LE CROCODILE DU NIL. — CROCODILUS VUL- GARIS
Nilkrokodil.
Caractères. — Le Crocodile du Nil (Crocodilus vulgaris, suchus, niloticus, champses, etc.) peut atteindre une longueur de 7 mètres. C'est principalement par la disposition des écussons qu'il diffère du Crocodile de marais et du Crocodile de Siam, qui lui sont étroitement apparentés et qui ont été pendant longtemps confondus avec lui. Chez ces deux dernièresespèces le dessus du cou est revêtu d’écussons carénés, tandis que chez le Crocodile du Nil cette parlie est protégée par des écussons lisses. Sur la nuque se voient quatre petits écussons carénés disposés par paires ; le nombre de plaques de la région dorsale est le plus ordinairement de 15 ou de 16; on trouve sur la queue de 17 à 18 écussons disposés par paires et de 18 à 20 écussons impairs. La teinte générale est d’un vert bronzé assez sombre sur laquelle se détachent de petites taches noires, principalement sur le dos; le ventre est d’un jaune sale. La couleur est, du reste, plus ou moins claire, plus ou moins foncée suivant les individus (pl. IV).
Distribution géographique, — Le Crocodile du Nil se trouve dans tous les cours d’eau desparties chaudes de l'Afrique ; ilestabondant dans le Nil et ses affluents ; il habite le Gabon, le Niger, la Sénégambie, ainsi que les lacs du
culière existe à Madagascar. Les Crocodiles sont extrêmement abondants, non seulement dans la région supérieure du Nil, mais encore dans le Tschoub, le Zaïre. On dit aussi les avoir observés en Palestine, notamment dans les rivières Gison et Zerka; nos renseignements à ce sujet sont toutefois encore assez peu précis pour qu'ilsoit possible d’affirmerla présence du Crocodile dans cette partie de l'Asie.
En Égypte, le Crocodile, si commun autrefois, a presque entièrement disparu aujourd’hui, car il a peu à peu reculé devant l'homme qui, armé d'armes à feu, lui a fait une guerre sans merci. Il est, au contraire, abondant dans le Soudan oriental et dans l’intérieur de l’Afrique, là oùl’hommeblanc n’a pasencore accompli son œuvre de destruction; on le trouve en quantité danslefleuve Bleu, dans lefleuveBlanc, dansl’Assakb; ily arrivefréquemment à la taille de 5 mètres et même plus; il y vit, eneffet, en paix, les habitants du pays, qui, à bon droit, le redoutent extrêmement, ne pouvant guère lui faire la chasse avec leurs armes primitives.
Historique. — Le plus connu de tous‘les Crocodiles est celui du Nil qui, dès la plus haute antiquité, a été l’objet de fables et de superstitions.On en trouve la figure sur les monuments égyptiens les plus anciens (fig. 130). Il est question dans le livre de Job du Léviathan, qui n’est autre que le Crocodile vulgaire.
Pendant son séjour en Égypte, Hérodote a pu recueillir de nombreux renseignements de la bouche des prêtres et voici ce qu'il dit du Crocodile :
« Get animal habite la terre et l’eau ; sur le sol, il couve ses œufs après les avoir pondus; la nuit il reste dans le fleuve, car l’eau est alors plus chaude que le sol couvert de rosée. Parmi tousles animaux c’est celui dont la taille prend le plus rapide accroissement. Tandis que ses œufs ne sont guère plus gros que ceux d'une oie, la taille de l’animal adulte atteint 17 aunes de longueur.
« La bête possède quatre pattes, des yeux de porc, des dents longues et proéminentes,; il n'a pas de langue ; il ne remue pas la mâchoire inférieure, mais fait mouvoir sa mâchoire supérieure, ce qui n'a lieu chez aucun autre animal. Ses griffes sont puissantes; sa peau écailleuse ne peut être divisée sur le dos. Dans l’eau il est aveugle, maïs à l'air il a une vue très perçante. Comme il vit dans l’eau, sa gueule est remplie de sangsues. Tous les ani-
Brexu, Reptiles. 1 Van PANNE
Paris, J.-B. Baillière et Fils, édit. Corbeil, Crété, imp,
LE CROCODILE DU NIL
LE CROCODILE DU NIL. 125
Fig. 130. — Le Crocodile du Nil, d'après un bas-relief égyptien (1).
maux le fuient et le redoutent, mais il vit en paix avec l'oiseau appelé Trochylus, en raison des services que celui-ci lui rend. Lorsque, sur la terre ferme, il repose la gueule ouverte et tournée contre le vent, le Trochylus se glisse à l'intérieur et y dévore les sangsues ; en récompense de ce service, le Crocodile ne lui fait aucun mal, Pendant quatre mois de l'année le Crocodile ne prend aucune nourriture. Les Égyptiens le nomment Champsa et non pas Crocodile ; ce dernier nom lui a été donné par les Ioniens, qui ont remarqué une ressemblance entre lui et les Lézards vivant sur les murs de leurs jardins. »
D'autres écrivains de l'antiquité ont écrit sur le Crocodile du Nil, et parmi ceux qui nous ont laissé quelques observations dignes d’être signalées, nous citerons Aristote, Diodore de Sicile, Sénèque, Strabon, Pline, Plutarque, Maximus Tyrius, Dion Cassius, Ælien, Flavius, Vopiscus, Ammianus Marcellinus. Ces auteurs se sont, le plus souvent, contentés de reproduire le récit d'Hérodote, en l’agrémentant de toutes sortes d’anecdotes.
« Les anciens Romains ont été, du reste, longtemps sans connaître les Crocodiles par eux-mêmes; ce n’est que 58 ans ayant l'ère chrétienne que l’édile Scaurus en montra cinq au peuple. Auguste lui en fit voir un grand nombre vivants, contre lesquels il fit combatre des hommes. Héliogabale en nourrissait.
