.
EuBaTuës. — « C'est une manière assez bizarre d'envisager le sujet. Ne croyez-vous pas qu'il soit possible que cet être soit une larve de quelque grand animal inconnu habilant ces cavernes souterraines ? Ses paltes ne sont pas en harmonie avec le reste de son organisation, et en les enlevant, il possède la forme caractéristique du Poisson.
L'INCONNU. — «Je ne puis supposer que ce soient là des larves. Je ne crois pas qu'il y ait dans la nature un seul exemple d’une transformation analogue à cette espèce de métamorphose d'un animal parfait en un animal imparfait. Le Têtard ressemble au Poisson avant de se transformer en Grenouille ; la Chenille et le Ver ne reçoivent pas seulement des organes de locomotion plus parfaits, mais acquièrent encore ceux qui leur sont nécessaires pour habiter un autre élément. 4
« Il est probable que cet animal, dans son lieu naturel et dans son état parfait, est beaucoup plus grand que nous le voyons ici, mais l'examen de son anatomie comparée s'oppose entièrement à l'idée qu'il puisse être dans un état de transition. On en a trouvé de grandeurs bien variées, depuis la grosseur d’un tuyau de plume jusqu’à celle du pouce, sans qu'ils présentent cependant la moindre différence dans la forme des organes. Mon avis est que c’est très probablement un animal parfait d'une espèce particulière. |
« Ceci nous est encore un exemple de plus de la manière merveilleuse dont la vie se produit et se répète en chaque coin de notre globe, même dans les endroits les moins appropriés aux existences organisées.
« Aussi découvre-t-on que la même sagesse el la même puissance infinie, dont on reconnait les manifestations particulières, là dans l’organisation du Chameau et de l’'Autruche créés pour les déserts d’Afrique, plus loin, dans l'Hirondelle apte à cacher son nid sous les cavernes de l'île de Java, plus loin encore dans la Baleine des mers polaires, dans le
très étendu, et d’une grande profondeur, d’où, ! Morse et l'Ours blanc des glaciers arctiques,
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Fig. 492. — Le Protée (2/3 grand. nat.).
se manifeste également dans le Protée créé | flexions rétrospectives sur l’histoire de la vie à
pour les lacs profonds et souterrains de l'Ilyrie.
«J'admire, de plus encore, que la présence de la lumière ne lui soit pas nécessaire, que l'air ou l’eau de la surface d’un rocher ou les profondeurs vaseuses lui offrent, les unes comme les autres, autantde conditions diverses d'existence.
PriLaLÉTUËS. — «Il y a dix ans, depuis ma première visite à cet endroit, je fus extrèmement désireux de voir le Protée, et je vinsici avec mon guide, le soir du jour même où j’arrivai à Adelsberg; mais malgré un examen rigoureux du fond de la caverne, on n’en trouva pas un seul.
« Le lendemain matin, nous recommencèämes nos recherches avec un meilleur succès, car nous en découvrimes cinq tout près du rivage, dans la vase qui s'étendait au fond du lac, La vase n'avait été remuée d'aucune façon, et l’eau était parfaitement limpide.
« Leur arrivée pendant la nuit me parut être un fait si remarquable que je ne pus m’empècher de voir en eux des créations nouvelles, des générations spontanées. Je ne pus découvrir aucune fissure par laquelle ils eussent pu entrer, et la léthargie du lac m'affermit dans mes idées.
« Ces observations m’entrainèrent à des ré-
la surface de notre globe.
« Je me laissai emporter sur lés ailes de l'imaginalion vers l’étal primitif de la terre, au temps où les grands animaux de l'espèce saurienne furent créés sous la pression d'une lourde atmosphère.
« Et mes pensées sur ce sujet furent corroborées, lorsque j'appris d'un anatomiste célèbre — à qui j'avais envoyé les Protées pèchés par moi, — que l’organisation de l’épine dorsale du Protée était analogue à celle d’un animal du genre saurien, dont les restes gisent dans les plus anciennes couches secondaires.
« On disait alors qu'aucun physiologiste n’avail jamais pu découvrir d'organes de reproduction chez le Protée, ce qui ajoutait un certain poids à mon opinion sur la possibilité de leur génération spontanée, — idée que sans doute vous considérez comme entièrement visionnaire et indigne d’un homme qui à consacré sa vie aux sciences posilives.