Les tyrans du monde faisaient venir, à grands frais, de l'Afrique, des Crocodiles, des Tigres, des Lions ; ils s'empressaient de réunir autour d'eux ce que la terre paraît nourrir de plus téroce (1). »
Dans sa Zoologie le vieil auteur Gesner a rassemblé la plupart des récits anciens se rapportant au Crocodile. « Cet animal, dit-il, est extrêmement grand, effrayant et terrible; il appartient à la race des Sauriens,; il est aqua-
(1) Lacépéde.
tique ; bien qu’il s'aventure sur la terre ferme, on peut cependant le regarder comme un habitant de l’eau et l’opposer au Crocodile terrestre (2). Il ne réside pas toujours dans les fleuves ; il trouve à se nourrir dans l’air, caril possède des poumons, et sa respiration est aérienne. Il ne peut se passer ni de l’air ni de l’eau; pendant la nuit il reste ordinairement dans l’eau, pendant le jour il demeure sur la terre et repose au soleil immobile et silencieux, ressemblant alors à un animal mort. Les Crocodiles se nourrissent de tout ce qu'ils peuvent attraper : des hommes, vieux ou jeunes, des animaux de toutes sortes, des veaux, des chiens, toutes espèces de poissons, qu'ils déchirent à l’aide de leurs griffes avant de les manger. Toutefois ils les tuent préalablement en les frappant de leur queue qui possède une très grande force.
« Ces créatures sont très fécondes : elles portent leurs œufs soixante jours, au bout desquels elles pondent soixante œufs de la dimension des œufs d’oies. Pendant soixante jours elles en pondent un par jour. Elles les couvent soixante jours, et elles élèvent leurs petits pendant soixante jours. Elles déposent leurs œufs sur la terre sèche dans un endroit sablonneux et chaud. Elles couvent leurs œufs à deux, le mâle et la femelle, comme l'écrit Solimus, chacun à tour de rôle.
«Aucun autreanimal ne présente à son début, à son origine, à sa naissance, des dimensions aussi petites pour acquérir ensuite une taille aussi gigantesque ; tandis que leurs œufs ne sont guère plus gros que ceux d’une oie, leur longueur peut arriver à 26 aunes. On a écrit
| que ces animaux croissaient pendant toute
leur vie et qu'ils arrivent à un âge extrèmement avancé.
(1) D'après Mariette, Temple de Denderah
(2) Le Crocodile terrestre des anciens auteurs est un Varan, animal qui fait partie d'un tout autre groupe zoologique, et qui est un Saurien.
LE CROCODILE DU NIL
«Le Crocodile présente une particularité fort singulière : dès que les petits sont éclos, le mâle les observe attentivement. Si l’un d'eux ne se met pas immédiatement à mordre ou à griffer, s’il ne s’empresse pas d’attaquer quelque animal de faible taille, le mâle le tue sans pitié, le considérant comme un bâtard.
« Le Crocodile est un animal rusé, audacieux, rapace ; c’est un ennemi redoutable pour tous les êtres. Cependant le petit oiseau nommé Trochylus et le Crocodile ont une certaine sympathie l’un pour l’autre, et se témoignent de l’amitié. Le Crocodile, animal aquatique, a toujours dans sa gueule des sangsues ; tandis qu’il repose endormi au soleil, la gueule largement ouverte, le Trochylus s'introduit dans sa gorge et prend les sangsues attachées au palais, ainsi que la chair restée entre les dents ; le reptile, qui y trouve un certain plaisir, laisse sa gueule ouverte; lorsqu'il désire que l'Oiseau s’en aïlle, il remue doucement la mächoire supérieure et permet ainsi à l'oiseau de s'envoler. Les porcs paraissent vivre également en paix avec le Crocodile.
«L'Ichneumon est, au contraire, son ennemi; il broie ses œufs partout où il les trouve. S'introduisant dans son ventre, il lui ronge les intestins et parvient à s'échapper. Ce fait est bien connu du Trochylus ; en raison de son amitié pour le Crocodile, il l’éveille dès qu’il se doute du danger. Certaines races de singes, appelées Cercopithèques, et les Autours sont également les ennemis du Crocodile. Les Dauphins qui viennent de la mer et qui remontent le Nil lui font également la guerre; sachant bien qu'ils ont sur le dos une arme naturelle et que le ventre du Crocodile est mal protégé, ils plongent au-dessous du Reptile, et prennent leur élan pour lui percer le ventre, c’est ainsi que les Crocodiles succombent sous les coups de ces animaux. Le Crocodile et le Scorpion ont également l’un pour l’autre une hostilité naturelle, c’est pourquoi les anciens Égyptiens, lorsqu'ils ont voulu représenter deux ennemis, ont figuré un Crocodile et un Scorpion en face l’un de l’autre. »
Mœurs, habitudes, régime. — On trouve dans les récits des anciens auteurs un singulier mélange d'observations exactes et de grossières erreurs. Le Crocodile du Nil a été aujourd'hui assez bien étudié pour qu'il soit possible de tracer son histoire avec certitude.
Comme tous les Crocodiles, du reste, celui du Nil se tient toujours aux environs immé-
diats des cours d’eau, dans lesquels il plonge à la moindre alerte. Autant il est lent et pa-
| resseux à terre, autant sa natation et sa pro-
gression dans l’eau sont rapides; sa queue, si puissante, est son principal moyen de propulsion. Lorsque le Crocodile veut rester immobile dans l'eau, il se place le corps incliné, la tête appliquée suivant toute sa longueur à la
| surface de l’onde, l’extrémité du museau seule | émergeant; il se maintient dans cette même
situation, en exécutant de temps en temps de légers mouvements de va-et-vient de la queue; il peut également flotter à la surface, lorsqu'il a rempli ses poumons d’une plus grande quantité d’air que d'habitude. Veut-il plonger, le Crocodile lâche une partie de l’air contenu dans ses voies respiratoires, et se précipite la tête en bas.
Bien qu'il ne iranchisse jamais de bien grandes distances, lesmouvements du Crocodile à terre sont loin d’être maladroits. Lorsqu'il émerge le long d’un banc de sable, il procède généralement avec une excessive lenteur ; il promène pour ainsi dire chaque patte autour de la patte voisine, et son corps, qui est soulevé davantage à l'arrière qu'à l'avant, progresse si au ras du sol qu'il traîne véritablement par terre.
Lorsqu'il se trouve sur la terre ferme, et à une certaine distance d’un cours d’eau, le Crocodile se hâte, à la moindre alerte, de regagner la rive. k
Dans un de ses voyages, Penney surprit un Crocodile qui s'était caché dans un torrent à demi rempli de feuilles et de branchages desséchés. À l'approche du cavalier, le reptile s'enfuit et se hâta de regagner, par le plus court chemin, le fleuve, bien qu'il s’en trouvât éloigné de près de 10 kilomètres ; sa fuite était si rapide qu’on ne put l’atteindre avec les chameaux de course les plus agiles.
L'opinion généralement admise que le Crocodile ne peut se mouvoir qu’en ligne droite n’est nullement fondée; on n’a qu’à observer un de ces animaux pendant quelque temps, pour constater que lorsqu'il sort de l’eau, il lui arrive fréquemment de décrire un cercle dont le diamètre équivaut à environ la demilongueur de son corps.
D'habitude le Crocodile sort de l’eau vers le milieu de la journée pour se chauffer au soleil et s'endormir profondément. Pour se livrer au sommeil de midi, l'animal rampe avec beaucoup de lenteur et de circonspection
LE CROCODILE DU NIL
sur quelque banc de sable peu élevé au-dessus | de la surface de l’eau, inspecte prudemmentles |
alentours, puis, rassuré, s'étend pour s’endor- ? 1
mir, en se laissant tomber lourdement, et d’un |
seul coup, sur le ventre; le plus souvent il est légèrement recourbé sur lui-même, la queue tournée verslarive, plongeant même dans l'eau. Après s’êlre étendu, il souffle, bäille bruyamment et ouvre aussi largement que possible sa vaste gueule. À partir de ce moment, il demeure immobile à la même place; on ne peut pas dire cependant que son sommeil soit bien profond, car au moindre bruit l'animal s'éveille et plonge. Si rien ne le dérange, le Crocodile reste ainsi assoupi jusqu’au crépuscule.
A cet instant de la journée, les Crocodiles ont tous quitté les bancs de sable ; c’est à partir de ce moment qu'ils se mettent en chasse. Les poissons, si abondants dans le Nil, sont la base de leur nourriture et, bien qu’en apparence très lourds et peu agiles, les Crocodiles savent parfaitement s’en emparer. Le Crocodile ne dédaigne pas pour cela les mammifères et les oiseaux qui se trouvent à sa portée; il s’approche d’eux avec la plus grande circonspection, nageant lentement et silencieusement et ne laissant hors de l’eau que l’extrémité du
museau ; est-il à bonne portée de la proie qu'il |
convoite, il se jette sur elle avec la rapidité d’une flèche; jamais le Crocodile ne poursuit
à terre la proie qu’il a manquée. Quantaux oi- | seaux, il les trompe par une indifférence, une |
immobilité presque absolue, jusqu’à ce que,
xoyantle moment opportun, il se jette sur eux. |
« J'ai été témoin, rapporte Baker, de la manière dont le Crocodile attaque les troupes de petits oiseaux qui se réunissent dans les buissons au bord de l’eau. Le Crocodile reste tout d’abord immobile sur les flots, puis s'éloigne bientôt lentement, tout en ne perdant point les oiseaux de vue. Ceux-ci, qui s'étaient d’abord envolés à quelque distance, croyant tout danger passé, reviennent en masse le long de la rive. Pendant ce temps, le reptile a plongé et, filant entre deux eaux, s’est approché trai-
treusement; un clapotis subit, l'apparition |
subite d'une puissante paire de mâchoires, toutes hérissées de dents, apprennent alors aux imprudents que le Crocodile est là; mais pour beaucoup d'entre eux il est déjà trop tard; la terrible gueule se referme et parfois plusieurs douzaines d'oiseaux sont happés. » Des oiseaux ayant au plus la taille du pinson sont ainsi souvent la proie du Crocodile.
Ce n’est pas à dire pour cela que le reptile dédaigne les proies plus substantielles dont il peut s'emparer ; il s'attaque aux mammifères de grande taille, Anes, Chevaux, Veaux, qu'il entraîne dans le fleuve et qu'il noie. Chaque année les pasteurs qui gardent des troupeaux le long des deux principaux bras du Nil perdent quelque bête entraînée par «le descendant du
| maudit d'Allah ». Les pasteurs redoutent, du
reste, les Crocodiles à ce point, qu'il n’est sorte de fables qu’ils ne racontent sur lui.