Euparnës. — « Le ton sur lequel vous venez de prononcer vos dernières paroles semblerait indiquer que vous ne croyez pas vous-même à cetle génération spontanée. Pour moi, je n’y crois pas du tout. Par la même raison apparente, on pourrailregarder les Anguillescomme des créations nouvelles, car on n'a jamais vu
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de leurs ovaires en maturité; et elles montent de la mer aux rivières par un procédé si spécial qu'il est très difficile de tracer leur route.
L'Incoxnu. — « Le problème de la reproduction du Protée, comme celui de l’Anguille commune, est encore à résoudre. Cependant, les ovaires ont été découverts dans les animaux des deux espèces, et, dans ce cas comme dans tout autre appartenant à l’ordre existant des chiffres, on a pu faire l'application du principe de Harvey : Omne vivum ex ovo.
EuBaTnès. — « Vous disiez tout à l'heure que cet animal avait été depuis longtemps, pour vous, un objet de recherches. L’avez-vous étudié en qualité d’anatomiste cherchant par l'anatomie comparée à résoudre le problème de sa procréation ?
L’INcONNu. — « Non. Cette recherche a été faite par des savants beaucoup plus capables de la faire que moi : entre autres par Schreibers (1) et Configliachi (2); mes recherches ont eu plutôt pour but son mode de respiration et les changements occasionnés dans l’eau par ses branchies.
EUBATRÈS. — « J'espère que vos études ont eu pour vous des résultats satisfaisants ?
L'INCONNU. — « Au moins ai-je obtenu la
preuve que non seulement l’oxygène était dissous dans l’eau, mais encore qu’une partie de l’azote était absorbée dans la respiration de l'animal.
EuBaTuËs. — « De sorte que vos recherches vous font partager les opinions d'Alexandre de Humboldt et des savants français, savoir, que, dans la respiration des animaux qui séparent l'air de l’eau, les deux principes de l'air sont absorbés.
PHILALÉTHËS. — « J'ai entendu tant d'opinions variées sur la nature de la fonction de la respiration, soit pendant mes années d’études, soit depuis, que je serais charmé moi-même de savoir quelle est la doctrine définitive sur ce sujet. Je ne puis, sur Ce point, m'en rapporter à une autorité meilleure que la vôtre, et c’est une raison pour moi de désirer obtenir quelques nouveaux éclaircissements à cet égard; d'autant plus que je me suis trouvé,
(1) Karl Schreibers, À historical and anatomical descriplion of a doublful amphibious animal of Germany, called by Laurenti Proteus anguinus (Philos.trans., 1801, p-. 241-264) et Sur le Protée (Isis, 1820).
(2) P. Configliachi et M. Rusconi, Del proleo anguino (sis, 1820) et Observations on the natural history and
structure of the Proteus anguinus (Edinb. phil. Journ., 1821, t. IV, p. 398 et t. V).
comme vous le savez, personnellement soumis à cette expérience, à laquelle j'aurais assurément succombé sans votre bon et effectif secours.
L'INcoxwu. — « Je vous transmettrai avec le plus grand plaisir ce que je sais; malheureusement, c’est bien peu de chose. Dans la science de la matière inanimée, dans la physique et la chimie, nous possédons un certain nombre de faits, et de plus quelques principes, quelques lois déjà déterminées; mais là où il s’agit des fonctions de la vie, quoique les faits soient nombreux, à peine avons-nous, même à notre époque, le commencement de la connaissance des lois générales. De sorte que dans la vraie science, on finit par où l’on commence, c’està-dire en déclarant son ignorance complète.
EUBATHËS. — « Je ne veux pas admettre que cette ignorance soit complète. On ne peut douter qu'il y ait déjà quelque chose de gagné par la science, sur la circulalion du sang et son aérage dans les poumons. Si ce ne sont pas là des lois, du moins ce sont des principes fondamentaux.
L'INCONNU. — « Je ne parle des fonctions que dans leur rapport avec la vie. On ignore encore la source de la chaleur animale, bien qu’il y ait un siècle et demi déjà que les chimistes aient cru prouver qu’elle est due à une espèce de combustion carbonique du sang. »