Peu de temps après son arrivée dans le Soudan oriental, on raconta, en effet, à Brehm qu'un soir un Chameau s'était approché du fleuve pour étancher sa soif ; sur le rivage, très incliné
en cet endroit, se tenait un Lion prêt à fondre
sur la proie; dans l’eau un Crocodile guettait le malheureux Chameau. Le Lion et le Crocodile attaquèrent en même temps; le reptile a saisi l’animal au cou, le Lion lui a enfoncé dans le dosses griffes redoutables. Chacun des deux brigands veut s'approprier la proie; ils se la disputent, aucun ne voulant céder, mais redoublant, au contraire, ses efforts. Le Chameau est enfin déchiré; le Lion et le Crocodile en emportent chacun une moitié. Certainement ce récit n’est qu’un conte, mais il montre bien quelle puissance les Arabes attribuent au Crocodile. J'ai pu constater moi-même, ajoute Brehm, que le Crocodilese rendréellementmaitre du Chameau; pendant mon séjour à Khartoum j'ai vu un Chameau, qui allait boire dans le fleuve Blanc, avoir la patte coupée par un Crocodile; pendant mon voyage sur le fleuve Bleu et sur le fleuve Blanc j'ai vu que pour faire boire leurs Chameaux, les bergers du Soudan oriental avaient la précaution de faire entrer tout d’un coup le troupeau entier dans le fleuve en hurlant très fort, afin que tout ce bruit et le grouillement de cette multitude effarouchent le Crocodile. Quant aux petits troupeaux de bestiaux, de Veaux, de Chevaux, d'Anes, de Moutons et de Chèvres, dans les endroits où abondent des Crocodiles dange-
| reux, on ne les fait jamais boire dans le fleuve,
mais dans des bassins ou des étangs voisins eb endigués, que les bergers doivent péniblement remplir d’eau au préalable ; ou bien, à l’aide d’épaisses barricades d’épines, on forme dans le fleuve des sortes d’abreuvoirs isolés du milieu du courant et à l’abri des carnassiers redoutés.
Le Crocodile est plus terrible encore en raison de ses attaques contre l'homme qu'à cause
LE CROCODILE DU NIL
des ravages qu'il occasionne dans les troupeaux. Il n’est pas dans tout le Soudan un seul village dans lequel, de mémoire d'homme, un habitant n'ait été altaqué par le Crocodile. Il est fort rare, du reste, qu’une fois la victime saisie, elle puisse échapper à la dent du reptile, tant son attaque est prompte, subite, impétueuse. Ce dangereux carnassier rôde parfois même autour des points où l’on vient habituellement chercher de l’eau.
Tous les animaux intelligents connaissent le Crocodile ainsi que sa manière d’attaquer.
Les nomades du désert qui s’approchent du fleuve avec les troupeaux ont souvent bien du mal à conserver leurs chiens, et perdent régulièrement quelques-uns de ces utiles compagnons que l'expérience n’a pas encore suffisamment instruits. En revanche les chiens qui ont grandi dans les villages voisins du fleuve deviennent rarement la proie du Crocodile.
Lorsqu'ils veulent boire, ils s’approchent avec une extrême prudence de l’eau ; ils l’observent avec soin, boivent quelques gorgées, retournent en toute hâte sur la rive, s’y arrêtent longtemps, et regardent fixement les flots avant de s’en approcher de nouveau en prenant les mêmes précautions; ils boivent encore et continuent ce manège jusqu'à ce qu'ils aient calmé leur soif. Leur haïne à l'endroit du Crocodile se manifeste quand on leur montre un grand Lézard: ils reculent devant ce Saurien comme un singe devant un serpent et aboïent avec fureur.
En dehors des animaux vivants, le Crocodile dévore tous les cadavres que le courant charrie. « Plus d’un m’a dérobé quelque précieux oiseau tombé dans le fleuve après mon coup de fusil, rapporte Brehm, et m'a rappelé le serment de vengeance que j'avais fait à l’occasion d’une rencontre qui avait failli m'être fatale et que j'ai tenu d’ailleurs autant qu'il a été en mon pouvoir. Chaque balle, dont j'ai percé la carapace d’un de ces monstres pendant mon deuxième voyage dans le Soudan, n’a été que l'instrument de ma vengeance.
Après avoir établi ma tente en face de Khartoum et après avoir chassé déjà plusieursjours, je tirai, un soir, un aigle de mer qui battit de l’aile encore jusqu’au-dessus du fleuve et qui tomba dans l’eau. L'oiseau, qui avait alors un grand prix à mes yeux, fut poussé par les flots tout près de la rive et s’approcha d’un courant qui se dirigeait vers le milieu du fleuve et qui m'aurait ravi ma proie. Un Arabe apparut ; je
le priai de me repêcher l'oiseau. « Le ciel m'en préserve, seigneur, répondit-il, je ne pénétrerais pas dans cette eau où grouillent les Crocodiles. Il y a quelques semaines seulement
| ils ont saisi et entraîné dans les flots deux
moutons en train de boire; ils ont mordu un chameau àla patte, un cheval ne leur a échappé qu'à grand'peine. » Je promis à l’homme une riche récompense, je l’accusai de poltronnerie, et l’engageai à des sentiments plus virils. Il me répondit tranquillement que j'aurais beau lui offrir tous les trésors du monde, qu'il ne tenterait pas de les gagner. Indigné, je me déshabillai moi-même, je sautai dans le fleuve et je me mis à nager à la poursuite de mon oiseau. L’Arabe se mit à crier de toutes ses forces : « Seigneur, au nom de la grâce, de la miséricorde d'Allah, revenez : voici un Crocodile ! » Effrayé, je regagnai la rive à la hâte. De l’autre côté du fleuve arrivait un Crocodile gigantesque, montrant à la surface des flots les saillies de sa carapace ; ilnagea en ligne droite sur mon oiseau, plongea juste au-devant delui et ouvrit une gueule qui me parut suffisamment grande pour que j y pusse trouver ma place; il m’enleva ma proie sous mes yeux et disparut avec elle sous les flots. Un deuxième Crocodile nagea directement vers un Courly dont mon serviteur cherchait à s’emparersur l’autre rive ; au lieu de faire la chasse aux oiseaux, il aurait, sans aucun doute, fait la chasse à l’homme, si, grâce à une balle tirée au bon moment, je ne lui avais épargné cette attaque. » Certains Crocodiles toutefois ne se laissent pas détourner de la proie qu'ils convoitent, même par un coup de fusil. La gloutonnerie est si grande chez ces animaux qu'ils se jettent avec avidité sur tous les objets, quels qu'ils soient, qui passent à leur portée.
La hardiesse dont le Crocodile fait preuve dans l’eau contraste étrangement avec l'incroyable lâcheté qu'il montre sur la terre ferme. Il prend alors toujours la fuite à l’aspect seul de l’homme, et ne pense jamais à le poursuivre.
Dans les endroits où les Crocodiles abondent, il est plaisant de les déranger et de les voir alors se précipiter en toute hâte vers le fleuve, absolument comme des grenouilles qui sauteraient dans une mare. Le Crocodile témoigne la plus grande frayeur lorsqu'on lui coupe la retraite vers le fleuve; il s'efforce alors d’atteindre la première cachette venue pour s’y mettre en süreté.
LE CROCODILE DU NIL
Fig. 131. — Le Crocodile à double crête (1/30° de grandeur, p. 134).
Le Crocodile n’entreprend d’excursions à terre que pendant la nuit et peut-être dans le butderechercher des eauxluiconvenant mieux, pour une raison ou pour une autre; car ilne semble jamais abandonner son élément favori dans le but de chasser. On le voit quitter les eaux qui commencent à baisser ; parfois, au contraire, comme s’il avait été surpris, il reste quand même dans les rivières ou dans les marécages où il se trouve encore un peu d’eau ; il n’est pas rare de voir dans des bourbiers infects et sous quelques pieds d’eau à peine, de
véritables géants ; que le marécage vienne à |
assécher, l'animal s’enterre dans la vase. C’est ainsi que le docteur Penney traversa un jour avec ses gens un torrent éloigné de près de 20 kilomètres du fleuve Bleu. L’eau manquant absolument en cet endroit, on creusa un trou dans le lit desséché du torrent. Arrivés à la profondeur de 4%,50 environ, les travailleurs revinrent en toute hâte vers le voyageur en lui disant qu’un objet grisâlre remuait au fond de BREuM. — V.
l’excavation ; cet objet était l'extrémité de la queue d’un énorme Crocodile. Un autre trou creusé au niveau de la tête permit de le tuer à coups de lance. Ce Crocodile mesurait 5 mètres de long.
Le Crocodile est capable d'émettre un rugissement sourd et prolongé, mais ce n’est que dans certaines circonstances, encore mal définies, qu’il fait entendre sa voix. C'est surtout lorsqu'il est effrayé ou blessé qu'il rugit. Les petits, peu de temps après leur éclosion, poussent une sorte de glapissement qui rappelle assez le coassement des grenouilles.
A certaines époques de l’année les Crocodiles mâles répandent une si forte odeur de muse qu’on les sent souvent de très loin; cette odeur persiste pendant Jongtemps, même après la mort de l'animal, et s'attache avec énergie à tous les corps.
Ponte. — Les œufs, dont le nombre varie de 20 à 90, rappellent par leur forme et leurs dimensions ceux des oies de nos pays; la coque
en est blanche, grossière, assez rugueuse au toucher. Ces œufs sont déposés sur des bancs de sable dans une fosse assez profonde creusée par la femelle et recouverts ensuite de sable. La femelle efface si complètement la trace de son travail, qu’il serait absolument impossible de savoir où la ponte a eu lieu, si, au-dessus de son nid, on ne trouvait le plus ordinairement des essaims de mouches. Les habitants du Soudan affirment que les femelles surveillent les œufs, qu'elles viennent en aide aux petits en train d'éclore, leur prêtent assistance et les conduisent à l’eau.
A leur naissance les jeunes ont 0,20; ils gagnent près de 10 centimètres pendant chacune des deux premières années qui suivent ; dans chacune des années suivantes, ils acquièrent de 15 à 20 centimètres en plus jusqu’à ce que leur longueur atteigne près de 3 mètres. A partir de cette taille, la croissance se fait beaucoup plus lentement et, d’après certains documents recueillis auprès des indigènes, on peut estimer à environ cent ans l’âge d’un Crocodile de 5 à 6 mètres de long, bien qu'’évidemment des animaux de cette taille puissent être plus âgés. Nous n'avons aucune donnée nous permeltant de savoir jusqu’à quel âge peut vivre un Crocodile, mais il est évident que siaucun accident ne survient, cet animal peut arriver à une longévité des plus respectables.
Facultés sensorielles. — Il est difficile de bien juger des facultés sensorielles du Crocodile. Hérodote était certainement mal renseigné quand il a écrit que le Crocodile est aveugle hors de l’eau, car l’acuité visuelle est certainement extrême dans l’eau, bien qu’un peu moins développée à terre. C’est cependant le sens de l’ouïe qui paraît être le plus parfait; en revanche le goût, le toucher, et même l’odorat, semblent être assez obtus.
Facultés psychiques. — On ne peut refuser un certain degré d'intelligence au Crocodile; il sait parfaitement mettre à profit l'expérience qu'il a acquise du danger, le plus souvent à ses propres dépens. Les rares Crocodiles qui vivent encore dans le Nil plongent à l'approche d’un bateau à vapeur et toujours juste à temps pour ne pas recevoir une balle de carabine qu’on ne manque pas de leur envoyer; les repliles qui vivent dans les fleuves du Soudan, n’ayant pas les mêmes sujets de crainte, se laissent généralement approcher d’assez près par les embarcations. Les animaux qui
LE CROCODILE DU NIL
depuis de longues années étaient habitués à venir se chauffer en paix sur quelque banc de sable, le quittent lorsqu'ils ont été plusieurs fois gravement troublés dans leur repos, et choisissent une autre résidence où ils puissent dormir tout à leur aise. Ils savent parfaitement reconnaître les chemins qui descendent vers le fleuve et par lesquels les animaux arrivent pour étancher leur soif ; on peut être à peu près certain de les trouver en embuscade en de semblables endroits.
Les Crocodiles, et leurs propres parents les Caïmans, ont certainement de la mémoire et savent parfaitement associer les idées. Nous n’en voulons pour preuve que le fait suivant qui a été observé à la ménagerie des Reptiles du Muséum d'histoire naturelle de Paris. Un grand Crocodile de Siam, espèce du reste étroitement apparentée au Crocodile du Nil, cherchant un jour querelle à l’un des Caïmans à museau de brochet qui se trouvait dans le même bassin que lui, le saisit entre ses puissantes mâchoires ; on dut lui administrer une volée de coups de bâton pour lui faire lâcher prise ; depuis ce moment le Crocodile eut une telle peur du bâton, qu'à peine s’approchaiton de lui, même armé d’un manche à balai, il s’empressait de se cacher sous l’eau, comme pour esquiver les coups.
Captivité. — Hérodote nous apprend que, dans les temps anciens, les habitants de la Basse-Égypte ont gardé des Crocodiles en captivité.
« Quelques Égyptiens, écrit le Père de l’histoire, voient dans le Crocodile un animal sacré, d’autres y voient leur plus détestable ennemi; les premiers habitent autour du lac de Môris, les seconds aux environs d'Eléphantine. Les premiers nourrissent le Crocodile et l’apprivoisent à ce point qu'il se laisse toucher. On s'efforce de lui organiser une vie luxueuse, on lui attache aux oreilles des anneaux en pierres taillées et en or; on orne ses pattes antérieures de bracelets dorés, et on le nourrit de gâteaux de farine et de chairs sacrifiées. Après sa mort on l'embaume et on le place dans une tombe consacrée. Des tombeaux de ce genre se trouvent dans les appartements souterrains du labyrinthe du lac Môris, non loin de la ville des Crocodiles. »
Strabon complète ces renseignements en écrivant :
« La ville d’Arsinoë, en Egypte, fut appelée jadis la ville des Crocodiles, parce que dans
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cette contrée le Crocodile est en grand honneur, On garde là, dans un lac, un Crocodile unique, extrêmement apprivoisé à l'égard des prêtres. Il se nomme Suchos. Sa nourriture consiste en viande, en pain et en vin, les étrangers qui veulent le voir emportent avec eux des aliments de ce genre. Mon hôte, qui était un homme très vénéré, et qui nous montrait les objets sacrés de la localité, nous accompagna au lac. 1l avait emporté un petit gâteau, de la viande rôtie et un flacon d'hydromel. Nous trouvâmes l'animal en train de reposer sur la rive. Les prêtres vinrent à lui et ouvrirent ses mâchoires; l’un d’eux lui introduisit le gâteau, puis la viande, et y versa ensuite le vin. L’animal sauta alors dans le lac et nagea vers l'autre bord. Sur les entrefaites arriva un autre étranger qui apportait les mêmes présents.
Les prêtres prirent cette nouvelle nourriture, firent le tour du lac, et donnèrent ces aliments à l'animal comme auparavant. »
Zomme l’a écrit Plutarque, non seulement les Crocodiles reconnaissent la voix qui les appelle d'habitude, mais ils se laissent aborder, et permettent qu'on leur nettoie les denis et qu'on les frotte avec un morceau de toile.
Diodore de Sicile parle des raisons pour lesquelles l’animal a été tenu pour sacré et a reçu les honneurs divins. « On a dit, écrit-il, que le nombre des Crocodiles qui abondent dans le Nil, aussi bien que la grandeur du fleuve, empêchait les voleurs Arabes et Lybiens de passer cetle eau à la nage. Suivant d’autres récits, un des anciens rois, du nom de Ménas, poursuivi par son propre chien, se serait enfui dans le lac Môüris où il aurait été recueilli merveilleusement par un Crocodile qui l’aurait transporté de l’autre côté, Pour accorder à cet animal la récompense de son salut, ce roi aurait construit, au voisinage du lac, une cilé à laquelle il aurait donné le nom
de « Ville des Crocodiles », et il aurait enjoint | aux habitants de vénérerles Crocodiles comme |
des dieux. C’est le même roi qui aurait construit ici une pyramide et un labyrinthe.
Il existe, du reste, bien des gens qui attribuent à de tout autres causes la divinisation de ces animaux. »
Une anecdote de Maxime de Tyr montre combien était profonde la vénération accordée à cet animal : « Une femme, dit-il, ayant élevé en Égypte un Crocodile, y devint elle-même très vénérée, à l'instar du dieu. Son fils, alors petit garcon, vivait et jouait avec le Crocodile;
mais ce dernier, devenu plus grand et plus fort, finit par manger son compagnon de jeu. L'infortunée mère se réjouit du bonheur arrivé à son fils qui avait eu la chance d’être dévoré par un dieu. »
Personne aujourd’hui ne songe plus à apprivoiser des Crocodiles, car ces animaux adultes sont généralement tout à fait intraitables. Les animaux pris jeunes s’apprivoisent, eux, fort rapidement, jusqu'à accourir à un
| appel déterminé et à prendre leur nourriture
à la main. Il est très probable que les prêtres égyptiens agissaient ainsi et que Les animaux adultes qu’ils montraient avaient été capturés tout jeunes.
Capture. — D’après Hérodote, les anciens
| Égyptiens s’emparaient des Crocodiles de dif-
férentes manières. Le chasseur jetait dans le fleuve un gros morceau de viande de porc dans lequel était caché un fort hamecçon; il se tenait caché sur la rive et forçait un animal quil avait traîné avec lui à crier sous ses coups. Les cris attiraient le Crocodile qui se jetait avidement sur la proie offerte et pouvait alors être traîné à terre. Là le chasseur lui barbouillait
| tout d’abord les yeux de vase pour pouvoir se
mettre à l'abri de ses attaques ; puis on le tuait tout à son aise.
Les Tentyrites avaient, au dire de Pline, le courage de suivre le Crocodile à la nage, de Jui jeter un lacet autour du cou, de s'installer sur son dos et de lui enfoncer une traverse de bois dans la gueule au moment où il relevait la tète pour mordre. Avec ce bâton ils dirigeaient leur capture, comme on mène un cheval en bride, et l’amenaient alors sur le sol. « Les Crocodiles redoutaient, dit Pline, l'odeur même des Tentyrites et ne se risquaient pas sur leurs îles, »
De nos jours cette chasse est remplacée par une autre qui n’exige guère moins de courage. La chasse commence quand les eaux du fleuve s’abaissent en laissant à nu les bancs de sable sur lesquels les Crocodiles s'endorment et s'ensoleillent. Le chasseur observe un de ces lieux de repos accoutumés, et,sousleventrégnant, c’està dire ordinairement au sud, il creuse un trou dans le sable, pour s’y cacher et attendre que l'animal soit sorti de l’eau et soit endormi. Il a pour arme un javelot dont la pointe ferrée, triangulaire et garnie de crochets, est fixée au manche au moyen d’un anneau et de 20 à 30 cordes résistantes, distinctes et réunies seulement de distance en distance; le manche, à
LE CROCODILE DU NIL
son tour, se trouve relié à une petite bûche légère. « L'adresse du chasseur, dit Ruppel, consiste principalement à lancer le javelot avec
assez de force pour que le fer traverse la cara- | pace et pénètre à une profondeur de 10 centi- |
mètres environ dans le corps de l'animal. Dans son trajet la tige du javelot, dans laquelle la pointe de fer n’est que lâchement engagée, se sépare de cette extrémité et tombe isolément. Le Crocodile blessé agite sa queue avec rage et fait tous ses efforts pour mordre les cordages, mais les cordelettes séparées qui composent ceux-ci glissent entre les dents de l'animal, qui ne peut les entamer. Lorsque le reptile est à une faible profondeur, la tige du javelot qui nage à la surface de l’eau indique le chemin qu'il a suivi. On peut ainsi poursuivre l'animal dans un léger canot jusqu’à ce que l’on trouve un endroit propice pour le traîner sur la rive. On le tire alors avec des cordes et on lui donne le coup de grâce à l’aide d’une lance bien affilée. Si je ne l’avais vu de mes propres yeux, je n'aurais jamais pu croire que deux hommes pussent tirer hors de l’eau un Crocodile de près de 5 mètres de long, lui fermer la gueule à l’aide de liens, lui garrotter les pattes par dessus le dos, et enfin le tuer en lui coupant la moelle épinière à l’aide d’un instrument tranchant. »
C'est seulement par hasard qu’on capture des Crocodiles à l’aide de filets; il est tout à fait exceptionnel qu’on puisse ainsi s'emparer d'un de ces animaux s'il est tant soit peu de grande taille, car, une fois pris, il s’agite avec tant de violence qu'il finit toujours par déchirer les filets même les plus solides.
Les Européens et les habitants de l'Égypte
centrale ne chassent aujourd’hui le Crocodile |
ait dit, perce toujours la cuirasse du monstre; | mais il est rare qu’une ou même deux balles |
tuent le Reptile instantanément, tant sa force de résistance vitale est grande. Un Crocodile
tiré à terre, et même mortellement blessé, |
parvient presque toujours à gagner la rive, et se trouve alors perdu pour le chasseur.
Brehm raconte que sur un banc de sable,
émergeant du fleuve Bleu, il s'était installé un beau jour dans une hutte recouverte de gazon et de sable avec l'intention de tirer des grues.
« Avant que les oiseaux n’aient paru en nom- |
bre, écrit-il, je vis à peine à quinze pas de moi un Crocodile de près de 5 mètres de longueur. Ne m’ayant pas aperçu, il sortit lentement de
l’eau et alla s'étendre, pour s'endormir, à environ 6 mètres de l’endroit où je me trouvais. Je me mis à l'observer, me réservant de lui envoyer la balle qui lui était destinée. Une grue ayant apparu à ce moment, je tirai l'oiseau. Le Crocodile, tout d’abord effrayé par le bruit de la détonation, avait rapidement plongé, puis bientôt était venu se placer à la place qu'il occupait primitivement. Je le visai tranquillement alors à la tempe, je fis feu et j’eus la satisfac-
| tion de voir le monstre tomber lourdement sur
le sol, en même temps qu'une fort violente odeur de muse emplissait l'air. Mon fidèle serviteur Tombolde sortit alors précipitamment de sa cachette située près de la mienne et vint me supplier de lui laisser emporter les glandes à muse en souvenir de notre voyage. Cette faveur lui ayant été accordée, nous nous approchâmes de la bête dont tout le corps était agité de convulsions. « Prends garde à la queue, me cria Tombolde, et envoie une autre balle à la bête afin qu’elle ne puisse nous échapper. » Bien que pour moi l'animal fût dans l’impossibilité absolue de se traîner même l’espace de quelques pas, j’envoyai au Reptile, et presque à bout portant, un coup de feu dans l'oreille. Le monstre tressaillit alors, il se recourba vio-
| lemment sur lui-même, nous lança à l’aide de
sa queue du sable et du gravier, et courut soudain dans le fleuve, absolument comme s'il n'avait pas été mortellement blessé, déjouant ainsi toutes les espérances que mon nègre avait fondées sur la possession des fameuses poches à muse. »
Usages. — Ce sont les glandes en question
| qui, pour les habitants du Soudan, ont le plus
de valeur dans le Crocodile; leur prix est relativement élevé, puisqu’en échange de deux
qu'à la carabine, dont la balle, quoi qu’on en | de ces glandes on donnait il y a quelques an-
nées une somme d'argent représentant, dans le pays, la valeur de deux veaux à demi adultes. C’est à l’aide de ces glandes que les femmes de la Nubie et du Soudan composent ces onguents parfumés qu’elles emploient pour leur chevelure et pour leur corps. Bien que fort pénétrant, ce parfum est, en tous cas, de beaucoup préférable à celui qu'exhalent les femmes des régions centrales du Nil, qui soignent leur chevelure crépue d'huile de ricin rance, dont l'horrible odeur tient à une distance d’au moins trente pas l'Européen le moins délicat.
Ces glandes musquées imprègnent à ce point le corps du Crocodile tout entier, que la chair des animaux tant soit peu âgés est absolument
LE CROCODILE DU NIL
immangeable, au moins pour les Européens.
Les indigènes en jugent sans doute tout autre-
ment, car la chair etla graisse de Crocodile for- |
ment pour eux un friand régal. Les auteurs anciens nous apprennent que les habitants d’Apollonopolis mangeaient volontiers la chair des Crocodiles; ils suspendaient tout d’abord les animaux qui devaient servir de pâture et les bâtonnaient jusqu'à ce qu'ils poussassent des cris perçants; ce n'était qu'alors qu'on les tuait pour les manger. Les habitants actuels de la Nubie et du Soudan ne prennent pas tant de précautions; ils font tout simplement cuire la chair du reptile dans l’eau, et se contentent tout au plus de la saler et de la poivrer.
« Peu de temps après mon arrivée dans la petite ville de Wolled-Medineh, rapporteBrehm, j'avais tué un Crocodile et l'avais placé sur mon bateau. En revenant d’une chasse je constatai que ma bête avait été en partie dépecée et que le plus grand nombre des œufs avaient disparu. Les matelots, incapables de résister à là tentation, venaient d'improviser un déjeuner tout à fait de leur goût. Le lendemain on pouvait voir sur le marché de Wolled-Medineh deux quartiers du reptile abaltu par moi; la viande fut, en très peu de temps, soit vendue, soit échangée contre une sorte de bière connue des indigènes sous le nom de merisa. Le soir il y eut fête auprès du bateau. Sur l’assurance formelle que je fis d'abandonner généreusement la viande du Crocodile, un certain nombre de jeunes filles acceptèrent de prendre part à la fête. Sur trois grands feux étaient placées d'énormes marmites dans lesquelles cuisait le gibier si désiré; autour de ces feux s’agitaient des silhouettes brunes. Le tarabarka ou tambourin du pays résonnait joyeusement; les belles se parfumaient à l’aide d’une des glandes à musc que les galants matelots leur avaient donnée. Le tambourin résonna bien avant dans la nuit et les danses continuèrent jusqu’au jour; le merisa arrosait largement ja chair du reptile. »
On accordail autrefois au Crocodile toutes
sortes de propriétés plus merveilleuses les unes que les autres. Son sang passait pour un antidote souverain contre la morsure des serpents et faisait rapidement disparaître les taies de l'œil; la cendre provenant de la peau guérissait les blessures; la graisse protégeait contre
la fièvre, les maux de dents, les piqûres des | moustiques; une des dents portée autour du |
| bras, en guise d’amulette, vous donnait la | force et la puissance.
Momies. — Nous avons dit de quels respects avait été l’objet le Crocodile de la part de certains prêtres égyptiens. Ce culte était tel que très fréquemment l'animal sacré a été embaumé. On trouve en abondance ces momies dans les tombeaux de Thèbes.
Le caveau de Maabde, près de Montfalut, est célèbre par les Crocodiles qu’on y trouve. Le caveau en question se trouve sur la rive droite du Nil. Un puits de 3 à 4 mètres de | profondeur, et dont l’orifice est entouré de | fragments d'os, de morceaux de chair desséchée, de lambeaux de toile, ce puits donne accès dans une assez longue galerie; en rampant à quatre pattes on arrive ensuite dans une cavité large et spacieuse dans laquelle des milliers et des milliers de chauves-souris ont élu domicile; de cette chambre centrale rayonnent en tous sens des galeries, les unes courtes, les autres longues, les unes basses, les autres élevées. Une des galeries donne accès à un énorme caveau dans lequel les momies de Crocodiles gisent par milliers ; il y en a de toutes les tailles, depuis des animaux gigantesques jusqu’à des nouveau-nés; on trouve même des œufs entourés de poix minérale et soigneusement entourés de bandelettes. Les Crocodiles de grande taille ont été déposés isolément; les jeunes animaux sont souvent au nombre de 50 et même de 80 dans de longues corbeilles en branches de palmier effilées aux deux extrémités. Les œufs ont été empaquetés de la même manière.
En voyant la quantité de Crocodiles de tous âges ensevelis dans les grottes de Maabde, on peut supposer que les Égyptiens redoutaient tout particulièrement ces animaux et queleurs prêtres, sous prétexte d'embaumement, cherchaient à en détruire le plus grand nombre possible. Tous les animaux dont on voit les cadavres n’ont certainement pas succombé à une mort naturelle; beaucoup d’entre eux ont certainement dû être tués et embaumés ensuite, comme si on avait voulu ainsi se faire pardonner le meurtre de l’animal sacré. On a trouvé dans la même grotte des momies humaines ; il serait à supposer que ce sont celles . des gardiens de Crocodiles sacrés.